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Dossier Tintin

Dossier Tintin

Hergé et la politique, la fiction, la réalité...

par Thibault le 20 octobre 2011

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Néanmoins, cette lucidité est très lourde à porter. A la fin des années 1950, Hergé traverse une crise personnelle et un album comme Coke en Stock laisse entrevoir les désillusions de l’homme, l’amertume qui le pousse à questionner son travail. La prise de conscience dont fait preuve Hergé dans son œuvre et dans sa vie débouche sur un album profondément existentiel : Tintin au Tibet (1960). Les spécialistes ont déjà largement disséqué la résonance entre cet album et les troubles psychiques que connaissait Hergé, ses obsessions pour le véritable personnage de Tchang qu’il cherchait dans la vie, ainsi que pour la couleur blanche et le rêve. Cependant, on n’a surement pas assez insisté sur un autre point. Tintin au Tibet est la réponse directe au chaos de Coke en Stock. Embarqués dans des aventures toujours plus complexes et trépidantes (le dyptique lunaire, L’Or Noir, L’Affaire Tournesol), les personnages ont fini par se heurter de plein fouet au cynisme du monde et à la dureté de ses engrenages. Ils ne peuvent pas continuer leurs aventures de la même manière, pas après le crachat dans la soupe de Coke en Stock. Quand bien même Tintin ne s’est pas instantanément rendu compte de l’absurdité de la situation dans laquelle il se retrouvait, il ne peut pas pour autant ne pas prendre du recul a posteriori et continuer à gambader aux quatre coins de la planète comme si rien ne s’était passé.

Tintin au Tibet est donc un album où le héros se coupe d’un monde lâche et chaotique pour se confronter à lui-même, à travers un périple quasi initiatique entre les éléments naturels, le rêve et la spiritualité. Néanmoins, à l’inverse des Sept Boules de Cristal (1948) qui se situait dans le domaine du surnaturel et de la paranoïa, ici les Aventures de Tintin touchent au mythe, et donc à l’introspection. Cette dimension existentielle apparaissait déjà dans On a Marché sur la Lune (1954). L’exploration des limites connues de l’Homme poussait au questionnement ; plus le voyage avançait, plus les personnages se dévoilaient à travers leurs actions, leurs comportements et inquiétudes. Mais ce n’était que la conséquence logique d’un tel voyage, l’exploration scientifique de la lune restant le centre des attentions. Dans Tintin au Tibet, le voyage est une nécessité, un moyen de se sauver, de continuer à vivre.

On le sait, Tintin a toujours été humanisé par les personnages qui l’entourent (ironiquement, c’est Milou qui a ce rôle dans les premiers albums !). Tchang est le premier personnage avec qui Tintin lie une amitié privilégiée, la relation qu’il entretient avec lui est fondamentale. C’est son âme sœur, il doit la sauver coute que coute. Son entourage, qui ne cesse de lui rappeler la folie de son entreprise, lui conseille de renoncer ; mais c’est inenvisageable. Le voyage est une accumulation d’épreuves toutes plus rudes les unes que les autres, empreint de tristesse et de fatalisme. Cependant, il va permettre aux personnages de prendre la mesure de la chose la plus essentielle, un truc con et simple : l’amitié. Les choses les plus bêtes mais les importantes, comme toujours. Ce sont à travers ses relations avec Haddock et Tchang que Tintin se mesure à lui-même et devient un « cœur pur », comme l’appellent les moines tibétains. Il y a des moments vertigineux dans Tintin au Tibet, comme cet instant où Tintin retient Haddock suspendu dans le vide, avec un incroyable effet de dé-zoom graphique qui fait ressentir le drame de la situation.

Haddock est le compagnon, son rôle dans un parcours mythologique l’amène à envisager son sacrifice. Depuis le Trésor de Rackham le Rouge, Haddock n’a de cesse de quitter son confort d’aristocrate fin de race raté et alcoolique en prenant Tintin sous son aile pour continuer à vivre. Il est conscient de ce qu’il doit à Tintin (c’est grâce à lui qu’il retrouve ses origines, entre autres), et est prêt à se sacrifier pour lui. Mais pour le héros, ce sacrifice est inacceptable car ses amis sont les seules choses qui importent. Au final, Tintin au Tibet est l’album qui représente le mieux la fibre humaniste d’Hergé. Le personnage du Yéti, méconnu et redouté à tort, suscite des réactions qui témoignent d’une humanité qui s’est un peu oubliée, mais qui peut retrouver de la force et de la vie en se resserrant sur l’essentiel. On peut rapprocher ce ton de celui des films de Jean Renoir, comme le très émouvant La Grande Illusion.



Vos commentaires

  • Le 20 octobre 2011 à 18:19, par Orzika En réponse à : Dossier Tintin

    C’est bien intéressant tout ça mais quel rapport avec le rock ?
  • Le 20 octobre 2011 à 18:20, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    Aucun, mais ce n’est pas la première fois que nous parlons de choses qui n’ont rien à voir avec le rock. Nous écrivons sur ce que nous avons envie d’écrire.
  • Le 20 octobre 2011 à 20:34, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie.

    Je suis d’accord avec la première partie, qui expose clairement un détail intéressant, mais l’encense un peu trop là où il ne s’agit que d’une gentille farce innocente et un peu grossière.

    La suite du dossier, par contre, malgré sa justesse éventuelle, n’est qu’extrapolations déplacées. On est dans la glorification de l’auteur par l’interprétation de ses intentions et par l’analyse comportementale des personnages, une déformation professionnelle dirons-nous, alors qu’il se serait agi de continuer le décorticage du contenu et de la mise en scène.

    Je veux bien concéder que le personnage de Tintin a connu une évolution qui peut se constater en observant la profondeur changeante avec laquelle les thèmes sont abordés. Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. Il est préférable d’en rester à une déduction plus pragmatique en disant que c’est l’évolution de l’auteur qui a eu un impact sur le discours de son œuvre.

    Mais à bien y réfléchir, je crois que, d’avantage qu’avec le style graphique épuré, j’ai un problème avec le ton badin et léger qu’il impose, que les auteurs de l’époque toutes régions du monde confondues employaient pour traiter leurs thèmes, de la pantoufle manquante au putsch. Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique.
    Le dossier l’avoue lui-même mais avec une pirouette aveuglante :
    « C’est une BD qui fait confiance à son lecteur pour simplement lire et regarder ce qui s’y passe, avec un œil curieux qui saura gratter au fur et à mesure pour trouver tous les enjeux disséminés ici et là. »
    Tout est dit, Tintin est une œuvre destiné à un lectorat imperméable aux sous-entendus mais capable de concevoir et d’assimiler la pluralité des sens et la psychologie implicite : les adolescents.

    Pour éviter de décrédibiliser l’ensemble du dossier, il n’était pas utile de conclure en généralisant avec toute la condescendance possible les œuvres qui osent proposer une profondeur plus mature.
    « Tintin n’est pas une BD qui flatte l’intelligence de son lecteur en le mettant devant de la fausse complexité retorse et pompeuse. »

  • Le 20 octobre 2011 à 23:27, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    « Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie. »

    J’ai 21 ans.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:14, par Aurélien Noyer En réponse à : Dossier Tintin

    Étant un non-tintinophile, Tintin est assez vague dans mon background culturel. Donc je ne me prononcerais pas in fine sur la pertinence de l’analyse de Thibault... Cela dit, je ne vois en quoi il s’appuie uniquement sur l’analyse comportementale (cf. la description des cases avec Haddock suspendu à Tintin).

    Enfin, qu’on aime pas le ton « badin » de la ligne claire, pourquoi pas... je n’en suis pas un fan. Mais de là, à en faire une BD pour adolescent, c’est absurde.

    Tintin est sans doute la BD la moins adolescente du monde. Le fait que la perte d’une pantoufle ait la même importance qu’un putsch ne peut plaire qu’à des enfants qui n’ont pas conscience de la différence de gravité ou à des adultes qui ont accepté qu’on ne peut pas forcément changer le monde aussi facilement. Je vois difficilement comment cela s’accorde avec l’esprit de rébellion et la radicalité en général associés à l’adolescence.

    Quant à l’avant-dernière phrase, elle est effectivement condescendante dans une certaine mesure, mais elle ne vise pas tant les oeuvres d’une réelle complexité (Watchmen ou V Pour Vendetta d’Alan Moore, par exemple) que la chiée de livres et de films vendus comme « sombres-et-adultes » (Inception, les bouquins Millenium ou même Sucker Punch, pour citer ce qui me vient en premier à l’esprit) mais dont la profondeur ne dépasse pas celle d’un mauvais blog emo.

    Est-ce que Tintin est si profond que Thibault le dit ? Peut-être pas mais, dans ce cas, c’est justement la ligne claire qui le sauve de toute prétention mal placée.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:25, par Duffman En réponse à : Dossier Tintin

    Doit-on rappeler que Tintin, c’est de 7 à 77 ans ?
  • Le 21 octobre 2011 à 17:14, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    J’ai effectivement manqué de préciser que, malgré les différences que l’on s’encombre à noter entre eux, je mets les enfants et les adolescents dans le même panier, ceux d’aujourd’hui encore plus que ceux d’hier, du fait de leur incapacité prétendument temporaire à étudier et analyser leur ressenti de manière rationnelle et intelligible.
    Je ne concevais pas l’acception moderne de l’adolescence revêche mais plutôt celle de l’individu inaccompli, ce qui englobe par conséquent l’enfance. J’aurais été plus sage d’employer « les mineurs » mais la connotation administrative et le quiproquo chilien m’en ont dissuadé.

    Le nœud du problème, c’est que je (moi, MON problème hein, pas LE problème) ne conçois pas qu’un personnage avec si peu de personnalité que Tintin représente l’apothéose du potentiel scénaristique de Hergé. Les aventures de Tintin, Tintin est donc censé être un aventurier, un bonhomme rompu au crime et au danger, capable de travers et de déportements tels que le vice, la colère le mensonge ou d’autres plus petits, que sais-je.
    Mais Tintin n’est rien de tout cela, ou s’il l’est, il ne l’est en tout cas pas assez, si peu qu’on ne l’y voit pas. Tintin est un bobo taciturne, bien-intentionné et sensible à l’injustice. Et malgré ce manque cruel de charisme, tout lui réussit.

    Certains osent rétorquer qu’il faut s’approprier l’œuvre pour ressentir son humanité, d’autres que Tintin est « humanisé par les personnages qui l’entourent », si l’on en convient, en quoi Tintin mérite-t-il qu’on s’y attache ?
    L’effet produit sur les lecteurs non réceptifs à cette « épuration » est tout simplement l’effroi, la répulsion envers un personnage incapable de défauts, incapable d’humanité.
    Je n’étais pas Tintinophobe, je le suis devenu après relecture.

    @ Thibault
    « J’ai 21 ans. »
    Et ces 21 années ne sont-elles pas remplies de vos lectures passionnées ? Par « non avertie », j’entendais au plus objectif possible. Je conçois que défendre son affection pour une œuvre soit jubilatoire puisque je m’y soumets parfois avec un gros tas de scrupules, mais je ne lis sur Tintin que des avis déjà conquis ou des détracteurs, les uns aussi non-intentionnellement malhonnêtes que les autres. Le mien d’avis, ayant été ravagé par la spoliation qu’il dût endurer dans ces plus beaux jours aux côtés de mes camarades hypnotisés par l’adaptation télé.

  • Le 24 octobre 2011 à 13:43, par Emmanuel Chirache En réponse à : Dossier Tintin

    @Bilto
    J’ai rarement lu autant d’aigreur sur Tintin, combinée à un bon nombre d’erreurs. Le personnage est étudié, analysé par des philosophes, des psychanalystes, des historiens de l’art, des artistes, mais il serait destiné aux adolescents ? Il y a là un aveuglement qui confine à la mauvaise foi. Pour moi, Tintin ne s’adresse justement pas aux adolescents, mais aux enfants (désolé, je ne les mets pas dans le même sac !) et aux adultes.

    « Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. »

    L’évolution de Tintin n’a rien de superficielle, et tout le monde a déjà pu noter la différence de traitement graphique (ne serait-ce que par le passage du N&B à la couleur) et narratif entre les Soviets et l’Affaire Tournesol par exemple. Le personnage même de Tintin, sur lequel vous vous attardez essentiellement alors qu’il n’est qu’une petite composante de l’immense univers de la bande dessinée, est très différent : au début, il est plus bagarreur et brut de décoffrage. Il ira en s’affinant, voire en s’effaçant. Car c’est là tout son intérêt, qui pour vous est un défaut : Tintin est un rond, un schéma, sur lequel chaque lecteur peut projeter ses propres idées, envies. Comme dans un roman, le lecteur imagine les caractéristiques physiques, voire psychologiques du personnage, lui confère une partie de sa personnalité. Son rôle effacé lui donne aussi une fonction de faire-valoir, qui exacerbe les traits de Haddock, Tournesol et les autres. Décrire Tintin en « bobo » est un effroyable anachronisme, qui ne rend justice ni à Hergé ni à toutes les personnalités que les enfants du monde entier lui ont attribué successivement.

    Oui, Tintin est un aventurier, il se lance dans tous les défis qu’il rencontre, part au secours de la veuve et de l’orphelin. Il est un peu « boyscout » évidemment, et alors ? Le ton n’est pas si badin et léger comme le montre en partie Thibault dans l’article, au contraire je trouve certains passages graves et troublants, comme lorsque des petits diables emportent deux bandits noyés... je pense aussi aux nombreuses séquences de rêve.

    « Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique. »

    Je conçois tout à fait qu’on n’aime pas Tintin, mais utiliser l’argument élitiste consistant à renvoyer Tintin à la plèbe et au politiquement correct me semble grossier et caricatural. Tout art populaire serait donc dépourvu de validité artistique ? Par ailleurs, « politiquement correct » ne correspond pas du tout à Tintin ! on parle bien d’une bande dessinée attaquée régulièrement pour colonialisme, racisme et anti-communisme primaire ! Enfin, dans l’Affaire Tournesol ou le Lotus Bleu, son traitement des questions politiques est tout sauf « correct ».

    Vous prétendez être Tintinophobe et vous réclamez une analyse objective de Tintin : il y a dans ces termes un paradoxe qui me gêne. Surtout que bon nombre de commentateurs de Tintin ont d’ores et déjà fait ce type d’études globalement positives (désolé, Tintin reste une oeuvre unanimement saluée) mais à la fois critiques.

  • Le 28 janvier 2012 à 15:47, par Le bg En réponse à : Dossier Tintin

    Sapristi ! Tout ce que vous racontez là n’a absolument aucun intérêt... alors fermez-là !
  • Le 28 février 2014 à 15:24, par Delphine B En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour cette analyse, je suis toujours friande de ce type d’interprétations de Tintin, une BD qui me paraît - à moi - être une quasi-épopée dans son genre. Permettez-moi juste une petite pédanterie grammaticale : huis-clos s’écrit avec un « S » à la fin de huis (huis = fenêtre, porte ; huissier fait partie de la même famille lexicale).
  • Le 11 juillet 2017 à 08:43, par Tintin En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour ce dossier. Toujours intéressant de relier Tintin et politique.

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