Portraits
Felt, beautiful losers

Felt, beautiful losers

par Oh ! Deborah le 9 octobre 2007

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail
  •  Passer le temps

Cette même année, Felt publie un sixième album, Forever Breathes The Lonely Word l’un des meilleurs et des plus accessibles du groupe, dont l’orgue fait de plus en plus penser à celui qu’utilisait Bob Dylan période Blonde On Blonde. Cet album, qui contient la chanson culte All The People I Like Are Those That Are Dead, ne fera pas de Felt un groupe beaucoup plus connu ni reconnu, et c’est incompréhensible. Comme le souligne Lawrence, « tout ce que nous faisons sont des mélodies qui peuvent plaire, mais... On doit sûrement faire du ’easy-listening obscur’ ! ». Malgré l’omniprésence de l’orgue, les parties de guitares en reverb’ de Lawrence et surtout Tony Willé (de passage dans le groupe) sont denses et créatives.

Dans une interview du NME (1986 donc), on demande à Lawrence de raconter sa journée type : "Généralement, la journée est assez traumatique, car je dois trouver quelque chose à faire...

JPEG - 9.5 ko
Lawrence

Tu vois, si j’arrive à passer le temps jusqu’à 18h, donc jusqu’à ce que s’enclenche la tv, alors ça va...Je vais me coucher très tard - d’ailleurs je n’ai pas dormi ces derniers temps - je me lève vers 10h, ensuite, je lis, je lis autant que je peux le supporter. Après je me lave les cheveux, je me lave les cheveux tous les jours car ça m’occupe pas mal de temps (...) tous les six mois, la solitude s’empare de moi, un vendredi soir. Tu ne sais alors plus comment passer le temps. Tu dois survivre mais tu ne sors pas. Tu dois souffrir. Je crois que je me torture moi même parce que je n’ai pas encore réussi ce que je voulais« . En fait il n’y a que dans la musique, à la rigueur les livres (lire Kerouac et trouver des points communs avec lui) et le van de tournée que Lawrence avoue trouver un amusement, un certain plaisir. Quant au reste du monde, peu lui importe.  »Je ne regarde jamais les infos, je déteste ça... Je refuse de savoir ce qu’il se passe dans le monde. Je ne suis pas interessé. Et je ne lis pas les journaux".

S’ensuit en 1987 Poem Of The River, qui commence sur la phrase « Je serai la première personne de l’histoire à mourir d’ennui... » Durant l’enregistrement de cette chanson (Declaration), l’ingénieur du son était épuisé, il a donc osé ramener son fils de 16 ans pour la terminer. Après quoi Lawrence s’est empressé d’emmener la chanson à Robin Guthrie qui lui a dit : « Je sais que vous êtes dans la merde, donc je vais sauvé votre chanson du mieux que je peux, mais si vous me créditez pour ça, je vous tue ! ».

 L’effacement de Lawrence

En 1988 sortent deux albums, The Pictorial Jackson Review (en référence au roman Pic de Jack Kerouac), album avec un coté pop classique, et l’autre face plus ambient, dans lequel on peut entendre un Lawrence en période de désespoir quant à l’avenir et la notoriété du groupe, avec des textes toujours plus directs :

I was going to be like royalty
I was going to come to the throne
I was going to be a personality
I was going to be so well known
What went wrong I don’t know

et l’album le plus inattendu de Felt, Train Above The City, très jazzy.

JPEG - 15.1 ko
Martin Duffy

« Si tu nous connais, tu sais que nous aimons le folk, le rock, le jazz, le punk, etc. Gary a joué pendant des mois dans une formation de jazz et Martin Duffy savait en jouer depuis qu’il est devenu un espèce d’enfant prodige. Je me suis dispensé pour certaines choses, parce que je savais que j’allais tout ruiner. J’ai répété six chansons, mais je n’étais pas assez bon pour aller à l’enregistrement. Je ne voulais pas que les gens voient Felt comme ’mon’ groupe. C’est un ’total group’. » Apparemment, la seule contribution de Lawrence est d’avoir titré les chansons, c’est pourquoi seuls Ainge et Duffy sont crédités sur cet album.

Lawrence n’y croit plus. Son rêve s’en va, et il a désormais toutes les raisons d’être aigri. Il confirmera la même année « Tu peux te raconter des histoires, mais la vérité est que l’un des groupes de la décennie sera en passe de devenir très important, et j’ai enfin réalisé que ce ne sera pas nous. C’est assez déprimant de l’admettre. »

En 1989 sort alors l’autre album préféré du public et le dernier de la discographie. Il s’agit de Me And A Monkey On The Moon, enregistré à Brighton et produit par Adrian Borland, chanteur d’un autre groupe génial The Sound, qui confiera, même si avec humour, que l’enregistrement fut un cauchemar. Il est simplement impossible de dicter à Lawrence de quoi aura l’air l’album. De plus, celui-ci refuse la présence de filles, en particulier la petite amie du nouveau guitariste, John Mohan, dans les studios. A propos de ce guitariste lead très doué, Lawrence dira avec nostalgie : « John était le guitariste le plus proche de Deebank. Et il lui ressemblait : une personne grande, mince et reservée ». Sur cet album, le chant de Lawrence est splendide, il est moins parlé, plus mis en avant, plus fragile et mélancolique, révèlant des textes autobiographiques, questionnant un destin plus qu’incertain. Même si l’oeuvre est plus conventionnelle, elle termine l’aventure du groupe en beauté, avec pas mal de guitare slide et de solos.

JPEG - 15.2 ko
Lawrence

Les relations entre les membres du groupe sont assez restreintes, et Lawrence ne considère pas Felt comme un groupe meilleur que les autres au sens personnel. Il dira que le business est rempli de mauvaises ondes, mauvaises personnes, et qu’on ne peut y échapper. Il affirmera aussi qu’il ne tient pas particulièrement à voir les membres du groupe, ni même leur entourage : « Je peux aller manger, aller en studio, parler, travailler mais... Je ne partage pas de vision avec qui que ce soit. Car tout le monde place l’amusement plus haut que la créativité. Même mes copains qui font de bons disques vont le soir dans les pubs, pour boire... Moi je rentre directement et je travaille sur mon prochain morceau. (...) Mais je côtoie Gary Ainge, c’est aussi un intellectuel, et en fait la personne la plus proche de moi sur le plan musical. Mais socialement Gary n’a pas les mêmes motivations que moi (...) Je suis un raté socialement ».



Vos commentaires

  • Le 11 novembre 2011 à 17:24, par Laurent Chevalier En réponse à : Felt, beautiful losers

    Merci infinimment pour ce morceau d’érudition « lawrencien » pertinent et informé.
    Mon histoire personnelle avec Felt a commencé en 1981 ou 1982 (?) à Nancy à 2 pas de la « place Stan’ » dans la triste boutique d’un disquaire-marchand de partoches et d’instruments, pas du tout branché...On découvrait et achetait alors beaucoup « à l’instinct », en fouillant compulsivement les bacs...Le maxi « Penelope Tree » vient de là, 30 ans après, Felt m’apparait encore plus comme un petit miracle de mystère et de douloureuse beauté.Felt, 1ère pierre à l’édifice d’une période d’une richesse insoupçonnée et scandaleusement mésestimée. Permettez-moi à cet effet de vous citer :

    « Il faut dire qu’à l’époque, en plus de l’ombre faite par la toute nouvelle avalanche de groupes-MTV, la naissance des labels dits indépendants se montre rarement efficace pour révéler un minimum la qualité sous-jacente des années 80 (hormis quelques exemples comme Cure ou REM). C’est ainsi que les préjugés négatifs sur la décennie, telle une malédiction maladive et contagieuse, commencent à se dessiner et progresseront vers une loi indélébile. » Eh oui, hélas, vous n’avez que trop raison. Citons le précieux « Rip It Up and Start Again » de l’excellent Simon Reynolds comme témoignage essentiel et...quasi unique de ce foisonnement à re-découvrir de toute urgence (Oublis majeurs néanmoins de l’auteur à mon sens : Monochrome Set, Eyeles in Gaza,...)

    Bien à vous, Oh ! Rédactrice ! je vais prendre le temps d’aller découvrir vos nombreuses contributions sur ce site, que je n’avais fait jusqu’ici que survoler, honte à moi !

    Laurent

  • Le 12 novembre 2011 à 22:11, par Oh ! Deborah En réponse à : Felt, beautiful losers

    Merci Laurent ! Ca fait toujours plaisir de lire les rares fans de Felt.

    Vous avez donc eu la chance de découvrir Felt en temps réel, et surement d’autres groupes de cette fabuleuse période.

    Vous avez raison de citer Simon Reynolds, je m’y suis souvent référée, son livre est riche, très détaillé, avec des descriptions justes et accessibles. Pour ne citer qu’un oubli, flagrant et pas innocent je pense, c’est The Cure. Ils sont juste évoqués. C’est bizarre de faire à ce point l’impasse sur un des représentants du post-punk, donc mystère... Et Monochrome Set, effectivement.

    A bientôt !

  • Le 12 novembre 2011 à 22:15, par Oh ! Deborah En réponse à : Felt, beautiful losers

    J’ai oublié d’ajouter, si vous recherchez d’autres articles sur Felt, il y a un site qui regroupe tout (majoritairement en anglais par contre) : http://felt.planetaclix.pt ainsi qu’un livre écrit par un français, JC Brouchard : « Felt : Ballad of the Fan ».
  • Le 4 décembre 2011 à 21:23, par etienne En réponse à : Felt, beautiful losers

    Un livre de photos de FELT avec un avant propos de Lawrence devrait sortir aux éditions Firstthirdbooks au début 2012 : FELT - The Book

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Sources :
 
Inrockuptibles N°21, 1990 (interview par Bates)
Felt Tribute Site, http://felt.planetaclix.pt, contient notamment les articles et liens suivants :
-* Option, 1988 (article de Joe Press)
-* Box set booklet (interview par Kevin Pierce)
-* NME, novembre 1986
-* http://vivonzeureux.blogspot.com (articles de Pol Dodu)
-* http://www.musicianguide.com (article de Tiger Cosmos)
-* http://www.furious.com (article de Lee McFadden)
-* http://www.tangents.co.uk (article de Alistair Fitchett, 1996)