Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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 Bound For Glory

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Bob et Suze

Eh oui, Bob Dylan s’approche petit à petit de la fin de la phase éponge, il va bientôt muer (certes, techniquement, une éponge ne mue pas, mais qui a dit que le Dylan se comportait comme une espèce connue ?). Emmagasiner, c’est bien joli, mais si c’est pour ne rien en faire, ça n’a pas un grand intérêt. Bien qu’on n’exige pas d’un interprète qu’il soit aussi auteur de ses chansons, et bien que très peu cumulent alors les deux casquettes (Woody Guthrie effectivement, mais justement, à quoi bon redire en moins bien ce qu’il a déjà dit ?), Bob Dylan va se mettre à écrire – pas par nécessité, pas parce qu’il ne se voit chanter que ses propres mots (que d’ailleurs il oublie parfois de s’attribuer lorsqu’il les joue en public), non, simplement comme ça, parce qu’il en a envie. Let Me Die In My Footsteps ou Song To Woody se fraient un chemin parmi les reprises et les standards de ses concerts, sans se douter qu’elles ne sont que les aînées d’une fratrie qui n’en finira pas de grossir.

Pour l’instant, les labels spécialisés dans le folk ne s’intéressent pourtant pas vraiment à cet énième imitateur de Woody Guthrie, qui ne se débrouille pas plus mal qu’un autre, mais qui n’est, il faut bien l’admettre, pas le seul à se presser sur les scènes des clubs folk… Elektra, Folkways Records et Vanguard le renvoient comme un seul homme derrière sa guitare et sur sa scène étroite. Il est encore un peu tôt, mais plus pour longtemps : son jour ne va pas tarder à venir. Il va même arriver très vite, à la fin de septembre 1961 : d’un coup, le nom de Bob Dylan va se mettre à exister et chez les critiques, et chez les producteurs.

Ce jour-là, Bob Dylan a été recruté par la chanteuse Carolyn Hester, qui doit enregistrer pour Columbia et a besoin d’un harmonica pour l’accompagner. La journée n’a pas trop mal commencé : le New York Times offre à Dylan sa première critique live, et élogieuse en plus. Robert Shelton l’a vu ouvrir pour les Greenbriars Boys au Gerde’s quelques jours plus tôt, et il est tombé sous le charme : « Ressemblant au croisement d’un enfant de chœur et d’un beatnik, M. Dylan a un air de chérubin et une tignasse de cheveux qu’il recouvre en partie d’une casquette de velour noir à la Huckleberry Finn. Ses vêtements auraient peut-être besoin d’être un peu retouchés, mais lorsqu’il s’affaire derrière sa guitare, son harmonica ou son piano et compose de nouvel chanson plus vite qu’il ne peut se les rappeler, il n’y a aucun doute qu’il déborde de talent. […] Même si elle ne plaira pas à tout le monde, sa musique porte le sceau de l’originalité et de l’inspiration, d’autant plus remarquable du fait de sa jeunesse. M. Dylan reste flou à propos de son passé et de son lieu de naissance, mais d’où il vient importe moins que là où il va, et cela semblerait être droit vers le haut. »

Ca, c’était pour la reconnaissance critique. Mais revenons à la session d’enregistrement de Carolyn Hester et à l’harmonica de Bob. Le producteur aux manettes ce jour là s’appelle John Hammond, et ce n’est pas n’importe quel producteur : fin limier parmi les fins limiers, son flair aiguisé lui vaut d’être l’un des plus grands dénicheurs et défricheurs de talents de l’ère musicale moderne – avec Billie Holiday, Cab Calloway, Count Basie à son actif, entre autres, il a gagné la confiance aveugle de Columbia, qui ne freine pas ses caprices, même lorsqu’elle ne les comprend pas. Allez savoir pourquoi, John Hammond va justement s’enticher du gars de vingt ans qui tient l’harmonica, et décider de lui offrir les moyens de développer et d’exposer son talent. Bob Dylan chante, Bob Dylan écrit, et le 26 octobre, Bob Dylan est dans le bureau de John Hammond, un contrat posé sous ses yeux incrédules. C’est à peine s’il le lit avant de la signer – on ne pinaille pas en face de M. John Hammond, de Columbia.

Tout d’un coup, il se retrouve de l’autre côté, celui de tous les gens qu’il a admiré et admire encore, avec un disque sur le feu. Mais que mettre sur ce disque ? Parmi les centaines de chansons qu’il a écoutées, aimées, apprises, réarrangées, interprétées, lesquelles choisir pour figurer parmi la petite douzaine qu’il diffusera la premières ? Excellent prétexte pour revisiter tous les albums et toutes les anthologies de folk à sa portée et pour passer des nuits à étudier la manière de chanter et de jouer de ses nombreux mentors… Peut-être est-ce parce qu’il a l’esprit trop occupé par l’échéance de l’enregistrement que son premier concert solo sera catastrophique – toujours est-il que le 4 novembre, il arrive au Carnegie Hall avec trois quarts d’heure de retard et massacre son répertoire devant une petite cinquantaine de personnes. Heureusement pour lui, il aura l’occasion de se rattraper, ne serait-ce que du 20 au 22 novembre, dans un studio de Columbia de la 7e rue.

Les treize élues ont enfin été désignées – onze reprises, deux compositions originales. Armé de sa guitare et de son harmonica, Bob Dylan se contente de jouer ce qu’il a à jouer : tout ce qui est technique d’enregistrement ne l’intéresse pas franchement, il laisse ce boulot aux autres, il a d’ailleurs bien du mal à se servir correctement du micro... Têtu comme une mule, il a aussi une forte tendance à ne pas écouter les critiques et les reproches et à n’en faire qu’à sa tête sans se soucier de corriger ses défauts. A prendre ou à laisser ? Mais John Hammond a décidé de lui faire confiance, il va donc se débrouiller tant bien que mal pour dompter l’indomptable Dylan et obtenir un enregistrement satisfaisant. Comme John Hammond n’est pas n’importe qui, il va même fort bien se débrouiller, et en trois jours, l’album est bouclé, pour la modique somme de 402$ .

Arborant en guise de pochette la photo d’un jeune homme au visage encore poupon, casquette noire sur la tête, veste en peau de mouton sur les épaules et guitare à la main, Bob Dylan se veut un résumé du cheminement musical de celui qui lui donne son nom et un hommage au folk qui l’a nourri pendant trois années très remplies bien plus qu’un manifeste artistique définitif. La plupart des morceaux sont des reprises de classiques du folk et du blues, dont les arrangements sont pour beaucoup « empruntés » à Dave Van Ronk (Bob Dylan est décidément la preuve vivante que si les bons copient, les grands volent), chantés avec une voix élastique et rebondissante, nasillarde et parfois goguenarde. Il y a bien deux compositions originales, mais leurs titres suffisent à les trahir : Talkin’ New York et Song To Woody… En fait d’apport personnel, il s’agit plutôt d’un double hommage à la ville et au chanteur qui l’ont façonné musicalement. Salut élégant d’un jeune homme qui achève de se construire et s’apprête à quitter le cocon familial pour voler de ses propres ailes, Bob Dylan résume l’épopée initiatique du ménestrel qui s’est enfin trouvé, et sait qu’il va désormais quitter le chaleureux mais trop isolé Village où il a achevé de grandir. Le folk et ses nombreux avatars l’ont façonné à leur guise et lui ont pavé le chemin jusqu’au studio. A lui maintenant de façonner le folk et de lui insuffler sa vision et sa poésie – le monde qui s’offre désormais à lui est le sien, uniquement le sien, et il est fascinant dans sa luxuriance de promesses. A la fin de Talkin’ New York, qui raconte son arrivée dans la ville beaucoup mieux et beaucoup plus brièvement que le présent texte, il lance un adieu à New York, et tourne ses pas vers les cieux de l’ouest.



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