Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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« Pourquoi ne racontez-vous pas que je m’appelle Kissenovitch ? Et que je, euh, viens d’Acapulco, au Mexique. Que mon père était un voleur en cavale originaire d’Afrique du Sud. Vous pouvez raconter tout ce que vous voulez. » – Bob Dylan, 1965.

Vraiment, raconter tout ce qu’on veut ? Parfait, Bob, allons-y… Quitte à raconter ce qu’on veut, autant que ce soit une histoire (plutôt qu’un assemblage de tableau sans queue ni tête, même si ça aussi ça peut être très drôle), et une pas trop mauvaise, tant qu’à faire. Celle qui vient, justement, a déjà été mise à l’épreuve, car, comme la plupart des histoires un tant soit peu intéressantes, elle a déjà été racontée des centaines, peut-être des milliers, de fois. Comme toutes les histoires, elle ne vivra que tant qu’il restera des gens pour daigner la raconter et la répéter - même si elle ne sort pas toujours indemne de ce petit jeu. Il se trouve qu’elle ne veut pas mourir, et elle a raison, elle est encore trop jeune, vraiment beaucoup trop jeune (surtout pour une histoire), pour mourir. Cédons, et racontons-la, elle se défend largement assez bien pour le mériter.

Faisons dans le classique ; une histoire, souvent (quand on veut poser les choses de façon simple et claire sans trop se casser la tête), ça commence par un lieu, une époque, un décor, et tout ce bric et ce broc qui permet, avec un peu de chance, d’installer une ambiance (recréée, rafistolée, fantasmée, peu importe) qui donnera la couleur de la vraisemblance à l’affaire – ça peut toujours servir. Procédons de manière organisée, histoire de s’assurer qu’au moins le début de la narration sera structuré.

D’abord, l’époque. Prenons une époque tourmentée (en général, celles-ci sont assez riches en événements pour qu’on puisse y trouver son compte), relativement proche pour que le souvenir du choc soit encore vif, suffisamment lointaine pour qu’on dispose d’un minimum de recul. Le début des années 40 collerait assez bien. Une année impaire. 1941, précisément,

Ensuite, le lieu. Il nous faudrait une pointe d’exotisme, ça ne fait jamais de mal, et permet d’éviter d’être mêlés de trop près aux événements tragiques de l’époque qu’on vient de choisir – éloignons-nous donc de notre vieille Europe, mais pas trop non plus. Un océan, ça sera amplement suffisant. Cela devrait, si je ne m’abuse, nous conduire quelque part en Amérique, terre qui a l’avantage de n’avoir jamais pu se débarrasser d’une réputation de terre de tous les possibles, à laquelle est souvent associée celle, non moins tenace, de contrée des rêves brisés en plein envol. Les deux présentent en tout cas un attrait narratif certain, et en font un terrain particulièrement fertile en décors et propice à accueillir des histoires de toute trempe.

L’Amérique, donc – d’autant plus intéressante qu’elle s’apprête alors à traverser une période d’essor fulgurant, et à subir bon nombre de retournements et d’évolutions plus ou moins marquantes, pour la plupart encore en gestation. Mais l’Amérique étant un vaste pays, il serait sage de préciser un peu le tir. Visons vers le Nord, plutôt au centre. Le Midwest, tiens – isolé, mais pas complètement coupé de la civilisation urbaine. Mettons… Duluth, Minnesota, parce que ça sonne joliment, et parce que cette ville est traversée par l’extrémité nord de l’Highway 61.

Le décor, pour finir… Duluth, petite ville industrielle sur les rives du Lac Supérieur, en 1941, ça donne quoi ? Une ville construite sur le flanc d’une colline, dans une région de lacs, de rivières, de forêts et de gisements de minerais, surplombée par des cieux gris et brumeux. Là-bas, on n’échappe pas aux caprices du climat, aux tempêtes qui soulèvent les vagues des lacs, aux chutes de mercure vertigineuses pendant l’hiver et à la chaleur moite de l’été. Toute éloignée de l’océan Atlantique qu’elle soit, la ville sert de port industriel à la région, et de ses docks partent des tonnes de minerais, d’acier ou de céréales. Un chemin de fer, des routes (dont l’Highway 61 susmentionné) la reliant au reste du pays, et c’est à peu près tout.

Abraham Zimmerman est né ici, il a grandi ici, et il vit ici avec Beatrice, sa femme depuis 7 ans. Tous deux sont issus de familles juives qui ont abandonnés l’Europe de l’Est à l’aube du XXe siècle : Zigman et Anna, les parents d’Abraham, ont fuit Odessa et l’Ukraine à la suite des pogroms de 1905 ; quant à Beatrice, ce sont ses grands-parents qui ont abandonné la Lituanie en 1902 pour aller s’installer aux Etats-Unis. Aujourd’hui (nous sommes au printemps 1941), Abraham travaille pour la Standard Oil of Indiana, et Beatrice est enceinte de son premier enfant.

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Le 24 mai, l’heureux événement imminent commence à s’agiter et décide que le temps est venu pour lui d’arriver. Il arrive, on le nomme Robert Allen Zimmerman (nom d’usage qu’on double d’un nom juif, Shabtai Zisel ben Avraham), et son histoire à lui (puisque c’est de celle-ci dont il s’agit) peut commencer.

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On ne va pas laisser le jeune Robert tout seul à Duluth trop longtemps, il risquerait de s’y ennuyer. Un peu de nouveauté ne lui ferait pas de mal : mettons qu’il va lui naître un petit frère, qui s’appellera David et aura cinq de moins que lui, et qu’il va déménager, histoire de voir un peu du pays. Ce déménagement ne sera pas pour autant un terrible bouleversement, il est encore un peu tôt pour ça. Sautons donc de 5 ans dans le temps, à l’année de la naissance du petit frère David dont on vient de parler – 1946, premier événement perturbateur. Abraham perd son travail, et, en sus, est frappé par une poliomyélite, dont il sortira boiteux. Puisque la famille de Beatrice est installée à Hibbing, à une petite centaine de kilomètres de Duluth, les Zimmerman vont s’y installer aussi. Et voilà Abraham occupé à vendre des meubles et de l’électroménager avec les oncles Paul et Maurice, et Robert et son frère condamnés à grandir dans cette petite ville où gît la gueule béante d’une mine qui va s’appauvrissant.

On a écrit « condamnés », parce que c’est plus épique et plus poétique, mais à vrai dire, le gamin de sept ans pourrait se voir condamné à pire, et n’aurait très probablement pas choisi ce mot si ç’avait été lui qui racontait (mais, justement, ce n’est pas lui qui raconte). Hibbing n’est pas la ville la plus excitante qui soit, mais les gens sont gentils, et, ceci expliquant peut-être cela, mais pas forcément, la concentration en bars est une des plus fortes des Etats-Unis (mais cela n’intéresse pas vraiment le jeune Robert, pas encore). On peut sans mal imaginer moult traitements plus cruels qu’une enfance là-bas .

L’hiver, il gèle et il neige, on se couvre et on joue au hockey sur glace. Quand le climat s’adoucit et que la glace des lacs fond, on sort les cannes à pèche et les vélos, on construit des cabanes dans les arbres, et on remplace les boules de neige par des pistolets à air comprimé ou des lance-pierres, jusqu’à ce que la nuit tombe et qu’on aille s’émerveiller devant les feux d’artifices du 4 juillet. A l’école, on apprend à s’abriter sous les bureaux, des fois qu’une averse de bombes soviétiques s’abatte sur le toit, et on subit les discours de professeurs vieillissants (les mêmes qui se sont efforcés de graver les mêmes choses dans la tête de maman il y a une trentaine d’années). Les oncles, que soit Maurice, Paul, Jack, Max, Louis ou Vernon, reviennent tous vivants des expéditions au cours desquelles on les a chargé d’exporter l’uniforme militaire états-unien, les poches remplies de souvenirs des Philippines, de Sicile, d’Afrique du Nord, de France ou de Belgique.



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