Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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 I always get lost when I leave the Village...

Avec un tel éventail de personnalités musicales déployé devant lui, Bob n’a que l’embarras du choix de celles qu’il veut développer et approfondir en premier – les autres suivront. Ses antécédents d’adorateur de Woody Guthrie obsédé par le folk et les chansons thématiques autant qu’un contexte socio-politique (ouh ! tout de suite les grands mots !) favorable à l’effervescence militante vont l’aider à trancher ce dilemme… S’il veut jouer avec les copains et les collègues et participer à leurs grands rassemblements, mieux vaut partager leurs centres d’intérêt, et comme en 1963, le centre d’intérêt de la plupart des chanteurs et chanteuses folk est concentré à gauche, particulièrement dans la lutte pour les droits civiques, ce seront Blowin’ In The Wind, Masters of War et Oxford Town qui vont l’emporter sur I Shall Be Free ou Talkin’ World War III Blues, pour l’instant du moins. Ce n’est pas que Bob Dylan se soit réveillé un beau matin en se disant « Tiens ! Cette année, je veux faire chanteur engagé ! » ; simplement, le vent qui (c’est lui qui l’a dit, pas moi) aime à souffler les réponses l’a porté dans cette direction, où il a porté beaucoup de musiciens américains durant ces années fastes.

Ceci n’aidant guère à résister au vent, Bob se lie d’amitié (et un peu plus que ça) avec Joan Baez, une des premières à offrir sa belle voix au mouvement contestataire. Joan Baez aime bien Dylan (et un peu plus que ça), qui a bien changé depuis la première fois qu’elle l’a vu jouer, et elle a envie de l’aider ; à une époque où elle est encore – plus pour longtemps – plus célèbre que lui, elle l’invite à la suivre en tournée, reprend ses chansons et vocalise avec lui sur scène, quitte à surprendre son public qui n’est pas encore familiarisé au timbre nasillard et piquant de son compagnon. Il n’y a pas qu’elle, bien sûr ; cela fait déjà un certain temps (hum, un an peut-être, ce qui relativement à la vitesse démentielle à laquelle fonce le monsieur, commence à faire beaucoup) qu’il offre de temps en temps le texte et la partition d’une chanson au magazine Broadside (folk et gaucher). Il fait partie du lot de songwriter et chanteurs qui s’insurgeront contre l’éviction de Pete Seeger, communiste non dissimulé, de l’émission Hootenannysur ABC, et il se montrera inflexible au point de boycotter le show d’Ed Sullivan lorsque celui-ci exigera qu’il chante autre chose que Talkin’ John Birch Paranoid Blues, acerbe charge contre l’hystérie anti-communiste ambiante.

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Bob Dylan et Joan Baez

Cette année-là, il est chez lui lorsqu’il triomphe à Newport en multipliant les duos avec des noms prestigieux (Baez et Seeger, pour changer un peu) ou en entonnant We Shall Overcome en chœur avec ses co-protest singers. Il est chez lui lorsqu’il chante Only A Pawn In Their Game devant un public majoritairement noir à Greenwood, Mississippi. Il est chez lui lorsqu’il participe à l’euphorie militante de la Grande Marche sur Washington du 28 août, vocalisant avec Joan Baez (encore elle) et Dieu de leur côté. Il est tellement chez lui qu’il n’écrit quasiment plus que des chansons graves et révoltées, dénonçant les inégalités et la violence et annonçant l’arrivée à grand pas d’une nouvelle ère. Cela ne le dérange pas outre mesure que Blowin’ In The Wind, qui triomphe dans les charts au début de l’été, ridiculement affublé des arrangements vocaux sirupeux de Peter, Paul & Mary, devienne l’hymne du mouvement et de la contestation. Cet été de militantisme musical fébrile, durant lequel il enregistre son troisième album, est l’été de l’avènement pour le chanteur, qui se retrouve propulsé vers les sommets par son adhésion aux causes en vue, par le soutien de Joan Baez et par la multitude de reprises de ses chansons qui prolifèrent à une cadence vertigineuse. A partir de septembre, il n’a plus besoin de Joan Baez pour rassembler les foules à ses concerts, il est promu « porte-parole d’une génération » dont il n’a pourtant repris les revendications que pendant quelques mois et au nom de laquelle il n’a jamais prétendu s’exprimer, et tout ce cirque commence à le fatiguer sérieusement.

La mort brutale de Kennedy fin novembre va mettre un peu de plomb dans l’aile de l’optimisme de la jeunesse soulevée – le même jour, Bob Dylan donne un concert dans l’Etat de New York, et se rend compte qu’il ne se sent franchement plus chez lui au milieu de cette frénésie de revendications, de contestations et de protestations. Le soir de décembre où l’Emergency Civil Liberty Committee lui remet le prix Tom Paine pour l’ensemble de son œuvre, il tourne le dos à ceux qui comptaient sur lui pour chanter tout haut ce qu’eux se disaient tout bas, et balafre soigneusement son image de gentil chanteur révolté en proclamant qu’il pense qu’il y a quelque chose de chacun, lui y compris, chez l’assassin de John Kennedy et qu’il trouve la politique insignifiante.

The Time They Are A-Changin’ et sa pochette sombre et arrogante concluent cette année tourbillonante avec un peu de retard : il est publié en janvier 1964. L’album de folk contestataire par excellence ? Ou une réflexion désabusée sur un mouvement qui se nourrit de lui-même ? Car certes, les temps changent… Mais l’album s’ouvre avec le fatalisme de la chanson éponyme, qui prophétise la venue à grands pas d’un changement inéluctable, prêt à engloutir tout ce et tous ceux qui oseront se mettre en travers de son chemin – peut-on vraiment parler d’hymne au mouvement, quand ce mouvement est présenté sous un jour si menaçant et implacable, quand il dépasse d’aussi haut le petit monde des humains sur la tête desquels il assène des coups violents, quand il préfère les atours du destin et de la fatalité à ceux de l’euphorie collective d’une jeunesse qui prend en main son avenir ?

Navigant entre ballades amoureuses désabusées (One Too Many Mornings, Spanish Boots Of Spanish Leather) et complaintes désillusionnées sur l’état de l’Amérique (où les gens ne sont que des pions insignifiants dans le jeu des puissants, où les fermiers sans-le-sou tuent leur famille avant de se suicider pendant que la jeunesse dorée s’amuse à malmener les noirs, bien consciente qu’elle ne risque rien, où le travail s’enfuit vers le Sud en livrant les ouvriers à eux-mêmes, et où Dieu n’est plus qu’un moyen comme un autre de justifier la guerre), il ne voit de salut que dans l’avènement d’une nouvelle ère, qui devrait arriver, implacable et impitoyable, amenée par un navire brisant les eaux. Un peu trop sombre et résigné, pour un manifeste supposé motiver les foules – au contraire, les dix chansons incitent à mener sa vie tant bien que mal, et à attendre que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, plutôt qu’à s’épuiser en bataillant pour des causes perdues. Le quatrième album de Dylan donne raison à ceux qui veulent changer l’Amérique, invitent ceux que les injustices révoltent à se dresser et leur donne une idée de l’étendue du chantier… mais c’est aussi le chant d’adieu aux troupes militantes de quelqu’un qui ne se sent pas la force de continuer dans cette voie, et préfère poursuivre son chemin en s’aventurant dans des régions peut-être plus futiles, mais où il se sent bien plus utile. Le revoilà qui conclue sur des adieux (Restless Farewell, oiu la chanson qui résume Dylan ?) et s’en excuse presque, incapable pourtant de s’arrêter : « Et puisque mes pieds sont désormais rapides, et se dirigent loin du passé, je dis adieu et prends la route… »



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