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« Cassadaga »

« Cassadaga »

Bright Eyes

par Béatrice le 17 avril 2007

5

paru le 10 avril 2007 (Polydor)

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Pauvre Conor Oberst. Il y a quelques années, à l’époque de la sortie de ses albums jumeaux I’m Wide Awake, It’s Morning et Digital Ash In A Digital Urn, il avait déploré le fait que pas un article consacré à Bright Eyes ne commence autrement qu’en mentionnant son âge. C’était tentant, il faut le reconnaître, l’ébahissement devant le jeune âge d’un artiste prolifique permettant de lui accoler rapidement le qualificatif de prodige prodigue qui a toujours son petit succès. Mais maintenant qu’il a atteint le seuil fatal des 27 ans, même s’il aligne à son compte une discographie facilement deux à trois fois plus longue que celles de la plupart des musiciens de son âge (tellement longue que personne n’est fichu de se mettre d’accord sur le nombre exact d’album qu’il a publié, ce qui est quand même très fort), le refrain du petit génie précoce perd en pertinence, et on aurait pu penser que les scribouillards de toute plume allaient perdre cette déplorable habitude de le définir par deux chiffres accollés. Manque de chance, et cet article en est la preuve (et l’assume), les habitudes déplorables sont tenaces, et une fois le refrain de la précocité périmé, est souvent entonné pour lui succéder le couplet de la maturité.

Or dans le cas qui nous intéresse, non content d’avoir pris de l’âge, notre toujours-jeune-mais-un-peu-moins chanteur a décidé d’adoucir son écriture et d’abandonner les variations autour du destin de cœurs brisés, mâchés, crachés, piétinés, déchiquetés puis mis à détremper dans un cocktail d’alcool et de médicaments avant que le filtrat ainsi obtenu soit distillé et transfusé à des cauchemars déçus par leurs espoirs, qui eux iront nourrir les cordes asséchées d’une vieilles guitares ou les touches élimées d’un piano et buter contre les inflexions d’une voix tremblante, et de s’en aller par monts et par vaux récolter histoires et expériences, s’y immiscer le temps qu’elles traversent le prisme de son regard (brillant comme il se doit) puis les emmêler, les dérouler, les broder sobrement et enfin les relater en s’effaçant vaguement, mais sans jamais trop s’éloigner. Bref, il s’est baladé à travers les États-Unis, a vu les « cieux en denim déchiré » de Californie, les spirites et voyants à plein temps de Cassadaga et les collines sombres du Dakota, s’est éloigné un peu de lui-même et s’est mis à ouvrir grand la porte de ses chansons à l’extérieur, et donc à écrire de moins en moins sur les tourments intimes et de plus en plus sur caprices des environnements. Inutile de préciser que cela ne peut que donner envie de clamer sur tout les toits que, Dieu, Conor Oberst a tout l’air d’avoir grandi, mûri, et tout le tintouin.

Surtout que dans l’affaire (et ce n’est certes pas bien étonnant, une âme audacieuse pourrait même aller jusqu’à dire que c’est somme toute assez logique), Bright Eyes aussi à l’air d’avoir grandi - d’abord sur le papier, en intronisant officiellement Mike Mogis et Nate Walcott membres permanents (ce qui ne change vraiment les choses que sur le papier, depuis le temps que ces deux là modelaient le son de Bright Eyes avec sans doute autan d’impact que le sieur Oberst). Ensuite au niveau du son, parce que, non content de suivre Conor Oberst dans son périple à travers la Californie, le Nebraska, l’Oregon et New York, Bright Eyes s’est enrichi arrangements (un Nate Walcott lâché dans la nature américaine avec du papier musique se fait plaisir), s’est payé le luxe d’un véritable orchestre symphonique, et s’est sacrément affiné mélodiquement, techniquement et musicalement parlant, ce qui fait de Cassadaga un album à la fois plus facile d’accès et plus riche que ses prédécesseurs. Alors oui, on peut dire que Conor Oberst et Bright Eyes ont grandi, ont mûri, et se sont enrichis (au propre autant qu’au figuré, d’ailleurs) ; mais ils n’ont pas changé, en tout cas pas tant qu’il n’y paraît. Pour preuve, ils continuent à être résolument imprévisibles, à n’en faire qu’à leur tête, et à le faire diablement bien.

Si les précédents albums de Bright Eyes se cristallisaient autour d’une direction et d’une ambiance relativement homogènes (dépouillement angoissé sur Letting Off The Happiness, romantisme claustrophobe et fiévreux sur Fever & Mirrors, débauche instrumentale et émotionnelle à peine canalisée sur Lifted..., folk vintage mélancolique sur I’m Wide Awake It’s Morning, noirceur syncopée sur Digital Ash In A Digital Urn, aux imprécisions induites par la concision près), « Cassadaga » se distingue par une réticence opiniâtre à toute forme de cristallisation ou d’homogénéisation. L’album part ouvertement dans tous les sens et explore sans complexes d’aucune sorte toute une panoplie d’ambiances, de genres et de styles, allant comme de rien de ballades mélodiques et délicates en envolées énergiques et rentre-dedans et de comptines nébuleuses en folk-songs enjôleuses. Par la force des choses, aucun morceau n’échappe à la patte oberstienne, qui griffe chaque seconde (ou presque) du disque de raies reconnaissables entre milles : la voix qui se brise sans prévenir (quoique beaucoup moins que jadis), s’affaisse sur certaines phrases, se rompt en éructation sur d’autres, crache un mot avant de laisser fleurir le suivant, fait résonner les diphtongues en tressautant ; les textes qui coulent et se déroulent en métaphores alambiquées ou ellipses inattendues et parviennent à dessiner un décor en trois mots, zoomer avec une précision incroyable sur un détail infime en six, et tout balayer et recommencer en deux lignes de plus ; l’étonnante virtuosité qui fait que par une intonation pourtant bancal, une progression harmonique pourtant pas spécialement sophistiquée, ou une phrase pourtant toute simple, une chanson de Bright Eyes arrive à créer un univers et à comprimer, dilater et déformer les émotions comme bon lui semble.

Justement, « Cassadaga » prend le parti de développer et d’exploiter cette virtuosité dans son mirifique et chatoyant éventail de promesses - ce qui en fait un album luxuriant, riches en humeurs mouvantes et en climats fugitifs. Apparemment, les trois de Bright Eyes et leur gang se sont fait plaisir, jouant à pousser au plus loin chaque idéé et s’amusant à singer avec sincérité et sobriété une large sélection de codes et de types de chansons. Chaque morceau construit sa propre histoire, son temps et son espace, aidé en cela par l’éventail (lui aussi mirifique et chatoyant) des musiciens qui ont pointés aux séances d’enregistrements au long de l’année 2006 - M Ward, Janet Weiss, Jason Boesel, Rachel Yamagata, Gillian Welch, Anton Patzner, pour n’en donner qu’un échantillon ; rien que des qui savent de quoi ils parlent (ou plutôt, de quoi ils chantent et jouent), parce que l’un des plus grands talents de Conor Oberst est de s’entourer de gens plus talentueux que lui. Chacun y va de ses chœurs angéliques, de son jeu de guitare ciselé ou de ses envolées virtuoses au violon, parant des chansons déjà solides d’atours discrètement élégants qui achèvent de les , mais restant toujours en retrait derrière des chansons qui ont été traitées comme des impératrices - il faut dire qu’elles le méritent.

Comme tout album de Bright Eyes digne de ce nom, « Cassadaga » commence sans commencer, par des bruissements, de chuintements, des bidouillages et des bavardages, et la voix brouillée par les cables téléphoniques de la voyante qui à l’honneur d’ouvrir les célébrations invite celui qui acceptera de l’écouter à sillonner les états américains (California... Nebraska... Arizona... South Dakota... Florida... New York...), présentant le voyage comme le meilleur moyen de mener à bien toute quête existentiel ou initiatique ; Bright Eyes a suivi son conseil et emmène doucement l’auditeur avec lui, dans un voyage où chaque porte ouvre sur une pièce totalement différente des précédente, décorée harmonieusement et soigneusement. Souvent le passage de l’une à l’autre et abrupt, et on atterrit sans trop comprendre comment dans un cadre aux antipodes de celui dans lequel on était plongé une seconde plus tôt, mais la chute n’est jamais douloureuse, parce que chaque pièce est aussi réussie et confortable que les autres - même si être catapulté depuis l’onirisme flou et nimbé de bruitages feutrés de Coat Check Dream Song dans la poésie réaliste et au rythme enjouée de I Must Belong Somewhere, par exemple, demeure aussi déroutant à la énième écoute qu’à la première.

Allègrement, Bright Eyes revisite les genre et les codes, et se paie le luxe d’un voyage à travers les traditions musicales du pays parcouru pendant la genèse de cet album, évidemment sans prétendre à être exhaustif. Conor Oberst joue les crooners old school en chantant son amour avec des trémolos dans la voix sur fonds d’harmonies féminines sur la délicieuse Make A Plan To Love Me, qui accessoirement est probablement la chanson de Bright Eyes qui ressemble le moins à du Bright Eyes, raconte son périple au rythme de violons endiablés sur Four Winds, verse quelques larmes avant de reprendre foi en la destinée sur un If The Brakeman Turns My Way à la mélancolie parfaitement équilibrée, rend au hommage à une ex-amante plus âgée que lui sur Classic Cars, part en cure de désintoxication à Los Angeles après avoir « regarder un empire s’effondrer depuis le toit d’un ami » le temps d’une Cleanse Song ingénue, visite un soldat amoureux sur les champs de bataille de l’apocalypse pendant la fable hantée qu’est No One Would Riot For Less, trace en quelques traits fins deux croquis noirs du monde contemporain (Clairaudients (Kill Or Be Killed) puis Coat Check Dream Song), pour en arriver, au terme d’une énumération brillante qui arrive à caser le chou-fleur entre les machines à sous et les centres commerciaux, à la conclusion que « chaque chose doit se trouver quelque part », et que ce quelque part n’est après tout pas si mal, et que le monde est bien comme il est et n’a de leçons à recevoir de personne (« The world requires no audience, no witnesses », s’époumone-t-il sur I Must Belong Somewhere), alors s’il vous plaît, laissez-le être où il est.

Mais comme pour montrer que son errance de question en question ne l’a finalement pas amené à des masses de réponses, et qu’il a beau raconter les histoires des autres, ce n’est pas ça qui l’avance sur lui même, il conclu par une des ses chansons les plus tristes et les plus sèches, où il rentre dans la peau d’un type dont la copine vient d’avorter, et erre, complètement paumé, entre les bois et la rivière, accompagné d’une guitare et d’un synthé et porté par un orchestre qui l’enrobe et s’envole -mais pas très haut. « I took off my shoes and walked into the woods / I felt lost and found with every step I took... », et il n’y aura pas un mot, ni une note, de plus. Le disque se termine dans un dénuement qui n’a d’égal que la luxuriance et le chatoiement du patchwork coloré qui précède ce dernier titre.

Cet album n’est sûrement pas parfait, quoique la plupart (sinon la totalité) de ses chansons flirtent de façon assez ostensible avec la perfection ; il se contente d’être vaste, divers et touchant, assez accrocheur pour intéresser vite, assez sophistiqué pour ne pas s’épuiser en trois écoutes, et surtout, d’une rare richesse qui fait que, à l’image de la bizarre pochette zébrée de fines lignes grises qui dévoilent ses mystères lorsqu’on fait glisser un « décodeur spectral » en plastique transparent dessus, il n’a de cesse de révéler des merveilles qu’on avait pas entraperçues auparavant. Insidieusement, il se contente de rappeler à ceux qui veulent bien l’entendre que Conor Oberst est un des songwriters les plus doués en office aujourd’hui, qui peut admirer sans les envier les carrières des grands écrivains de la musique américaine, et est encore loin d’avoir dit son dernier mot. « Cassadaga » n’est probablement pas un chef-d’œuvre définitif, mais il y a fort à parier que Bright Eyes ne sortira jamais de chef d’oeuvre définitif, parce qu’il semble avoir compris que le chef d’oeuvre définitif, c’est comme le peak oil, ça rend l’avenir on ne peut plus incertain ; alors Bright Eyes joue les asymptotes en l’infini, tendant à chaque pas un peu plus près de l’aboutissement et de la perfection. Cassadaga vient prouver qu’il a bien choisi son asymptote ; d’autant plus que pour le coup, si prédiction il faut formuler, on peut hasarder qu’il risque d’en vendre des camions, même si, en toute humilité, on reconnaîtra qu’on n’en sait rien, et que, comme le chante Conor Oberst sur Middleman, « the ’I don’t know’, the ’maybe so’ is the only real reply. »



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Tracklisting :
 
1. Clairaudients (Kill Or Be Killed) (6’05’’)
2. Four Winds (4’16’’)
3. If The Brakeman Turns My Way (4’53’’)
4. Hot Knives (4’13’’)
5. Make A Plan To Love Me (4’14’’)
6. Soul Singer In A Session Band (4’14’’)
7. Classic Cars (4’19’’)
8. Middleman (4’49’’)
9. Cleanse Song (3’28’’)
10. No One Would Riot For Less (5’12’’)
11. Coat Check Dream Song (4’10’’)
12. I Must Belong Somewhere (6’19’’)
13. Lime Tree (5’53’’)
 
Durée totale : 62’10’’