Incontournables
Bitches Brew

Bitches Brew

Miles Davis

par Aurélien Noyer le 9 novembre 2010

paru en avril 1970 (Columbia)

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Pas si facile que ça d’être Miles Davis à la fin des années 60. Bien sûr, il a été un des acteurs du bop avant d’inventer le jazz cool. Puis, alors que tous les autres étaient en train d’essayer de comprendre ce nouveau langage, il ruait dans les brancards, revenant sur le devant de la scène avec son nouveau concept, le jazz modal. Le tout en a peine dix ans. Un tel parcours, ça vous fait mériter le titre de génie. Mais Kind Of Blue et ses innovations modales datent déjà de 1962. Et entre-temps, une nouvelle forme a fait son apparition, le free-jazz, que Miles exècre au plus haut point et il ne se lasse pas de le faire savoir. Problème : si le free-jazz trouve un écho évident parmi la jeunesse, ses disques à lui se vendent de moins en moins bien. Il devient un has-been, se sent prisonnier de cette étiquette de « jazzman » qu’il n’a jamais supportée et qui lui semble comme un carcan : « Si vous cessiez de m’appeler jazzman et si vous mettiez mes disques dans les mêmes bacs que ces enfoirés-là (Chicago Transit Authority, ndlr), peut-être se vendraient-ils mieux », dira-t-il à Clive Davis, patron de Columbia, le label de Miles et des « enfoirés » sus-cités.

Mais si Davis déteste le free-jazz, il s’est trouvé une nouvelle passion musicale : ces groupes de rock comme The Jimi Hendrix Experience ou Sly And The Family Stone qui mélangent allègrement influences rock, funk, soul, le tout dans un déluge d’électricité. Et l’évidence s’impose peu à peu à lui. Le jazz n’ira nulle part s’il n’intègre pas ces nouvelles sonorités. Il commence donc à recruter de jeunes musiciens (Dave Holland, Chick Corea, John McLaughlin ou Joe Zawinul) qu’il oblige à adopter des instruments électriques. Cette recherche du jazz électrique se ressent alors de plus en plus dans ses disques. Filles De Kilimandjaro et surtout In A Silent Way utilisent des instruments électriques pour développer une approche différente de la musique. Le son, le bourdonnement d’un orgue électrique est tout autant essence musicale que la mélodie qu’il joue. Ainsi, Miles reconquiert son public et se retrouve consacré « jazzman de l’année » en 1969.

Mais, aussi innovant qu’il puisse être, In A Silent Way ne pouvait en aucune façon annoncer le séisme qui allait suivre : en 1970, il publie Bitches Brew. Une révolution à bien des égards : tout d’abord, c’est un double album, fait très rare dans le jazz. Et surtout, c’est une révélation musicale !!! L’album se vend à plus de soixante-dix mille exemplaires en un mois, et très vite, on le trouve souvent rangé à côté de Wheels Of Fire de Cream ou du Electric Ladyland hendrixien dans la discothèque de tout jeune mélomane qui se respecte. Avec Bitches Brew, Miles explose les limites du jazz et du rock. Sa musique ne ressemble à rien de connu. Plus vraiment de mélodie, mais plutôt un maelström d’instruments et de sons d’où émergent parfois des bribes de mélodies qui disparaissent immédiatement, le tout étiré sur de longues plages d’improvisations.

D’ailleurs, au moment de l’enregistrement, Miles donnait à peine quelques accords ou des idées de mélodies à ses musiciens, éventuellement une indication sur l’ambiance du morceau. Même la trompette de Davis, d’ordinaire très douce, se fait ici agressive, déformée par une pédale wah-wah. Et si on peut associer le Trout Mask Replica de Captain Beefheart et le Live At The Village Vanguard Again ! de Coltrane pour leur concept de déstructuration de la musique, il en est de même pour Bitches Brew et Electric Ladyland. Tous deux ont dépassé le cadre de leurs « genres » respectifs. Tous deux ont posé de nouveaux jalons dans l’expérimentation sonore, utilisant le bruit pur, le feedback comme matière sonore et surtout tous deux sont de purs produits de studios. Car si l’idée de base de Miles, à savoir introduire l’électricité dans le jazz et pousser l’expérimentation le plus loin possible, était une idée de génie, il n’aurait sans doute pas pu la concrétiser d’une façon aussi brillante sans le producteur Teo Macero.

Ce dernier, très influencé par la musique concrète des années 30, ne va pas se contenter de mixer les bandes des enregistrements. Il va surtout les découper, les réassembler, y ajouter des effets de delay, d’écho, de reverb, utiliser des boucles, copier/coller des séquences à divers endroits. Ainsi, la plupart des longues pistes de l’album (20 minutes pour Pharaoh’s Dance, 27 minutes pour Bitches Brew) sont en fait des assemblages de diverses prises. En somme, Ted Macero a été à Miles Davis ce que George Martin fut aux Beatles : un producteur suffisamment inspiré pour donner corps aux idées parfois vagues des musiciens. Sachant qu’une piste comme Pharaoh’s Dance a fait l’objet de pas moins de 19 modifications, on peut se demander quel aurait été l’impact de l’album sans son producteur.

Car l’impact de Bitches Brew fut colossal, à la fois sur la carrière de Miles et sur la musique. Grâce à cet album, le trompettiste devient la première « jazzstar » de l’histoire. S’habillant de cuir, de fourrure et d’un énorme attirail de bracelets et autres babioles, d’extravagantes lunettes noires vissées sur le nez, il met à exécution l’idée qu’il avait suggéré à Clive Davis et se produit lors de grand-messes rock comme le concert de Grateful Dead au Fillmore West. Il partagera ensuite l’affiche avec Santana, Steve Miller ou Neil Young & Crazy Horse (c’est ce soir-là que sera enregistré le Live At The Fillmore East du Loner, sorti récemment). Et pour couronner le tout, il s’offrira même une apparition au festival de l’île de Wight. Il devient ami avec Jerry Garcia ou encore Jimi Hendrix (qui sera l’amant de la femme de Miles).

Mais plus important encore, Bitches Brew est, plus qu’aucun autre, l’album qui marque la naissance du jazz-rock (ou jazz fusion, c’est comme on veut), entité bicéphale (d’un côté, les jazzmen jouant rock et de l’autre, les rockers jouant jazz) capable du pire (soli à rallonge, improvisations soi-disant modales mais surtout foireuses, façon Jazz Odissey par Spinal Tap) comme du meilleur. D’ailleurs, bon nombre des musiciens jouant sur cet album iront poursuivre l’expérience de leur côté : Wayne Whorter et Joe Zawinul iront fonder Weather Report, John McLaughlin va créer le Mahavishnu Orchestra avant d’enregistrer quelques albums avec Carlos Santana.

Ayant ouvert de nouvelles perspectives dans la musique du 20e siècle, prouvant que les termes « jazz » ou « rock » ne sont que des carcans dont on peut se débarasser à tout moment, Miles Davis a produit avec Bitches Brew un album tellement innovant qu’il en reste, entre de nos jours, un peu ardu. Mais passé le renoncement à la mélodie, condition indispensable à l’écoute de l’album, impossible de décrocher de ce tourbillon électrique. Et écoute après écoute, Bitches Brew révèle son immense richesse, s’affirmant comme un des albums les plus importants de la seconde moitié du 20e siècle et finit d’assoir Miles Davis comme un des plus grands génies musicaux du siècle précédent.



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Tracklisting :
 
CD 1
 
1. Pharaoh’s Dance (20’06")
2. Bitches Brew (27’00")
 
CD 2
 
1. Spanish Key (17’34")
2. John McLaughlin (4’26")
3. Miles Runs The Voodoo Down (14’04")
4. Sanctuary (11’01")
5. Feio (Bonus track) (11’51")
 
Durée totale : 96’04"