Chansons, textes
Between The Bars

Between The Bars

Elliott Smith

par Béatrice le 31 octobre 2006

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Portland, cité du Nord-Ouest américain, il y a une dizaine d’années. Un songwriter avec déjà deux disques au compteur et un penchant affirmé pour les abîmes de la mélancolie occupe ses journées et ses nuits en errant dans les rues de sa ville d’adoption, de bar en bar et de maison en maison, griffonnant des textes flous et sombres et enregistrant doucement des fragments de chef-d’œuvre. Il en vient à engranger une trentaine de chansons, sur lesquelles il joue tout les instruments, mais sans qu’aucune ne le satisfasse vraiment - il parviendra finalement à se décider et par accoucher en février 1997 d’un troisième album baptisé Either/Or.

Fait avec pas grand chose et pas grand monde, simplement enveloppé d’une photo légérement floue et décolorée et d’un livret tapé à la machine, blanc sur noir, il est pourtant bien plus riche qu’il ne le laisse penser, même si pas tellement plus gai. En cousant un patchwork de mélodies frêles qui caressent et apaisent des mots trop désespérés pour tenir debout tout seuls, celui qui s’est rebaptisé Elliott Smith livre un album parfait pour peupler nuits blanches et griser les pensées noires ; d’ailleurs le monde, qui compte beaucoup de nuits blanches et de pensées noires, s’en apercevra vite, et s’empressera de sortir le musicien de l’ombre dans laquelle il aurait peut-être préféré rester lové.

Cet album a beau être marqué par la présence de plus d’instruments que sur les précédents, un de ses titres phares est une ballade où la voix n’est soutenue que par quelque saccords de guitare - chanson qui d’ailleurs se fera entendre pendant quelques minutes du film Good Will Hunting qui projettera un Elliott Smith tout de blanc vêtu au centre d’une cérémonie de remise des Oscars dont il se serait tout aussi bien passé. Aussi dépouillée qu’il est possible de l’être, Between The Bars se pose comme une plume fatiguée au milieu de l’album, enveloppante et réconfortante - alors même que son texte navigue en eaux troubles, entre invitation mélancolique à se soutenir et aveu d’une fragilité désespérée.

Nimbée dans des vapeurs éthylées et chantée d’un murmure angélique, elle est suffisamment vague pour se prêter à diverses interprétations fumeuses, qui vont jusqu’à identifier le narrateur à une bouteille de whisky déclarant son amour - ce qui, même si cela peut vaguement se justifier, reste plutôt sujet à caution... Inutile de s’échiner à s’orienter dans le labyrinthe savamment construit en décryptant ce qui n’est pas dit, on en ressortirait probablement encore plus perdu. Elliott Smith n’était pas du genre à élaborer des schémas narratifs sophistiqués et à calculer la portée sémantique de chaque syllabe, et sur cette chanson peut-être encore plus que sur d’autre, il a d’avantage construit une ambiance particulièrement envoûtante, d’où on ne peut pas plus démêler le rêve du réel ou la tristesse de l’espoir que les paroles de la musique. L’auteur le dit d’ailleurs très bien lui-même, dans une interview à Rolling Stone : « Il y a quelques chansons très directes au niveau des paroles, et où ce dont elle parlent me paraît assez évident. Mais la plupart sont assez impressionnistes, des petits films dans lesquels je pourrais être un personnage. C’est comme une maison avec peu de décoration, mais suffisamment pour que l’imagination puisse intervenir et en faire ce qu’on veut ; on n’a pas besoin de rentrer et de dire »Oh, c’est clairement une maison victorienne.«  » [1]
Impressionniste est probablement le mot juste ici, tant cette chanson est faite de petite touches qui en viennent à former un tableau flou et assez énigmatique, qui révèle toute sa beauté mystérieuse et commence à faire sens dès lors qu’on s’éloigne un peu, qu’on ne cherche pas à le saisir dans ses moindres détails mais à le percevoir comme un climat, un mélange de sensations volatiles mêlées dans une sorte de flou artistique.

Elliott Smith va jusqu’à s’effacer dans ses propres compositions, se contentant de nous les offrir pour nous laisser ensuite en faire ce qu’on veut - l’ambigüité qui se lit dès (et surtout dans) le titre fait de cette chanson une mine luxuriante d’interprétations, laissant effectivement à l’imagination de chacun le soin de modeler la chanson à sa guise. La chanson, toujours portées par les mêmes accords paisibles , la même rythmique mystérieuse et la même mélodie aussi imperturbable qu’elle est fragile et bien déterminée à tenir le coup, passe de l’égarement chancellant à la volonté résignée. Complètement paumé et désillusionné (« With the things you could do, you won’t but you might, the potential you’ll be that you’ll never see, the promises you’ll only make... »), éreinté et hanté (« People you’ve been before, that you don’t want around anymore, that push and shove and won’t bend to your will »), et pourtant il offre son réconfort (« I’ll keep them still », ajoute-t-il , après avoir soufflé « Drink up with me now and forget all about the pressure of days ; do what I say and I’ll make you okay and drive them away, the images stuck in your head »), à moins que cela ne soit qu’un moyen de s’illusionner soi-même et d’attraper, avant qu’elle ne s’envole, une ombre d’espoir qui se profile furtivement.

Alors, déclaration d’amour lasse et fatiguée, invitation à partager son désespoir en déambulant de bar en bar pour le diluant de bouteille en bouteille, constat fatal de l’impasse à laquelle cela va conduire, chant du condamné qui vit ses dernières heures derrière les barreaux de la dépendance ? La seule chose que l’on puisse affirmer ici, c’est qu’Elliott Smith a trouvé plusieurs fois l’inspiration au cours d’une balade entre des bars, où il passait parfois de longues heures nocturnes à écrire : «  Au début, ça me paraissait un peu cliché d’écrire dans des bars parce que ça semblait être un moyen d’attirer l’attention, mais j’ai surmonté ça. Je pense que c’est sympa parce qu’il y a du monde autour. Et pour ma part je n’arrive à rien chez moi, assis dans ma chambre, sans bruit ; je ne peux pas penser parce que je pense trop. C’est beaucoup mieux d’aller dans un endroit bruyant et de juste le rêver et comprendre ce que c’est. Peut-être est-ce pour cela que la plupart de ce que j’écris a été écrit dans ce genre d’environnement. » [2] C’est un brillant hommage qu’il leur aura laissé.



[1Rolling Stone, Smith comes up with roses

[2The delicate sound of an explosion - interview with musician Elliott Smith, par Timothy Greenfield Sanders, août 1998

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