Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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Mais, s’étonne alors le lecteur averti, ce n’était pas plutôt pour rendre visite à Woody Guthrie qu’il avait entrepris ce voyage jusqu’à New-York ? - Oui, oui, en effet. - Mais alors, que diable fabrique-t-il dans un café, où de toute évidence il ne trouvera pas Woody Guthrie, puisque le dit Woody est malade ? – Patience, chaque chose en son temps, il va y aller, voir Woody… Maintenant qu’il s’est fait repéré au Café Wha ? et que le maître de cérémonie, Fred Neil, l’a accepté dans son show diurne, et donc qu’il s’est assuré d’un point de chute où on veut bien de son harmonica, voire de sa guitare, il va foncer. La légende veut même qu’il ait rendu visite à son maître dès le lendemain de son arrivée. Guitare à la main, il prend son rôle de premier disciple très au sérieux, et chante des chansons de Woody Guthrie au chevet de Woody Guthrie, ce qui n’est pas sans déplaire à Woody Guthrie. Rapidement, ils se lient d’amitié, et Bob Dylan, en plus de passer régulièrement ses après-midi en compagnie de Woody Guthrie et de ses amis qui sont, pour beaucoup, de belles pointures du folk (Ramblin’ Jack Elliott ou Pete Seeger ont eux aussi la manie de traîner dans les parages), va également se faire inviter dans la maison familiale du chanteur, où il apprendra l’harmonica à un Arlo encore bien jeune.

Entre deux invitations chez les Guthrie, il faut bien tuer le temps, et accessoirement, manger, dormir, gagner sa vie. Pour ça, il y a les clubs de Greenwich Village ; Bob s’est déjà trouvé une place au Café Wha ? , où il joue avec Fred Neil ou Karen Dalton, mais même si les hamburgers y sont bons et les gens assez généreux pour qu’il s’en sorte, il va vite s’y sentir à l’étroit. Son but, à partir d’aujourd’hui, va être de multiplier les prestations et les rencontres jusqu’à réussir à pénétrer, cercle après cercle, dans les salons où les grands jouent au tarot entre les sets.

Izzy Young, du Folklore Centre Parcourant Greenwich Village de café en café, du Limelight au Lion’s Head en passant par la Mill’s Tavern, il ne met pas longtemps à dénicher la caverne d’Ali-Baba locale – ici, Ali Baba s’appelle Izzy Young et, en guise de caverne, il règne sur un Folklore Centre dont les portes sont ouvertes à qui veut y entrer. Quant aux trésors, ce sont des vieux vinyles, des recueils de textes et de partitions renfermant quelques lambeaux de la mémoire chantée de l’Amérique, et une collection d’instruments permettant de (ré)animer cette matière musicale. Beaucoup plus intéressant que la sympathique pagaille du show de l’après-midi du Café Wha ?, qui se renouvelle trop peu pour que quiconque y assiste tout les jour ne le connaisse rapidement par cœur… Alors que chez Izzy Young, il y a de quoi s’occuper des heures entières dès lors qu’on s’intéresse un tant soit peu au folk, ce qui est, on a cru le comprendre, le cas de Bob, qui va passer des après-midi entiers à écouter la musique et les cours du maître des lieux ou à y chatouiller les guitares. Le Centre a un autre avantage notable pour qui caresse l’ambition de se lier avec tous les musiciens folks dans un rayon de 5 km : avec un nom pareil, par la force des choses, il attire les chanteurs folks. Comme, en plus de ça, Bob Dylan n’est pas homme à laisser filer les occasions quand elles se présentent, il est évident que le premier musicien averti à passer dans le coin alors que lui aussi s’y trouve ne lui échappera pas. Le sort voudra que cela tombe sur Dave Van Ronk, le « Maire de MacDougal Street », guitariste aux trois-quarts irlandais et à la moustache de morse qui présidait alors le show du Gaslight Café – autrement prestigieux et reconnu que le Wha ? . Non content d’énormément influencer Dylan, il va aussi énormément l’aider – non seulement Dylan a réussi, en une dizaine de minutes, à se faire inviter sur la scène du Gaslight où il va vite élire résidence, mais Dave Van Ronk va aussi l’héberger, lui présenter ses amis, et l’aider à trouver d’autres lieux où jouer.

En à peine un mois, le troubadour débarqué du Minnesota est chez lui à Greenwich (quand on dit qu’il ne perd pas de temps… ), et se retrouve avec une place régulière (et, cette fois, payée par de vrais cachets et plus simplement par le contenu d’un chapeau qui passe dans le public) au Gerde’s Folk City. Déjà, les choses commencent à prendre de l’ampleur : clouer sur place Joan Baez qui passait dans le public en jouant une Chanson Pour Woody ou se retrouver à assurer la première partie de John Lee Hooker deux semaines durant n’est pas donné à tout le monde, et surtout rarement aussi vite. Bref, ça roule plutôt bien pour l’aspirant au titre de successeur de Woody Guthrie, qui, parce qu’il n’est pas assez occupé comme ça, profite du trop-plein culturel de la Grosse Pomme pour colmater les brèches de sa culture à lui. Toujours fasciné par les chansons séculaires et séduit par les topical songs, il épluche les journaux à la recherche de faits-divers adaptables au format guitare-voix, allant chercher l’inspiration loin, très loin : se contenter des nouvelles fraîches serait trop simple, monsieur veut celles des journaux datant de la Guerre de Sécessions et conservés sur microfilms à la bibliothèque. Voici pour les cours d’histoire. La littérature, ensuite. Pour ça, il a trouvé une méthode très pratique, et qui sied à merveille à ses vieilles habitudes d’emprunteur maladif : sans domicile fixe à New York pendant plusieurs mois, il erre entre des appartements d’amis, et, dégourdi comme il est, s’en trouve un doté d’une immense bibliothèque où il peut alterner Thucydide et Gogol avant de dévorer Von Clausewitz, Balzac ou Faulkner.

Dave Van Ronk

Mais ce n’est toujours pas assez pour l’infatigable jeune homme, il lui manque encore quelque chose ; alors, il va se débrouiller pour tomber amoureux. Elle s’appelle Suze Rotolo, a deux ans de moins que lui, et n’est pas la première (il y a eu Echo Holstrem au temps, déjà lointain, de Hibbing, et puis Bobby Bleecher, une actrice de Minneapolis qui n’a pas voulu de lui), mais elle va plus que les autres contribuer à façonner sa personnalité artistique (future cathédrale pour l’heure toujours couverte d’échafaudages). Son truc à elle, ce n’est pas tant le folk que la politique, la peinture et le théâtre ; tout un monde encore étranger pour Bob. Or, ce dernier, en plein dans sa phase éponge (j’absorbe, j’absorbe, j’absorbe, pour pouvoir plus tard digérer, remâcher et recracher une belle synthèse à ma sauce), ne demande pas mieux que de découvrir un nouvel univers. Au bras de Suze, il se met à visiter les musées, à traîner avec les militants de gauche, à assister à des répétitions dans des théâtres. Il garde ce qui le marque - par exemple l’écriture de Brecht, qu’il a croisée en la personne de Pirate Jenny pendant une répétition au Théâtre du Lys : rien à voir avec les morceaux des folkloristes américains… et pas moins efficace - on peut donc aussi écrire de cette façon. Reste à comprendre comment, à découvrir les ficelles et à dévoiler les secrets de ces chansons… à essayer d’en écrire à son tour qui auraient la même puissance narrative, sans renier les maîtres folk et leur façon à eux de raconter leurs histoires...



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