Incontournables
Astral Weeks

Astral Weeks

Van Morrison

par Aurélien Noyer le 7 juillet 2009

paru en novembre 1968 (Warner Bros. Records)

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En 1968, Van Morrison est lessivé. En quelques années, il a connu la vie épuisantes des rock-stars des sixties : tout commence avec Gloria, le tube. Enregistré avec son groupe Them, il vaut à ce Nord-Irlandais de Belfast de pouvoir traverser l’Atlantique comme des milliers de ses semblables au cours des siècles passés. Mais lorsque Van Morrison arrive aux États-Unis, il est accueilli par l’aristocratie rock et se paie même le luxe d’influencer son quasi-homonyme leader des Doors. Hélas, comme bien souvent à cet époque, les manipulations d’un manager à l’honnêteté douteuse a vite fait de faire exploser le groupe. Van retourne donc à Belfast dégoûté par le music-business... avant de se laisser rapidement convaincre d’enregistrer un album solo à New York, Blowin’ Your Mind !. Finalement, le résultat déçoit l’Irlandais et le label sort l’album en 67 sans le consentement de l’artiste. Pour rajouter à sa frustration, il se retrouve interdit de concert dans la zone de New York et d’enregistrement, suite au décès du producteur et patron de son label fin 67. En effet, la veuve de ce dernier, désormais propriétaire du label, tient Morrison pour responsable de la mort de son mari et essaie de bloquer sa carrière. Elle ira même jusqu’à dénoncer Morrison, sujet britannique, aux services de l’immigration. Le chanteur devra alors se marier avec sa petite amie pour pouvoir rester aux États-Unis.

Le couple s’installe donc à côté de Boston et Van forme petit à petit un groupe de musiciens venus du jazz ou du classique et tourne avec eux dans les clubs de la réunion. Ce n’est pas grand chose, mais il retrouve ainsi le goût de la musique et surtout peut explorer différentes directions, très différentes du garage-rock des Them. Surtout que, pendant ce temps, Warner commence à s’intéresser à lui et rachète son contrat à son ancien label. Il est donc bientôt temps d’enregistrer un nouvel album.

Cet album, ça sera Astral Weeks, fruit du nouveau Van Morrison. Au premier abord, pour peu qu’on l’écoute de façon un peu distraite, il pourrait passer pour un joli essai folk de la part de l’ancien leader d’un groupe de garage-rock. D’autant plus que l’idée n’est pas idiote : le folk et Van Morrison sortent tous deux de la tradition irlandaise et celtique. Mais pour peu qu’on prête une oreille un minimum attentive, il est évident que cet album ne se limite pas à un style donné mais comme tous les chefs-d’œuvre se situe au croisement de différents styles qu’il assimile et synthétise pour devenir une oeuvre unique.

Unique, Astral Weeks l’est déjà par la manière dont il a été enregistré : plutôt que de laisser Morrison enregistrer avec son groupe habituel, Warner lui refile des jazzmen dont les qualités ne sont pas à remettre en cause. Jay Berliner, le guitariste, a joué avec Charlie Mingus, le batteur Connie Kay vient du Modern Jazz Quartet et le bassiste Richard Davis a travaillé avec Eric Dolphy. Le flûtiste John Payne est le seul rescapé du groupe de scène du chanteur. Et alors que le label s’attendait sans doute à ce que Morrison dirige ses musiciens, explique à ces virtuoses ce qu’ils doivent jouer précisément, l’irlandais prend la direction opposée et laisse les jazzmen en roue libre, tout au plus leur joue-t-il les morceaux à la guitare avant de les laisser improviser. Mais il faut tout de même un leader qui impose une ligne directrice pour structurer les morceaux. Sinon le groupe a forcément tendance à se lancer dans des jams libres et pas forcément très pertinentes. La plupart des chansons seront d’ailleurs bidouillées par le producteur pour supprimer ces passages superflus [1]. Alors pour éviter que ces égarements ne se multiplient, c’est le contrebassiste Richard Davis qui va guider le reste des musiciens. Et ça s’entend : la basse est omniprésente dans chaque morceau, décrivant une ossature sur laquelle l’accompagnement peut s’appuyer.

Et quel accompagnement ! Les arpèges de guitare classique de Beside You, le clavecin de Cyprus Avenue, le vibraphone de l’entraînante The Way Young Lovers Do, tout concorde pour faire sortir cet album du cadre strict du rock’n’roll : on y trouve des cuivres jazzy, de la guitare hispanisante, des violons. Astral Weeks mélange jazz, soul, gospel, folk, rythm’n’blues. Et ce, grâce à la voix extraordinaire de Van Morrisson. Comme l’a dit Greil Marcus, « aucun Blanc ne chante comme Van Morrison ». Avec une voix aux frontières du blues, du folk et de la tradition irlandaise, il ne cherche même pas à chanter de façon traditionnelle. Plutôt que de suivre une mélodie tout au long des chansons, il utilise sa voix comme un instrument, mettant en avant certains moment, jouant sur l’intensité du chant, passant du murmure nostalgique au hurlement soul. Cette audace lui permet alors de s’affranchir de la mélodie comme vecteur d’émotion et de toucher l’auditeur directement, sans intermédiaire. Sa voix seule porte tour à tour la nostalgie, la frustration, l’exaltation, la tristesse, l’émerveillement. Tout au long de l’album, Van Morrison chante comme s’il était possédé par ses sentiments, comme s’il effectuait une transe mystique pour les extérioriser.

Et des paroles comme « Say goodbye, goodbye, goodbye/Dry your eye your eye your eye your eye your eye.../Say goodbye to madame george/And the loves to love to love the love » (Madame George) ne font que renforcer cette impression. Car même au niveau des lyrics, il ne faut pas chercher un sens précis. Mélange d’improvisation, d’influences celtique et de symbolisme, Morrison esquisse ses chansons à la manière d’un impressionniste, s’attachant plus à décrire un état d’esprit, un tropisme [2] qu’à une narration linéaire. Mais malgré (ou grâce à) cela, tout est limpide. Il n’y a qu’à fermer les yeux pour ce retrouver à Cyprus Avenue, rue de Belfast où Morrison a grandi et décor de Cyprus Avenue et Madame George, les deux meilleures chansons de l’album.

Dans un article de 1979, Lester Bangs explique qu’Astral Weeks est « le disque de rock qui a eu le plus d’importance dans [sa]vie », qu’il l’a aidé à sortir d’une grave dépression. Et c’est compréhensible, tant cet album est profondément humain et, pour reprendre Baudelaire, « parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale ». Avec ce disque, Van Morrison a sans conteste touché à la transcendance, et je ne parle pas des inepties ésotériques tellement en vogue à l’époque de l’enregistrement de l’album (n’oublions pas que début 68, les Beatles étaient allés se ridiculiser en Inde avec le Maharishi Mahesh Yogi). Non, la transcendance de Morrison est celle qui trouve écho chez tous ceux qui écoutent cet album car il transmet directement, sans artifices, des sentiments que tout le monde peut ressentir.

Bien sûr, à sa sortie, Astral Weeks ne connut pas de véritable succès public. Sans être un énorme échec commercial, il laissa les auditeurs assez indifférents ou déconcertés par ces huit morceaux, à la fois différents et très cohérents. Son successeur, Moondance, plus classique, plus facile d’accès, trouvera la reconnaissance du public, confirmant que la carrière du Nord-Irlandais était loin d’être finie. Mais indéniablement, Astral Weeks constitue son chef-d’œuvre.



[1Sur Slim Slow Slider, c’est pas moins de cinq minutes instrumentales qui seront supprimées.

[2Au sens où l’emploie Nathalie Sarraute : un mouvement imperceptible de l’âme, un sentiment fugace, bref, intense mais inexpliqué.

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Tracklisting :
 
1. Astral Weeks (7’06")
2. Beside You (5’16")
3. Sweet Thing (4’25")
4. Cyprus Avenue (6’59")
5. The Way Young Lovers Do (3’17")
6. Madame George (9’45")
7. Ballerina (7’03")
8. Slim Slow Slider (3’18")
 
Durée totale : 47’09"