Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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Première étape (et priorité guère surprenante pour le féru de musique qu’il a depuis longtemps appris à être) : dénicher le disquaire du coin. Pas insurmontable, d’ailleurs ce sera vite fait. Une fois cette formalité effectuée, s’installer dans la cabine d’écoute, et absorber, absorber, absorber. Par exemple ce disque d’Odetta, une afro-américaine qui nourrit son timbre et sa guitare de tout ce que la musique populaire américaine s’aventure à lui proposer (folk, blues, jazz ou negro spiritual). Une écoute, deux écoutes, et Bob d’avoir emmagasiné dans l’entrepôt de sa mémoire l’essentiel des chansons du disque, et de se dire que le temps est venu de passer à l’étape suivante.

Deuxième étape, donc : aller chercher la vieille guitare électrique qui se morfond dans sa chambre, et l’échanger contre une bonne vieille guitare sèche. Oui, le temps du rock’n’roll et de Little Richards est définitivement loin derrière lui… Invité par ses oreilles largement ouvertes, guidé par ses tympans, s’infiltre dans son imagination un monde de contes sans âges et de chemins poussiéreux, d’inspiration sinon millénaire (l’Amérique des colons est encore un peu jeune pour pouvoir se vanter d’une nuit des temps aussi lointaine), du moins séculaire, où les Stagger Lees hantent les vallées, où le diable traîne ses guenilles aux abords des croisements d’autoroutes et où les jeunes femmes ne sont pas les dernières à rejoindre les antres des criminels et des hors-la-loi. Et cet univers ancestral, qui se dévoile lentement à lui, au fil des disques et des chansons qu’il déniche, entend, emprunte, reprend, dissèque et décrypte, lui apparaît autrement riche et vrai que la fugacité insouciante de l’éternelle jeunesse fantasmée par les premiers rockers et fauchée en plein vol quelques mois plus tôt, trahie par la modernité trop pressée d’un monde mécanisé et plastifié jusqu’à l’étouffement. Non, point de salut dans « ce monde à l’épreuve des baisers, fait de sièges de toilettes en plastique, de Tampax et de taxis » – on n’accroche pas ses espoirs sur la surface lisse et glissante des gratte-ciels, des panneaux publicitaires ou des écrans de cinéma, pas quand on s’appelle Zimmerman et qu’on s’est plongé corps et âme dans cette réalité parallèle plus vivante et plus profonde (plus réelle) que celle, plate et banale, que le quotidien nous plaque sous le nez, inexorablement.

Il ne faudra pas longtemps pour que les annales folkloriques le captivent bien plus que ses cours. Insatiable, il est à l’affût du moindre quidam capable de lui en apprendre plus sur ce monde à demi oublié, de lui faire écouter quelques chansons ou simplement de lui indiquer un nom de chanteur susceptible de le clouer sur place et de la projeter, pétrifié, dans son univers. Une obsession ? Pas loin… A cette période, sa vie s’organise essentiellement autour de sa passion dévorante pour cette musique, dans laquelle il s’immerge jusqu’à penser comme s’il sortait d’une de ces complaintes ou ballades. Son monde est peuplé des voix des New Lost City Ramblers, de Dave Van Ronk, de Peggy Seeger, d’Alan Lomax, de Blind Lemon Jefferson, et autres Blind Blake, John Jacob Nile ou Charlie Patton. Il en écoute les oeuvres des journées entières, les étudie, les apprend.

Enfin, guitare en bandoulière, il passe à la troisième étape : les chanter lui-même dans les cafés où l’on veut bien de lui, et fraterniser avec les autres créatures qui peuplent ces antres où guitares sèches et voix éraillées peuplent les nuits et rythment les journées. Là encore, il ne va pas traîner : en octobre, c’est-à-dire quelques semaines à peine après son arrivée, il joue régulièrement au Ten O’Clock Scholar de Dinkytown, et à partir de février 1960, il ajoute à son CV des prestations régulières au Purple Onion de Saint Paul. Forcément, quand on passe l’essentiel de ses journées et de ses nuits à jouer du folk dans des clubs, on court le risque de rencontrer des gens eux aussi intéressés par le folk. Bob, qui après moult hésitations et tergiversations, a opté pour Dylan (qui l’aura fièrement emporté sur les Dillon ou Allyn également en lice) en substitut scènique de son Zimmerman civil, ne mènera donc pas une existence d’ermite du Minnesota, n’en déplaise à quiconque l’aurait rêvé solitaire et autarcique. Parmi ses compagnons de route, on compte par exemple John Koerner, un étudiant en aéronautique féru de folk et de blues, heureux possesseur d’une guitare acoustique avec qui il partagera régulièrement la scène. Il y a aussi les sœurs Wallace, des admiratrices de Saint Paul qui convertiront leur appartement en un studio d’enregistrement improvisé d’où Dylan ressortira avec une cassette contenant 27 chansons encore assez marquées par l’influence d’Hank Williams. Et puis il y a Flo Castner, une rousse tout de noir vêtue avec qui il a de longues conversations ésotériques – elle croit en la transcendance et en la réincarnation et se plaît à imaginer, par exemple, qu’elle aurait très bien pu être lui dans une autre vie. Un jour, au milieu d’un de ses développements métaphysico-mystiques, elle lui sort le nom de Woody Guthrie – quelqu’un qu’il devrait écouter, vraiment, et d’ailleurs, son frère Lyn possède une collection non négligeable de ses disques, à Guthrie. Il n’y a qu’à passer chez lui, comme ça Bob connaîtra enfin Guthrie au-delà de ses apparitions sur les disques des autres.

Flo Castner ne le sait pas encore, mais elle vient de changer la vie de Bob Dylan. La première chanson de Guthrie qu’il entend lui fera l’effet d’un électrochoc. La deuxième aussi. Et la troisième. Et la quatrième. Et la cent trente-septième. Et les autres. Dylan décide de devenir le plus grand disciple du songwriter de l’Oklahoma dont la guitare tuait les fascistes – de ne chanter que des chansons de lui (ou presque), car tout y est dit, et mieux qu’ailleurs – d’en apprendre le plus possible sur cet homme dont il ne sait rien, pas même s’il est mort ou vivant. Mais on ne s’improvise pas plus grand disciple de qui que ce soit, Jésus, Abraham Lincoln ou Woody Guthrie compris. Il va falloir s’entraîner, répéter les chansons du Monsieur jusqu’à maîtriser parfaitement autant sa diction que son écriture, se renseigner sur lui. Revenu d’un été au Colorado (d’où il s’est fait éjecter pour vol répétés de vinyles, on ne se refait pas), Bob « emprunte » à un ami Bound For Glory, l’autobiographie de son nouveau héro. L’ami en question ne reverra probablement jamais son livre, et l’état obsessionnel du Bob ne va pas en s’arrangeant. Il imite presque à la perfection le ton nasillard de Guthrie, maîtrise plus de 200 de ses chansons sur le bout des doigts, et s’inspire de sa vie pour s’inventer une/des autobiographie/s fantaisiste/s (du genre, je suis né en Oklahoma, j’ai atterri dans un cirque californien à 10 ans, là-bas j’ai appris la guitare avec les plus grands bluesmen, et à 13 ans j’avais déjà bourlingué à travers l’Amérique) qu’il resservira aux intervieweurs dès que l’occasion se présentera.

En décembre 1960, il va apprendre est Woody Guthrie. Rien de bien réjouissant, en fait : le chanteur, âgé de 48 ans, est rongé par la Chorée de Huntington, et passe le plus clair de son temps dans un lit du Greystone Park Hospital, à Morristown, New Jersey. Qu’à cela ne tienne, s’il sait où le trouver, Dylan ira le voir. Et puis le New Jersey, c’est à côté de New York, l’épicentre du revival folk, où il faudrait peut-être songer à se rendre un jour ou l’autre… Alors Bob fait sa valise, se campe sur le bord d’une route, et en bon auto-stoppeur, attend sagement la voiture qui s’arrêtera, prête à le conduire droit vers l’est.

 Takin’ New York

Minneapolis-New York, ça représente une quantité relativement faramineuse de molécules de goudron étalée sur un nombre fort respectable de kilomètres. Certes, oui et en effet, mais il en faut plus pour effrayer Bob, qui, tout compte fait, s’avère n’être pas très impressionnable, parce que mis à part la voix de Woody Guthrie et d’une poignée privilégiés tels que Robert Johnson, Ramblin’ Jack Elliott, Odetta ou Joan Baez, il n’y a pas grand chose qui soit capable de l’arrêter en marche ou de le clouer sur place. Or, on a rarement surpris une autoroute chantant des berceuses aux jeunes hommes débraillés qui traînaient à ses côtés. Donc une autoroute n’est pas en mesure d’arrêter Bob Dylan en marche et encore moins de le clouer sur place. CQFD. Au contraire, au contraire… Etrange magnétisme de l’asphalte auquel un jeune imprégné par les contes errants des beatniks ne saurait résister bien longtemps…

Trèves de déblatérations sur les rapports (certes passionnants et assurément trop peu documentés) de Bob Dylan avec les routes américaines, tout cela nous a pris tellement de temps que les voilà déjà, lui et son comparse Fred Underhill, embarqués dans une voiture qui file à toute allure vers Chicago. Il va falloir apprendre à ne plus traînailler et à suivre le rythme, si on ne veut pas perdre notre protagoniste de vue, parce qu’à partir de maintenant, il ne va plus s’arrêter pour vérifier que tout le monde suit. Son escale à Chicago ne sera pas très longue, d’ailleurs : juste le temps d’un échauffement avant d’entamer la Grosse Pomme à pleines dents - une répétition générale avant d’aller rejoindre la scène des chanteurs-qu’on-entend-sur-les-disques. Bob fait son numéro de colportage du verbe guthrien, et puis s’en va... Il y aura encore quelques voitures et quelques villes, et puis, une Pontiac freinera au bord d’une route près de Madison, Wisconsin, et les deux compères (Bob et Fred) ne se feront pas prier pour y monter, parce qu’au mois de janvier, il fait froid sur le bas-côté des routes du Nord-est américain.

New York s’est couvert de blanc pour les accueillir, ce qui tout bien réfléchi n’est guère exceptionnel pour un 24 janvier ; le froid et la neige, pour des gars sortis du Minnesota, ce n’est de toute façon pas insurmontable. Bob sait parfaitement où aller : il est venu pour rencontrer des chanteurs, il lui faut donc se rendre là où les chanteurs sont. Or, à New-York en 1961, les chanteurs sont dans les théâtres de Broadway quand ils chantent dans des comédies musicales, ou dans les clubs de Greenwich Village quand ils chantent du folk. Inutile de préciser que c’est la seconde catégorie de chanteurs que Bob Dylan veut rencontrer (mais précisons-le quand même, sait-on jamais). Alors, il se dirige vers Greenwich Village, prend MacDougal Street, et pousse la porte du Café Wha ? La légende veut qu’il y ait investi la scène le temps de quelques chansons dès son premier soir à New York, et gageons que la légende n’est pour cette fois pas trop loin de la réalité, parce que ce qui est sûr, c’est qu’il sait où il veut aller, et qu’il veut y aller vite.



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