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Dossier Tintin

Dossier Tintin

Hergé et la politique, la fiction, la réalité...

par Thibault le 20 octobre 2011

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Suite à cette expérience où ils découvrent la sérénité et l’accord avec eux mêmes, les personnages de Tintin et Haddock vont avoir un tout autre comportement dans les aventures à venir. Ils deviennent presque passifs, en tout cas ils ne recherchent plus le frisson et ne partent plus à l’autre bout du monde. Ils ont une nouvelle place d’acteur/observateur au milieu d’évènements qui viennent à eux et avec lesquels ils sont obligés de composer. Cela correspond aussi à un autre changement tout aussi radical dans l’écriture scénaristique d’Hergé. Désormais, celui-ci s’amuse avec les codes qu’il a contribué à façonner et construit ses intrigues comme des jeux. Les Bijoux de la Castafiore (1963) est un album assez fascinant : (attention instant citations à gogo) comme le disait le camarade Antoine, il s’agit d’une superposition d’arcs narratifs fondés sur du rien. Un exercice virtuose qui arrive à donner une couleur exotique à une vraie/fausse enquête qui se passe en quasi huit clôt dans un lieu associé au repos et à la tranquillité (ça c’est de Macfly from l’Ouvreuse). Ainsi, pour le critique de cinéma Rafik Djoumi, il s’agit de « l’équivalent bédéphilique du meilleur de Lubitsch et de Billy Wilder ». Tout n’y est que quiproquos, malentendus, satire de la mondanité : les personnages sont innombrables, ne cessent de passer à côté les uns des autres sans communiquer et cachent leurs cartes avant de finir tous perdants. Nul doute que la maîtrise de l’écriture scénaristique, du découpage, de l’image et du rythme a permis à Hergé de transcender un album qui aurait pu tourner à vide, être hésitant ou redondant, mais qui s’avère d’une fluidité exemplaire.

Après ce premier exercice de manipulation et de constructions/désamorçages d’enjeux truqués, Hergé va pousser l’idée encore plus loin en s’attaquant à l’Aventure avec un grand A. Vol 714 pour Sydney (1968) est une véritable déconstruction, que certains jugent un peu grossière, une sorte de non-lieu. L’histoire du trajet qui s’égare et tombe sur quelque chose d’inattendu est un grand classique que l’on retrouve à toutes les sauces, des sagas vikings à la science fiction avec Alien, le Huitième Passager. Hergé choisit consciemment un cas d’école, avec ses figures codées, son balisement, ses passages obligés, et dynamite tout ça de l’intérieur. Le titre annonce un évènement qu’on ne verra pas (le vol pour Sydney) et l’intrigue forme une parenthèse entre les deux occurrences de ce non-évènement ! Les méchants y sont démystifiés de manière jubilatoire, à coups de gros plans outranciers sur les visages, d’accoutrements ridicules (Rastapopoulos en tenue de cowboy adepte de Nashville Country !), de situations croquignolantes (Haddock qui pique les fesses de Rastapopoulos pour le réveiller) et de tirades improbables qui expliquent les origines du mal. Or, il est très difficile de montrer les sources du mal sans éborgner les icônes démoniaques sensées le symboliser. Une figure du mal absolu bien plantée, tout le monde la reçoit et la comprend, il n’y a pas besoin de chercher à tout montrer. Retrouvant la hargne et l’acidité de Coke en Stock, Hergé montre tout et même le reste en transformant une confrontation entre deux figures du mal en une bataille de sales gosses qui jouent à celui qui pisse le plus loin.

Jusqu’au-boutiste, il compose même quelques cases qui montrent la vocation de pastiche de Vol 714 pour Sydney.

Néanmoins, même dans des débordements sujets à discussion (l’intervention extraterrestre finale, qu’on est en droit de juger grossière ou jouissive), la rigueur narrative d’Hergé autorise la comparaison avec le Last Action Hero de John McTiernan, film qui dissèque et détourne des films d’action tout en réussissant à être un véritable film d’action. En remplaçant les choses chronologiquement, on peut se demander si au fond, Last Action Hero n’est pas le Vol 714 pour Sydney du cinéma.



Vos commentaires

  • Le 20 octobre 2011 à 18:19, par Orzika En réponse à : Dossier Tintin

    C’est bien intéressant tout ça mais quel rapport avec le rock ?
  • Le 20 octobre 2011 à 18:20, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    Aucun, mais ce n’est pas la première fois que nous parlons de choses qui n’ont rien à voir avec le rock. Nous écrivons sur ce que nous avons envie d’écrire.
  • Le 20 octobre 2011 à 20:34, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie.

    Je suis d’accord avec la première partie, qui expose clairement un détail intéressant, mais l’encense un peu trop là où il ne s’agit que d’une gentille farce innocente et un peu grossière.

    La suite du dossier, par contre, malgré sa justesse éventuelle, n’est qu’extrapolations déplacées. On est dans la glorification de l’auteur par l’interprétation de ses intentions et par l’analyse comportementale des personnages, une déformation professionnelle dirons-nous, alors qu’il se serait agi de continuer le décorticage du contenu et de la mise en scène.

    Je veux bien concéder que le personnage de Tintin a connu une évolution qui peut se constater en observant la profondeur changeante avec laquelle les thèmes sont abordés. Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. Il est préférable d’en rester à une déduction plus pragmatique en disant que c’est l’évolution de l’auteur qui a eu un impact sur le discours de son œuvre.

    Mais à bien y réfléchir, je crois que, d’avantage qu’avec le style graphique épuré, j’ai un problème avec le ton badin et léger qu’il impose, que les auteurs de l’époque toutes régions du monde confondues employaient pour traiter leurs thèmes, de la pantoufle manquante au putsch. Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique.
    Le dossier l’avoue lui-même mais avec une pirouette aveuglante :
    « C’est une BD qui fait confiance à son lecteur pour simplement lire et regarder ce qui s’y passe, avec un œil curieux qui saura gratter au fur et à mesure pour trouver tous les enjeux disséminés ici et là. »
    Tout est dit, Tintin est une œuvre destiné à un lectorat imperméable aux sous-entendus mais capable de concevoir et d’assimiler la pluralité des sens et la psychologie implicite : les adolescents.

    Pour éviter de décrédibiliser l’ensemble du dossier, il n’était pas utile de conclure en généralisant avec toute la condescendance possible les œuvres qui osent proposer une profondeur plus mature.
    « Tintin n’est pas une BD qui flatte l’intelligence de son lecteur en le mettant devant de la fausse complexité retorse et pompeuse. »

  • Le 20 octobre 2011 à 23:27, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    « Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie. »

    J’ai 21 ans.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:14, par Aurélien Noyer En réponse à : Dossier Tintin

    Étant un non-tintinophile, Tintin est assez vague dans mon background culturel. Donc je ne me prononcerais pas in fine sur la pertinence de l’analyse de Thibault... Cela dit, je ne vois en quoi il s’appuie uniquement sur l’analyse comportementale (cf. la description des cases avec Haddock suspendu à Tintin).

    Enfin, qu’on aime pas le ton « badin » de la ligne claire, pourquoi pas... je n’en suis pas un fan. Mais de là, à en faire une BD pour adolescent, c’est absurde.

    Tintin est sans doute la BD la moins adolescente du monde. Le fait que la perte d’une pantoufle ait la même importance qu’un putsch ne peut plaire qu’à des enfants qui n’ont pas conscience de la différence de gravité ou à des adultes qui ont accepté qu’on ne peut pas forcément changer le monde aussi facilement. Je vois difficilement comment cela s’accorde avec l’esprit de rébellion et la radicalité en général associés à l’adolescence.

    Quant à l’avant-dernière phrase, elle est effectivement condescendante dans une certaine mesure, mais elle ne vise pas tant les oeuvres d’une réelle complexité (Watchmen ou V Pour Vendetta d’Alan Moore, par exemple) que la chiée de livres et de films vendus comme « sombres-et-adultes » (Inception, les bouquins Millenium ou même Sucker Punch, pour citer ce qui me vient en premier à l’esprit) mais dont la profondeur ne dépasse pas celle d’un mauvais blog emo.

    Est-ce que Tintin est si profond que Thibault le dit ? Peut-être pas mais, dans ce cas, c’est justement la ligne claire qui le sauve de toute prétention mal placée.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:25, par Duffman En réponse à : Dossier Tintin

    Doit-on rappeler que Tintin, c’est de 7 à 77 ans ?
  • Le 21 octobre 2011 à 17:14, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    J’ai effectivement manqué de préciser que, malgré les différences que l’on s’encombre à noter entre eux, je mets les enfants et les adolescents dans le même panier, ceux d’aujourd’hui encore plus que ceux d’hier, du fait de leur incapacité prétendument temporaire à étudier et analyser leur ressenti de manière rationnelle et intelligible.
    Je ne concevais pas l’acception moderne de l’adolescence revêche mais plutôt celle de l’individu inaccompli, ce qui englobe par conséquent l’enfance. J’aurais été plus sage d’employer « les mineurs » mais la connotation administrative et le quiproquo chilien m’en ont dissuadé.

    Le nœud du problème, c’est que je (moi, MON problème hein, pas LE problème) ne conçois pas qu’un personnage avec si peu de personnalité que Tintin représente l’apothéose du potentiel scénaristique de Hergé. Les aventures de Tintin, Tintin est donc censé être un aventurier, un bonhomme rompu au crime et au danger, capable de travers et de déportements tels que le vice, la colère le mensonge ou d’autres plus petits, que sais-je.
    Mais Tintin n’est rien de tout cela, ou s’il l’est, il ne l’est en tout cas pas assez, si peu qu’on ne l’y voit pas. Tintin est un bobo taciturne, bien-intentionné et sensible à l’injustice. Et malgré ce manque cruel de charisme, tout lui réussit.

    Certains osent rétorquer qu’il faut s’approprier l’œuvre pour ressentir son humanité, d’autres que Tintin est « humanisé par les personnages qui l’entourent », si l’on en convient, en quoi Tintin mérite-t-il qu’on s’y attache ?
    L’effet produit sur les lecteurs non réceptifs à cette « épuration » est tout simplement l’effroi, la répulsion envers un personnage incapable de défauts, incapable d’humanité.
    Je n’étais pas Tintinophobe, je le suis devenu après relecture.

    @ Thibault
    « J’ai 21 ans. »
    Et ces 21 années ne sont-elles pas remplies de vos lectures passionnées ? Par « non avertie », j’entendais au plus objectif possible. Je conçois que défendre son affection pour une œuvre soit jubilatoire puisque je m’y soumets parfois avec un gros tas de scrupules, mais je ne lis sur Tintin que des avis déjà conquis ou des détracteurs, les uns aussi non-intentionnellement malhonnêtes que les autres. Le mien d’avis, ayant été ravagé par la spoliation qu’il dût endurer dans ces plus beaux jours aux côtés de mes camarades hypnotisés par l’adaptation télé.

  • Le 24 octobre 2011 à 13:43, par Emmanuel Chirache En réponse à : Dossier Tintin

    @Bilto
    J’ai rarement lu autant d’aigreur sur Tintin, combinée à un bon nombre d’erreurs. Le personnage est étudié, analysé par des philosophes, des psychanalystes, des historiens de l’art, des artistes, mais il serait destiné aux adolescents ? Il y a là un aveuglement qui confine à la mauvaise foi. Pour moi, Tintin ne s’adresse justement pas aux adolescents, mais aux enfants (désolé, je ne les mets pas dans le même sac !) et aux adultes.

    « Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. »

    L’évolution de Tintin n’a rien de superficielle, et tout le monde a déjà pu noter la différence de traitement graphique (ne serait-ce que par le passage du N&B à la couleur) et narratif entre les Soviets et l’Affaire Tournesol par exemple. Le personnage même de Tintin, sur lequel vous vous attardez essentiellement alors qu’il n’est qu’une petite composante de l’immense univers de la bande dessinée, est très différent : au début, il est plus bagarreur et brut de décoffrage. Il ira en s’affinant, voire en s’effaçant. Car c’est là tout son intérêt, qui pour vous est un défaut : Tintin est un rond, un schéma, sur lequel chaque lecteur peut projeter ses propres idées, envies. Comme dans un roman, le lecteur imagine les caractéristiques physiques, voire psychologiques du personnage, lui confère une partie de sa personnalité. Son rôle effacé lui donne aussi une fonction de faire-valoir, qui exacerbe les traits de Haddock, Tournesol et les autres. Décrire Tintin en « bobo » est un effroyable anachronisme, qui ne rend justice ni à Hergé ni à toutes les personnalités que les enfants du monde entier lui ont attribué successivement.

    Oui, Tintin est un aventurier, il se lance dans tous les défis qu’il rencontre, part au secours de la veuve et de l’orphelin. Il est un peu « boyscout » évidemment, et alors ? Le ton n’est pas si badin et léger comme le montre en partie Thibault dans l’article, au contraire je trouve certains passages graves et troublants, comme lorsque des petits diables emportent deux bandits noyés... je pense aussi aux nombreuses séquences de rêve.

    « Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique. »

    Je conçois tout à fait qu’on n’aime pas Tintin, mais utiliser l’argument élitiste consistant à renvoyer Tintin à la plèbe et au politiquement correct me semble grossier et caricatural. Tout art populaire serait donc dépourvu de validité artistique ? Par ailleurs, « politiquement correct » ne correspond pas du tout à Tintin ! on parle bien d’une bande dessinée attaquée régulièrement pour colonialisme, racisme et anti-communisme primaire ! Enfin, dans l’Affaire Tournesol ou le Lotus Bleu, son traitement des questions politiques est tout sauf « correct ».

    Vous prétendez être Tintinophobe et vous réclamez une analyse objective de Tintin : il y a dans ces termes un paradoxe qui me gêne. Surtout que bon nombre de commentateurs de Tintin ont d’ores et déjà fait ce type d’études globalement positives (désolé, Tintin reste une oeuvre unanimement saluée) mais à la fois critiques.

  • Le 28 janvier 2012 à 15:47, par Le bg En réponse à : Dossier Tintin

    Sapristi ! Tout ce que vous racontez là n’a absolument aucun intérêt... alors fermez-là !
  • Le 28 février 2014 à 15:24, par Delphine B En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour cette analyse, je suis toujours friande de ce type d’interprétations de Tintin, une BD qui me paraît - à moi - être une quasi-épopée dans son genre. Permettez-moi juste une petite pédanterie grammaticale : huis-clos s’écrit avec un « S » à la fin de huis (huis = fenêtre, porte ; huissier fait partie de la même famille lexicale).
  • Le 11 juillet 2017 à 08:43, par Tintin En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour ce dossier. Toujours intéressant de relier Tintin et politique.

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