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Yeti

Yeti

Amon Düül II

par Antoine Verley le 23 juin 2009

Sorti en novembre 1970 (Liberty Records)

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L’heure est grave. On pourrait se lamenter, sortir mouchoirs et trompettes funèbres pour pleurer l’honneur de ce qu’on crut un jour digne de s’appeler Inside Rock, et dont la honte, chaque jour croissante que chacun de nous, habiles ou moins habiles rédacteurs, avons à écrire... Ca la fout mal, généralement, de s’excuser au nom de quelqu’un d’autre (Madame Royal en sait quelque chose), mais, cette fois, la tentation est forte de revêtir nos oripeaux naphtalinés de gauche caviar, de ravaler notre fierté et de grommeler haut et fort, les yeux injectés de sang, sueur et larmes : « Pourquoi, ô grand pourquoi, un disque de krautrock n’a-t-il jamais été chroniqué dans les colonnes de ce webzine ? » Mais cessons de nous lamenter, il est temps d’aller de l’avant, de balayer notre chagrin d’un revers de nos doigts boudinés avant de les utiliser pour retrousser nos manches et tapoter ces quelques lignes.

Un disque de krautrock, c’est bien ce que nous recherchons, n’est-ce pas ? Mais... Qu’est-ce que le krautrock ? Au XXIe siècle, le genre est scié, raboté, détourné, moqué, exposé tel un véritable phénomène de foire, un monstre que l’on photographie d’un air moqueur sans vraiment l’écouter (à part Kraftwerk), autour d’un poncif agaçant qui lie le genre à l’easy listening et... Aux claviers. Ca ne rate jamais. Et puis, ce ne sont pas les exemples qui manquent pour nourrir ce cliché ! Schulze, Tangerine Dream, Neu ! puis Kraftwerk, Faust... Ont tous utilisé les synthés comme base de leur musique. Tous tentaient plus ou moins de faire sortir de leurs instruments des sons inattendus et bizarres afin de faire monter la musique à des hauteurs inespérées, en gros ? Bien. Les Amon Düül II, illuminés, urgents, n’avaient pas grand chose à foutre de tout cela : ils voulaient jouer.

On aperçoit déjà les mômes braillards, glaireux et impatients, suspendus aux lèvres de l’auteur de ces lignes :« Pourquoi un nom aussi bizarre ? » (ou « aussi chelou » selon l’âge des dits glaireux). Patience, mes enfants. Amon-Râ, dieu égyptien que l’on ne présente plus, et Duul, divinité babylonienne de la musique. « Et pourquoi 2 » ? J’allais l’expliquer, andouille ! Il était une fois, à la base, un groupe, ou plutôt une communauté, qui s’était réunie pour vivre libre de mœurs et d’opinions politiques dans cette nouvelle génération de la R.F.A. encore sonnée de découvrir tout le sang que ses parents avaient sur les mains. Quelques divergences d’opinions suffirent pour qu’Amon Düül, devenu formation musicale, se scinde en deux : le premier, nourri uniquement de succès sporadiques, aura tôt fait de splitter ; le second, celui qui nous intéresse, étonna toute l’Allemagne de l’Ouest avec son line-up interminable et son premier effort, Phallus Dei, étonnamment novateur et sonnant jamais vu de ce côté du rideau de fer (et de l’autre, encore moins, d’ailleurs). Mais c’est avec le Yeti de 1970 que le groupe connut un succès novateur qui le révéla au monde (sic). Pour preuve de l’engouement que le disque, pourtant inhabituel, suscita outre-manche, il suffit de regarder le nombre de jeunes primates chevelus s’appelant « Yeti » entre eux au Royaume-uni... Au XXIème siècle, le beauf moyen nourri aux deux gras mamelons NRJ et MCM, et dont la fermeture d’esprit n’a d’égale que sa rancune vis-à-vis des teutons, estime avoir toutes les bonnes raisons du mondes pour se poser cette question entre deux rots post-bibine-de-supérette : « Pourquoi une telle folie furieuse pour un truc qui vient de Bocheland ? » C’est bien simple.

Il suffit d’avoir des oreilles et quelque chose entre les deux pour être pris au dépourvu lors de l’écoute des gênantes premières mesures de l’enchaînement « Soap Shop Rock »... Mais tout cela n’est rien avant l’entrée du chant dérangé et dérangeant (malgré son accent allemand à couper au cure-dents, il ose chanter dans la langue de Shakespeare !) de Renate Knaup, qui met définitivement le feu au poudres. Le brave homme vire aux aigus dans un vibrato si peu prévisible qu’on sait d’entrée de jeu que, même sans prise préalable de mescaline, on ne sortira pas indemne de cette machine. Il suffit d’écouter le bref « Gulp A Sonata » où le chant démentiel d’une soprane est sollicité, comme pour un opéra infernal. Ensuite, le violon fait son apparition explicite, pour le meilleur, sur Alarme Anti-Aérienne Couleur Chair (Les voies du LSD sont impénétrables). Chris Karrer en tire une mélodie garage psychédélique fascinante suivie de soli titanesques.

Et ce She Came Through The Chimney... Est-ce le même groupe ? Le guitariste a-t-il changé d’une séance à l’autre ? Un coup d’œil rapide au line-up sur la pochette dissipera nos doutes et motivera notre étonnement : d’où vient ce son de guitare cristallin à faire baver les Byrds de Mr. Tambourine Man, ou, a posteriori, les Television de Guiding Light ou les La’s ? A la vitesse de l’éclair, une explosion annonce la césure entre deux mondes, et Archangels Thunderbird, le single évident, débute. Son rythme de batterie ingénieux et son implacable riff solennel sont un énorme coup de pied au cul de quiconque douterait de la légitimité de la deuxième syllabe du mot « Krautrock ». Le rapprochement avec une musique plus conventionnelle, anglo-saxonne, semble se poursuivre avec Cerberus, morceau folk où un tambourin obsessionnel fait des siennes. Fausse alerte, si l’on en juge aux riffs-incantations satanistes de The Return Of Ruebezahl et Eye-Shaking King. Sur le dernier, le chant est totalement démentiel, d’une violence jamais entendue, qui prend bien garde de ne pas franchir la proche limite du parodique. A côté de ce chanteur luciférien, un Ian Curtis est presque rassurant. Pale Gallery ne l’est guère plus : un blues. Oui, les allemands savent faire du blues... Aux guitares forcenées, et si obèses qu’elles pourraient faire passer Blue Cheer pour des anorexiques.

Enfin arrive, pour notre plus grand effroi, la série des trois improvisations. La première, qui donne son nom à l’album est une jam progressive, commençant en douceur, pour laquelle tous les MC5 du monde auraient tué père et mère. Peut-on parler de morceau instrumental ? Ce chant d’écorché vif se noue à merveille avec les instruments ; Yeti Talks To Yogi est du même acabit, presque aussi fascinante, elle aussi saturée de vrombissantes et jouissives basses assassines. Les deux morceaux sont une purgation absolue et poignante, c’est la croûte terrestre qui se rompt et les derniers survivants qui tentent vainement de fuir. Il est offert à l’auditeur l’immense privilège de contempler la scène du haut de sa nacelle, un rictus baveux reluisant ses lèvres boursouflées à la vue de ses congénères emportés dans la faille. Les deux morceaux sont un plaisir brut, prêt à découper, livré encore frétillant avec le scalpel sur la table d’opération. Il suffit d’écouter Sandoz In The Rain pour constater l’étendue des dégâts. Comme si vous arriviez sur une planète dévastée, oui, c’est bien cela : les Amon Düül II chantent la fin du monde. Et ce qui s’est passé après. Hey, et si c’était ça, au fond, le rock choucroute ?



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Tracklisting :
 
1. Soap Shop Rock : Burning Sister (3:45)
2. Soap Shop Rock : Halluzination Guillotine (3:10)
3. Soap Shop Rock : Gulp a Sonata (0:46)
4. Soap Shop Rock : Flesh-Coloured Anti-Aircraft Alarm (6:04)
5. She Came Through the Chimney (3’56)
6. Archangels Thunderbird (3:33)
7. Cerberus (4:21)
8. The Return Of Ruebezahl (1:41)
9. Eye-Shaking King (5:41)
10. Pale Gallery (2:17)
11. Yeti (18:12)
12. Yeti Talks to Yogi (6:18)
13. Sandoz in the Rain (9:00)
 
Durée totale : (67:53)