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Dossier Tintin

Dossier Tintin

Hergé et la politique, la fiction, la réalité...

par Thibault le 20 octobre 2011

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L’outrance atteint son paroxysme avec Tintin et les Picaros (1976), retentissant « Fuck You ! » et dernière apparition achevée du reporter qui reste l’œuvre la plus rentre dans le lard d’Hergé. Le pitch est une sorte de version géopolitique et tropicale des Bijoux de la Castafiore : ancien haut dirigeant d’une police militaire type « chemise brune » exilé en Amérique du Sud (toute ressemblance avec des faits réels relève évidemment de la plus malencontreuse coïncidence), Sponsz tente de monter en épingle un complot en profitant de la paranoïa et des caprices du chef d’état égocentrique pour lequel il œuvre, ceci dans le but de se venger de Tintin, à l’origine de ses déboires dans l’Affaire Tournesol. Ce dernier se retrouve donc embarqué dans une farce diplomatique qui tourne à la révolution de carnaval. Dans les premiers scripts de l’album, qui datent de peu après Coke en Stock, il était question d’enfermer Tintin dans un camp de prisonnier où celui-ci découvre les sévices infligés aux Indiens. Mais Hergé n’arrive pas à décider de la réaction de Tintin dans une telle situation : faut-il faire de lui un militant, un décideur, un dénonciateur ? Les années passent et Hergé finit par réécrire intégralement son script. Ce changement d’approche témoigne des préoccupations politiques d’Hergé mais aussi de sa frilosité à l’idée de faire le donneur de leçons. On voyait mal Tintin s’égarer dans le misérabilisme et le Grand Soir, Hergé va donc opter pour une critique des régimes sud américains tout aussi vive, mais de manière beaucoup plus loufoque.

Ainsi, il renvoie dos à dos Tapioca et Alcazar de la même manière que Lazlo Carreidas et Rastapopoulos dans Vol 714 pour Sydney. Englués dans des castes militaires aux traditions absurdes, les deux généraux bougonnent comme deux enfants quand Tintin interdit au second de fusiller le premier alors qu’il vient de prendre le pouvoir. Ainsi, Tintin n’est plus un grand héros d’action qui part à l’aventure, mais il n’est pas devenu un personnage cynique et passif pour autant. La lucidité qu’il a tirée de son expérience et de son vécu l’amène à avoir une approche plus pragmatique. Il met un point d’honneur à ne pas trahir ses principes et profite des opportunités qui se présentent pour agir de la bonne manière. Ce que semble nous dire Hergé, c’est qu’en réalité, on ne peut que protéger ce qui a le plus de valeurs à nos yeux (amis, valeurs, principes) et tenter de limiter les dégâts dans le monde tout en ayant conscience que cette débauche d’efforts ne paie presque pas. Ainsi, l’album se termine sur un constat implacable avec la reprise symétrique d’une case du début de l’album. On y voit Tintin et ses amis qui repartent soulagés d’être sains et saufs et d’avoir évité un probable bain de sang, mais qui laissent derrière eux une réalité terrible. Hergé ayant décédé avant d’avoir pu terminer Tintin et l’Alph-Art, cette dernière case scelle les Aventures de Tintin et témoigne d’une incroyable évolution.

L’arrivée, puis le départ...

Selon leur auteur, les deux premiers pas de Tintin reflétaient les préjugés du milieu bourgeois dans lequel le personnage avait été créé. Rapidement, Hergé a pris du recul et a multiplié les influences et ajouts pour nourrir ses histoires. Son œuvre s’achève sur un ton très particulier puisqu’elle se met à questionner le rapport que nous entretenons avec la fiction et la réalité, avec les figures de l’autorité et du mal, ainsi que le regard que nous posons sur le monde et sur notre condition. Autant de thèmes massifs et casse gueules qu’Hergé traite avec un équilibre virtuose entre la candeur, le jeu, l’humour et l’ironie. Sa plus grande force est la clarté de l’exposition, de la construction, du scénario, la limpidité avant tout en somme. Tintin n’est pas une BD qui flatte l’intelligence de son lecteur en le mettant devant de la fausse complexité retorse et pompeuse. C’est une BD qui fait confiance à son lecteur pour simplement lire et regarder ce qui s’y passe, avec un œil curieux qui saura gratter au fur et à mesure pour trouver tous les enjeux disséminés ici et là.



Vos commentaires

  • Le 20 octobre 2011 à 18:19, par Orzika En réponse à : Dossier Tintin

    C’est bien intéressant tout ça mais quel rapport avec le rock ?
  • Le 20 octobre 2011 à 18:20, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    Aucun, mais ce n’est pas la première fois que nous parlons de choses qui n’ont rien à voir avec le rock. Nous écrivons sur ce que nous avons envie d’écrire.
  • Le 20 octobre 2011 à 20:34, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie.

    Je suis d’accord avec la première partie, qui expose clairement un détail intéressant, mais l’encense un peu trop là où il ne s’agit que d’une gentille farce innocente et un peu grossière.

    La suite du dossier, par contre, malgré sa justesse éventuelle, n’est qu’extrapolations déplacées. On est dans la glorification de l’auteur par l’interprétation de ses intentions et par l’analyse comportementale des personnages, une déformation professionnelle dirons-nous, alors qu’il se serait agi de continuer le décorticage du contenu et de la mise en scène.

    Je veux bien concéder que le personnage de Tintin a connu une évolution qui peut se constater en observant la profondeur changeante avec laquelle les thèmes sont abordés. Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. Il est préférable d’en rester à une déduction plus pragmatique en disant que c’est l’évolution de l’auteur qui a eu un impact sur le discours de son œuvre.

    Mais à bien y réfléchir, je crois que, d’avantage qu’avec le style graphique épuré, j’ai un problème avec le ton badin et léger qu’il impose, que les auteurs de l’époque toutes régions du monde confondues employaient pour traiter leurs thèmes, de la pantoufle manquante au putsch. Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique.
    Le dossier l’avoue lui-même mais avec une pirouette aveuglante :
    « C’est une BD qui fait confiance à son lecteur pour simplement lire et regarder ce qui s’y passe, avec un œil curieux qui saura gratter au fur et à mesure pour trouver tous les enjeux disséminés ici et là. »
    Tout est dit, Tintin est une œuvre destiné à un lectorat imperméable aux sous-entendus mais capable de concevoir et d’assimiler la pluralité des sens et la psychologie implicite : les adolescents.

    Pour éviter de décrédibiliser l’ensemble du dossier, il n’était pas utile de conclure en généralisant avec toute la condescendance possible les œuvres qui osent proposer une profondeur plus mature.
    « Tintin n’est pas une BD qui flatte l’intelligence de son lecteur en le mettant devant de la fausse complexité retorse et pompeuse. »

  • Le 20 octobre 2011 à 23:27, par Thibault En réponse à : Dossier Tintin

    « Encore une fois, c’est un fan de la première heure qui nous déclare son amour de jeunesse, et non une plume neuve et non avertie. »

    J’ai 21 ans.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:14, par Aurélien Noyer En réponse à : Dossier Tintin

    Étant un non-tintinophile, Tintin est assez vague dans mon background culturel. Donc je ne me prononcerais pas in fine sur la pertinence de l’analyse de Thibault... Cela dit, je ne vois en quoi il s’appuie uniquement sur l’analyse comportementale (cf. la description des cases avec Haddock suspendu à Tintin).

    Enfin, qu’on aime pas le ton « badin » de la ligne claire, pourquoi pas... je n’en suis pas un fan. Mais de là, à en faire une BD pour adolescent, c’est absurde.

    Tintin est sans doute la BD la moins adolescente du monde. Le fait que la perte d’une pantoufle ait la même importance qu’un putsch ne peut plaire qu’à des enfants qui n’ont pas conscience de la différence de gravité ou à des adultes qui ont accepté qu’on ne peut pas forcément changer le monde aussi facilement. Je vois difficilement comment cela s’accorde avec l’esprit de rébellion et la radicalité en général associés à l’adolescence.

    Quant à l’avant-dernière phrase, elle est effectivement condescendante dans une certaine mesure, mais elle ne vise pas tant les oeuvres d’une réelle complexité (Watchmen ou V Pour Vendetta d’Alan Moore, par exemple) que la chiée de livres et de films vendus comme « sombres-et-adultes » (Inception, les bouquins Millenium ou même Sucker Punch, pour citer ce qui me vient en premier à l’esprit) mais dont la profondeur ne dépasse pas celle d’un mauvais blog emo.

    Est-ce que Tintin est si profond que Thibault le dit ? Peut-être pas mais, dans ce cas, c’est justement la ligne claire qui le sauve de toute prétention mal placée.

  • Le 21 octobre 2011 à 00:25, par Duffman En réponse à : Dossier Tintin

    Doit-on rappeler que Tintin, c’est de 7 à 77 ans ?
  • Le 21 octobre 2011 à 17:14, par Bilto En réponse à : Dossier Tintin

    J’ai effectivement manqué de préciser que, malgré les différences que l’on s’encombre à noter entre eux, je mets les enfants et les adolescents dans le même panier, ceux d’aujourd’hui encore plus que ceux d’hier, du fait de leur incapacité prétendument temporaire à étudier et analyser leur ressenti de manière rationnelle et intelligible.
    Je ne concevais pas l’acception moderne de l’adolescence revêche mais plutôt celle de l’individu inaccompli, ce qui englobe par conséquent l’enfance. J’aurais été plus sage d’employer « les mineurs » mais la connotation administrative et le quiproquo chilien m’en ont dissuadé.

    Le nœud du problème, c’est que je (moi, MON problème hein, pas LE problème) ne conçois pas qu’un personnage avec si peu de personnalité que Tintin représente l’apothéose du potentiel scénaristique de Hergé. Les aventures de Tintin, Tintin est donc censé être un aventurier, un bonhomme rompu au crime et au danger, capable de travers et de déportements tels que le vice, la colère le mensonge ou d’autres plus petits, que sais-je.
    Mais Tintin n’est rien de tout cela, ou s’il l’est, il ne l’est en tout cas pas assez, si peu qu’on ne l’y voit pas. Tintin est un bobo taciturne, bien-intentionné et sensible à l’injustice. Et malgré ce manque cruel de charisme, tout lui réussit.

    Certains osent rétorquer qu’il faut s’approprier l’œuvre pour ressentir son humanité, d’autres que Tintin est « humanisé par les personnages qui l’entourent », si l’on en convient, en quoi Tintin mérite-t-il qu’on s’y attache ?
    L’effet produit sur les lecteurs non réceptifs à cette « épuration » est tout simplement l’effroi, la répulsion envers un personnage incapable de défauts, incapable d’humanité.
    Je n’étais pas Tintinophobe, je le suis devenu après relecture.

    @ Thibault
    « J’ai 21 ans. »
    Et ces 21 années ne sont-elles pas remplies de vos lectures passionnées ? Par « non avertie », j’entendais au plus objectif possible. Je conçois que défendre son affection pour une œuvre soit jubilatoire puisque je m’y soumets parfois avec un gros tas de scrupules, mais je ne lis sur Tintin que des avis déjà conquis ou des détracteurs, les uns aussi non-intentionnellement malhonnêtes que les autres. Le mien d’avis, ayant été ravagé par la spoliation qu’il dût endurer dans ces plus beaux jours aux côtés de mes camarades hypnotisés par l’adaptation télé.

  • Le 24 octobre 2011 à 13:43, par Emmanuel Chirache En réponse à : Dossier Tintin

    @Bilto
    J’ai rarement lu autant d’aigreur sur Tintin, combinée à un bon nombre d’erreurs. Le personnage est étudié, analysé par des philosophes, des psychanalystes, des historiens de l’art, des artistes, mais il serait destiné aux adolescents ? Il y a là un aveuglement qui confine à la mauvaise foi. Pour moi, Tintin ne s’adresse justement pas aux adolescents, mais aux enfants (désolé, je ne les mets pas dans le même sac !) et aux adultes.

    « Cette évolution demeure néanmoins superficielle car il est impossible de la noter avec évidence dans la mise en scène du personnage, tout n’est qu’interprétation. »

    L’évolution de Tintin n’a rien de superficielle, et tout le monde a déjà pu noter la différence de traitement graphique (ne serait-ce que par le passage du N&B à la couleur) et narratif entre les Soviets et l’Affaire Tournesol par exemple. Le personnage même de Tintin, sur lequel vous vous attardez essentiellement alors qu’il n’est qu’une petite composante de l’immense univers de la bande dessinée, est très différent : au début, il est plus bagarreur et brut de décoffrage. Il ira en s’affinant, voire en s’effaçant. Car c’est là tout son intérêt, qui pour vous est un défaut : Tintin est un rond, un schéma, sur lequel chaque lecteur peut projeter ses propres idées, envies. Comme dans un roman, le lecteur imagine les caractéristiques physiques, voire psychologiques du personnage, lui confère une partie de sa personnalité. Son rôle effacé lui donne aussi une fonction de faire-valoir, qui exacerbe les traits de Haddock, Tournesol et les autres. Décrire Tintin en « bobo » est un effroyable anachronisme, qui ne rend justice ni à Hergé ni à toutes les personnalités que les enfants du monde entier lui ont attribué successivement.

    Oui, Tintin est un aventurier, il se lance dans tous les défis qu’il rencontre, part au secours de la veuve et de l’orphelin. Il est un peu « boyscout » évidemment, et alors ? Le ton n’est pas si badin et léger comme le montre en partie Thibault dans l’article, au contraire je trouve certains passages graves et troublants, comme lorsque des petits diables emportent deux bandits noyés... je pense aussi aux nombreuses séquences de rêve.

    « Le politiquement correct auquel ses succès de la plèbe se sont soumis, ou qu’ils respectaient eux-mêmes, a fait d’eux des acteurs populaires de la bande dessinée, au détriment de leur validité artistique. »

    Je conçois tout à fait qu’on n’aime pas Tintin, mais utiliser l’argument élitiste consistant à renvoyer Tintin à la plèbe et au politiquement correct me semble grossier et caricatural. Tout art populaire serait donc dépourvu de validité artistique ? Par ailleurs, « politiquement correct » ne correspond pas du tout à Tintin ! on parle bien d’une bande dessinée attaquée régulièrement pour colonialisme, racisme et anti-communisme primaire ! Enfin, dans l’Affaire Tournesol ou le Lotus Bleu, son traitement des questions politiques est tout sauf « correct ».

    Vous prétendez être Tintinophobe et vous réclamez une analyse objective de Tintin : il y a dans ces termes un paradoxe qui me gêne. Surtout que bon nombre de commentateurs de Tintin ont d’ores et déjà fait ce type d’études globalement positives (désolé, Tintin reste une oeuvre unanimement saluée) mais à la fois critiques.

  • Le 28 janvier 2012 à 15:47, par Le bg En réponse à : Dossier Tintin

    Sapristi ! Tout ce que vous racontez là n’a absolument aucun intérêt... alors fermez-là !
  • Le 28 février 2014 à 15:24, par Delphine B En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour cette analyse, je suis toujours friande de ce type d’interprétations de Tintin, une BD qui me paraît - à moi - être une quasi-épopée dans son genre. Permettez-moi juste une petite pédanterie grammaticale : huis-clos s’écrit avec un « S » à la fin de huis (huis = fenêtre, porte ; huissier fait partie de la même famille lexicale).
  • Le 11 juillet 2017 à 08:43, par Tintin En réponse à : Dossier Tintin

    Merci pour ce dossier. Toujours intéressant de relier Tintin et politique.

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