Portraits
Blur, mis au net

Blur, mis au net

par Milner le 6 avril 2005

Groupe très influent des années 90, Blur a su se renouveler pour conserver sa place parmi l’élite britannique. De Colchester au Maroc, retour sur un itinéraire musical atypique !

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 Coxon met les voiles

Au sortir de la tournée mondiale, le groupe publie Bustin’ + Dronin’, un disque hybride constitué de remixes technoïdes de morceaux du précédent album et d’un condensé live du groupe enregistré à Peel Acres le 8 mai 1997. Coxon éprouve alors le besoin de s’extirper du groupe et s’accorde sa première récréation solo salvatrice - il en parle comme d’une cure de désintoxication - en 1998 intitulée The Sky Is Too High. Il arrête finalement de boire pour le bien du groupe. « Ça m’a soigné. Ces chansons démangeaient mon cerveau, me rendaient dingue. Si je ne m’en étais pas débarrassé, je n’aurais pas pu continuer avec Blur. A cette époque, j’en avais marre de la musique, je ne ressentais plus rien en écoutant les disques, j’ai donc totalement arrêté pendant des mois. Pendant tout ce temps, je n’ai pas touché une seule fois à une guitare ». Une partie du groupe veut la stabilité, l’autre l’aventure, jouer une musique dont le quartet n’est a priori pas capable. Sur Blur, c’est Coxon qui essayait d’entraîner les autres mais en 1998, tout le monde était d’accord pour aller de l’avant. Après dix ans d’une existence riche en expériences et fortunes diverses, Blur justifie et explicite chaque fois un peu plus le choix d’un tel patronyme en publiant en mars 1999 13, disque abstrait, atmosphérique et fuyant. Sur les disques précédents, Albarn dévoilait en fin de compte assez peu de lui-même de telle sorte que des chansons comme le premier single Tender (néo-Give Peace A Chance gorgé d’une chorale gospel avec claquements de mains babas béats enregistré comme un titre de Spiritualized) ou No Distance Left To Run (ballade introspective tendance Todd Rundgren low-fidelity) font maintenant office de mètre-étalon dans le genre. Moteur de cette mutation, le guitariste virtuose a condamné Blur à un séjour dans l’underground américain et allemand remplaçant dans le bus de tournée The Kinks et The Small Faces par Van Der Graaf Generator, Faust, Gong, Krautrock et Tortoise.

Le groupe s’est cette fois attaché les services prestigieux de William Orbit dont la mission était de réinventer la manière d’enregistrer un album. Utilisant les machines telles Pro Tools pour découper puis réagencer des tronçons de chansons, lâchant la bride des guitares (ce que Street s’obstinait à ne pas appliquer), refusant de dompter l’électronique pour mieux la laisser s’infiltrer, il a transformé Blur en un groupe qui se met systématiquement en danger. Il a de plus insisté pour que Albarn ne se planque plus derrière des personnages, des situations. Il est vrai que cela n’aurait plus beaucoup de sens d’encore et toujours raconter des histoires sur un homme anglais d’une quarantaine d’années qui se promène à Londres avec son chapeau melon. Encensé à sa sortie, 13 est pourtant aussi désintéressé commercialement parlant qu’un jeu de cartes à magie pour joueur d’aluette. Dans ce genre musical mineur qu’est la pop music, l’impact de ce disque fut moins conséquent que n’aurait du lui garantir sa très haute qualité. Malgré la cohorte de fans britanniques qui firent entrer l’album à la première place des charts - une fois n’est pas coutume - de solides ventes sur le continent européen et une étonnante 80ème place aux États-Unis, le groupe voit ses ventes s’effondrer ce qui n’arrange pas forcément la maison de disques. La parution en l’an 2000 d’une compilation Blur : The Best Of fait découvrir le quator à une nouvelle génération de fans ; elle restera aussi le dernier effort discographique en collaboration avec Food Records. Ce qui n’est pas sans laisser Albarn de marbre : « Ce n’est qu’une compilation. Je peux comprendre que pour des gens qui ne savent pas grand-chose de Blur, ce soit une espèce de révélation. Pour les autres, c’est une collection de singles sortis en Angleterre. La maison de disques pose ça dans les boutiques avant Noël pour ses foutues parts de marché. Vous me suivez ? J’ai du mal à parler de cet objet parce qu’il n’est qu’une compil, il n’y a rien de neuf là-dedans ».

Il faudra attendre trois années supplémentaires pour retrouver Blur sur disque avec Think Tank, paru en mai 2003 et enregistré entre le Maroc et l’Angleterre. Sollicitant les services du metteur en son Ben Hillier, le groupe a publié son album le plus abouti mais aussi le plus déroutant. Résumé efficace des dernières expériences solo d’Albarn, Think Tank résulte de velléités artistiques sincères et ne correspond à aucun critère identifié mais surtout évite toute classification hâtive pour ne reposer que sur sa qualité intrinsèque. Se voulant comme un vrai voyage, il condense à lui seul la notion de pop music mondiale grâce à des titres comme Moroccan Peoples Revolutionary Bowls Club, Gene By Gene ou Jets, dont l’apparition d’un inattendu motif de saxophone joué par Mike Smith ferait croire que The Stooges enregistrent un saxo-jazz dans une bouge en Allemagne d’après-guerre - ce qui n’est finalement pas étonnant, car l’Allemagne a toujours été un foyer du jazz européen, avec le Danemark et la France. Blur se livre entièrement, avec toute l’authenticité de la voix d’Albarn et de son âme. Les auditeurs insensibles devraient mieux s’en tenir à Yes ou bien laisser tomber le groupe, comme le fit Coxon. À l’aube de l’enregistrement vers fin 2002, le guitariste et membre fondateur s’en va, sans animosité (selon la presse qui s’est largement répandue sur son éviction), mener carrière solo. Il a commencé par ne pas venir aux séances puis a estimé que cette débauche arty, ce psychédélisme mondialiste et ces enregistrements très découpés en tranches ne lui convenaient plus : « Je n’ai rien fait d’horrible, j’ai mis fin à une espèce d’agonie. J’ai sauvé ma peau. Trop d’alcool, l’hôpital ensuite. La thérapie a sauvé mon esprit vandalisé et m’a remis en phase avec le monde réel ». D’autant plus qu’à peu près au même moment, Albarn, euphorique, écoulait six millions d’exemplaires à travers le monde du premier album de son projet avec Dan The Automator et Tom Tom Club appelé Gorillaz et récoltait toutes les louanges grâce à l’album Mali Music, disque fantasme world illuminé produit par le chanteur.


Blur est devenu le seul groupe de rock au monde qui a regardé son guitariste partir, sans même songer à le remplacer, et a trouvé le moyen d’en tirer un bénéfice. Récemment auréolé du titre (très) honorifique de meilleur groupe de faces B au monde délivré par un site musical sur Internet, il continue de fasciner. Quant à Coxon, son sixième album Love Travels At Illegal Speed publié en 2006, faisant suite à Happiness In Music paru deux ans plus tôt, l’a finalement imposé au regard des critiques rock. Ses années avec Blur sont conservées dans le formol et c’est le meilleur endroit possible.

 [1]



[1Sources diverses

Magazine : Rock & Folk, Les Inrockuptibles, Rock Sound, Q Magazine.

Fanzine : Blurb.

Ouvrage : Blur par Juan de Ribera Berenguer (1996).

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