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Era Vulgaris

Era Vulgaris

Queens Of The Stone Age

par Lazley le 26 juin 2007

4

paru le 12 juin 2007 (Interscope Records)

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« Église, toi que nulle main d’homme n’a bâtie... » (David Foster Wallace,
Brieve Interviews With Hideous Men, 1999)

Étrange décennie, vraiment... De semi-hymnes sporadiques en albums ni
fantastiques ni exécrables (non, juste horrifiquement moyens), de
petites victoires de Sainte Nostalgie (patronne des déçus) en
« révélations » poil-à-gratter (combien de torrents d’encre pour Doherty
 ?), de melting-pots douteux en défragmentation du produit achevé
« musique », ce qui subsistait du terme « rock » s’est délité du moindre
écho de symbolique forte, en ces temps où l’on fait pourtant une icône
de n’importe qu(o)i. Dernière blague en date : il paraîtrait qu’on
rejoue Berlin sur scène... Berlin, en 2007 !

Forcément, derrière un capharnaüm pareil, les Queens Of The Stone Age et
leur imperturbable conducatore Josh Homme font figure de véritable
force. Candidat régulier à l’oscar du workaholic, le grand rouquin
s’acharne en effet depuis 1989 et les premières tournées de Kyuss à
défendre un répertoire varié, intense, terreux, rempli jusqu’à la gueule
de références toujours plus biaisées à ce que la culture populaire
contemporaine fait de plus protéiforme et étrange. L’œuvre du bonhomme
prenant une dimension toute autre dès le premier effort des QOTSA,
quasi-entièrement composé, joué et enregistré par ses soins. D’où
l’impossibilité de ne pas évoquer le cas de Rated R, (cocktail jus de
cactus & néons non-hollywoodiens) et surtout de Songs For The Deaf,
montagne accidentée de vrombissements raw pop, élevant le groupe au
statut de formation surplombante, premier « combo à géométrie variable »
se permettant de tutoyer les Grands Ascendants. Un album impressionnant
(Lullabies To Paralyze, magnifique fresque au dyptique psychédélisme
perraultien/ bruits de forêt proprement bluffant) et quelques déboires
de personnel (Nick Oliveri, bassiste et jumeau hardcore-brianwilsonisé
de Homme renvoyé avec fracas courant 2004) plus tard, certains moments
ne trompent toujours pas : l’été approche, de nouveaux sons filtrent du
Rancho de La Luna (fief de la galaxie Homme) via la toile, et vient le
temps d’un nouveau manifeste made in Palm Desert...

Era Vulgaris, et deux ampoules humanoïdo-hébétées en guise d’artwork :
de quoi intriguer l’aficionado de covers retorses le plus endurci et
appâter le spécialiste vintage. Qui sans doute esquissera, dès le
mini-psaume sans mots introduisant l’enchanteur Turnin’ On The Screw,
cette moue révulsée propre aux esthètes tarantiniens ayant trouvé la
lumière dans le décorum cheap seventies de Pulp Fiction ou du plus
récent Death Proof. C’est que chez les Reines, si l’on aime ses mets
assaisonnés à l’ancienne, on n’en vomit pas moins la barbaque avariée.
Sick Sick Sick et son récent clip pour le moins carnivore le prouvent :
quoi de mieux qu’un single prédateur, conjuguant guitares caverneuses et
éclats de notes grillagées avec exhalaisons de voix-rictus pour dévorer
quelques minutes du précieux temps humain ? Peut-être Misfit Love,
matraquant la griffe Queens (ronflements déhanchés de six-cordes draftés
par une basse imposante et anguleuse) sur un krautrock puissant, mutant
subitement en envolée pop ascétique. Second sommet d’un carré mécanique
réunissant Sick Sick Sick, Battery Acid et Run Pig Run, Misfit Love
n’est rien de moins que l’épiphanie défroquée de la nouvelle Ère des
Reines, échafaudée par le désormais officiel triumvirat (cherchez le
César...) Homme (leader ultrapolyvalent)/ Van Leeuwen
(multi-instrumentiste et doctor ès climats)/ Castillo (force de frappe
aguerrie aux beats tordus) : lignes vocales témoignant d’une science de
la déglingue particulièrement bien pensée, déjections guitaristiques
alliant noblesse et sueur, éjaculations de notes toutes en solos racés,
prouesses éventrées de « joker gimmicks » .

Ainsi, Battery Acid impressionne : nouvelle étape de « morceau-bolide »
(notion déjà ébauchée sur des morceaux comme Monsters In The Parasol ou
Go With The Flow), ses percussions machiniques relèguent les copulations
en stock-car carbonisée de Songs For The Deaf pour évoquer les
carambolages millimétrés à la rayure près et les chairs savamment
répandues du Crash ! de Ballard . Sadisme motorisé pour nouvel ADN
musical, usant des ricochets de riffs comme autant de pistons emballés
vers des pistes d’alchimies « flesh-and-drone » encore inexplorées. Le
cycle dynamo s’achève sur Run Pig Run, sorte d’accomplissement des
terreurs d’ H.G. Wells : une course-poursuite perdue d’avance pour les
petits cochons d’humains, le crâne enserré par les décharges
omniprésentes de guitares tentaculaires, multipodesques et sans pitié.
Récemment interviewé, Homme avouait son admiration sans borne pour les
accros de sa trempe au tripatouillage sonique : Trent Reznor (laneganisé
pour un title-track impulsif, impair et...absent du montage final !), et
Mike Patton. Le fou gominé d’ Ipecac appréciera sans nul doute la
saignée des pauvres gorets, tant on peut percevoir dans ce "Cours,
cochon, cours" le ralliement de l’ Elvis au crâne de feu à la cause la
plus aventureuse de ce début de siècle musical : l’élaboration d’un
empire de sons infaillible, révélant des voies à l’auditeur par un
procédé qu’on croyait réservé au septième art : la terreur.

Fort heureusement, de même que l’ex-Mr Bungle, Homme dispose d’un bagage
et d’un vocabulaire mélodique capable de bien plus que flanquer une
« simple » trouille à son public. Sur Into The Hollow, le groupe poursuit
les promenades esseulées dans les bois kaléidoscopiques de Lullabies To
Paralyze
, soufflant de fabuleux entrelacs de voix, portés par des thèmes
francisants (« Avoir, Adieu, Goodbye... »). Modèle de pop énucléée comme
on en croise trop peu souvent, le titre se pose en écho vernaculaire et
touffu des travaux de ces vrais faiseurs de chansons (Bobbie Gillespie,
Jim James de My Morning Jacket, ou bien sûr Wayne Coyne) qui ne cessent
d’en remodeler l’idée et les possibilités. Nouvelle recontextualisation
des Desert Sessions (recueil/labo secret de morceaux en 10 volumes
concocté par Homme avec l’aide de la moitié de la Californie musicale),
Make It Wit Chu ne court pas uniquement après le titre de "nouvelle
meilleure chanson à baise" : il s’agit ici d’une nouvelle mutation,
celle de la vieillissime ballade mid-tempo, qu’on croirait avoir
traversé cinquante ans de rock pour échouer aux pieds de Homme.

Succédant à ce concentré d’érotisme amusé (parce que préliminaire) , 3’s
& 7’s
révèle, au détour d’un gimmick élancé, l’enjeu canonique de cet
album : proposer à l’auditeur le paradoxe détonnant d’une production aux
rouages apparents, dévoilant tout de go l’architecture des compositions,
avant de les retirer subitement de l’oreille. Suture Your Future Up en
est le meilleur exemple, constat brumeux s’achevant en funérailles
improvisées. Chacun des morceaux d’Era Vulgaris libère de rêches
effluves de triomphe, sur les règnes passés (Songs For The Deaf, grand
album parmi les grands, peinait cependant par le malentendu « metal » qui
en découlait), et sur le chaos environnant du monde mélodique
contemporain. Auquel le groupe semble s’adresser via Bulby, cette
mascotte ampoulée, bizarroïde posant la bonne vieille question : "Edison
est-il vraiment mort pour quelque chose ?
" Réponse sur I’m Designer,
parodie de chanson générationnelle à peine masquée.

À l’immobilisme impavide « formulesque » qui guette toute formation,
quelle que soit sa valeur, QOTSA oppose un sens rarissime du brouillage
de pistes, de la mutation cryptée, version codifiée de la prose d’un
David Foster Wallace, partageant avec ce faux écriveur mais vrai
écrivain cette passion pour l’imbrication raisonnée de termes
contraires, la révérence virant au croche-pattes, et les
crescendos/decrescendos d’une terminologie grondante, vénéneuse et
dénuée de passivité. Plongée épique dans un Tex Avery relooké par le
Nightime de Michael Mann, The Fun Machine Took A S** ! & Died, morceau
ébauché pendant Songs For The Deaf, puis perdu lors du montage final de
Lullabies To Paralyze, célèbre et conclut ce banquet sauvage sur un lit de riffs
komodos et de murmures dents serrées.

Peut-être y a-t-il erreur. Peut-être qu’Homme et ses comparses ne
s’imposent pas, (une fois de plus), en nouveaux champions de la
composition et du grabuge sonore. Mais quoi qu’il en soit, on connaît un
grand brun de Detroit qui va devoir trimer pour faire mieux...



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Tracklisting :
 
1. Turnin’ On The Screw (5’19")
2. Sick, Sick, Sick (3’34")
3. I’m Designer (4’03")
4. Into The Hollow (3’41")
5. Misfit Love (5’39")
6. Battery Acid (4’05")
7. Make It Wit Chu (4’49")
8. 3’s & 7’s (3’33")
9. Suture Up Your Future (4’36")
10. River In The Road (3’19")
11. Run, Pig, Run (4’39")
12. The Fun Machine Took A S** ! & Died (6’54")
 
Durée totale : 54’27"