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Gérard Berréby, éditeur d'Allia

Gérard Berréby, éditeur d’Allia

par Giom le 4 août 2008

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Amateurs de rock, il vous est sûrement déjà arrivé de feuilleter un livre publié par Allia. Inside vous propose en exclusivité un entretien avec Gérard Berréby, le fondateur et directeur de cette maison d’édition si particulière dont le travail permet à toute personne intéressée par la musique et la culture rock de partir à la découverte d’un savoir passionnant. Alors, pourquoi pas refermer vos livres dix minutes pour déguster cet entretien qui revient sur la genèse des livres que vous avez (ou que vous prendrez) plaisir à lire. À vos souris !

Inside : Les éditions Allia sont nées en 1982, quel était l’objectif premier qui vous a motivé pour créer cette maison ?

Gérard Berréby : Je n’avais aucun objectif à l’époque. Se fixer un objectif, c’est toujours se limiter. Et aujourd’hui avec quatre cents titres au catalogue, je constate que je n’ai toujours pas d’objectif. Il n’y a pas de finalité pour moi, il n’y a pas de but et il n’y a pas de fin. Je suis dans le processus, le mouvement, l’interaction des choses. Je ne cherche pas, je trouve. Et s’il en ressort quelque chose, alors je ne me serais pas dépensé en vain. Mais l’heure n’est pas encore aux bilans. Je n’appartiens à aucun milieu social, professionnel, familial. Je ne suis adossé à aucun groupe financier. Je ne suis pas issu du sérail universitaire. Je n’obéis à aucun groupement d’intérêt, quel qu’il soit. Je ne fais partie d’aucun organisme corporatiste. Je ne dépends pas de mes imprimeurs, des auteurs que je publie ou de ma banque. Bien sûr tout cela peut changer. Mais pour l’instant, c’est comme ça et cela n’a pas changé depuis que je dirige les éditions que j’ai fondées en 1982. Bien sûr Allia est une entreprise comme une autre, soumise aux mêmes lois, contraintes et éventuels avantages. Mais ici s’opère autre chose. Comment dire, comme un travail sur la pensée. La pensée en mouvement, la pensée en devenir. Afin de m’occuper de l’affaire des hommes, je suis devenu un homme d’affaires. Et Allia est mon outil. J’ai créé les éditions Allia sans capitaux, sans subventions, sans faire de plan quinquénal ni d’étude de marché. Par contre, j’ai toujours eu en tête cette phrase de Casanova : « J’ai toujours cru que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir au bout d’un projet quelconque et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir malgré toutes les difficultés ; cet homme deviendra grand vizir, il deviendra pape, il culbutera une monarchie pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure. » Je n’avais aucune intention de devenir grand vizir, je ne suis pas encore pape ; en revanche, l’idée de renverser une monarchie ne m’était pas tout à fait étrangère.
Il est évident que, dès le départ, j’ai voulu publier des textes qui tous, d’une façon ou d’une autre, s’attaquaient à l’ordre des choses. Mes cinq premiers livres vous donneront une idée de mon état d’esprit, qui, pour n’avoir jamais été préalablement défini, a toujours été sous-jacent : Louis Scutenaire, Ante Ciliga, Ida Mett, Richard Huelsenbeck et les Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste. Les quatre cents titres qui constituent maintenant le catalogue des éditions Allia témoignent de la possibilité de faire les choses, envers et contre tout, à condition de bien vouloir s’en donner soi-même les moyens, de ne pas attendre les subventions pour lancer des projets, de ne pas passer son temps à parler de la chose, mais de la faire. Et faire signifie créer.

Inside : Quand on parcourt la « bibliothèque » des éditions Allia, on retrouve la même thématique de la pensée sociale, dans le sens d’une réflexion au cours des siècles sur comment vivre ensemble. Peut-on alors dire qu’Allia est une maison d’édition qui construit son catalogue sur l’histoire de la pensée sociale, de Platon à Chomsky, en passant par Marx ?

GB : Je suis heureux que vous employiez l’expression « construire un catalogue », car telle est bien mon ambition. Il ne s’agit pas d’une accumulation de titres superposés les uns sur les autres, mais d’un tout cohérent, même si cette cohérence est souterraine. Et dans ce tout les titres se répondent, se font écho et s’éclairent les uns les autres. Mon catalogue doit être lu dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité. Toute pensée véritable est nécessairement sociale, politique. Il faut cesser d’établir des genres, des catégories, de cloisonner afin de mieux neutraliser toute expression indépendante. Il est certain que les auteurs, morts ou vivants que j’ai publiés ont tous, d’une façon ou d’une autre contribué à bouleverser l’ordre des choses, à renverser les perspectives, à remettre en cause les certitudes. Vous citez Marx et Chomsky, mais Pic de la Mirandole ou Giordano Bruno, entre autres, pourraient tout aussi bien servir d’exemples, même si on ne les associe pas immédiatement à la pensée sociale. La révolution intellectuelle dont est porteuse l’œuvre de chacun des deux auteurs n’a pas encore été exactement mesurée. Le plus frappant est que les textes que j’ai publiés d’eux n’avaient jamais été traduits en français ! Aucun éditeur n’avait eu l’idée, le courage, la folie sans doute de traduire les 900 Conclusions de Pic de la Mirandole. C’est là qu’est mon domaine d’intervention, et la justification de mes actes : aller là où les autres ne vont pas. C’est ce qui s’est passé avec les livres de critique rock, un domaine auquel personne ne s’était intéressé sérieusement avant moi, et qui depuis quelque temps semble susciter des vocations. Vous ne trouvez pas ?

Le lecteur sera peut-être surpris de la disposition de mon catalogue. La liste des ouvrages que je publie s’y trouve en effet ordonnée selon un mode peu habituel dans un catalogue d’éditeur, mais qui résulte justement des précédentes raisons qui m’ont incité à les publier. L’ordre y est d’abord historique. Il tient compte ainsi du mouvement qui les a suscités, permis, et dans lequel ils se trouvent engagés. La Grammaire d’Arnaud et Lancelot en 1660, les écrits de Casanova à la fin du XVIIIème siècle, l’esthétisme d’Oscar Wilde un siècle plus tard ou les textes présituationnistes des années cinquante, par exemple, tirent de cette disposition leur meilleure justification, leur propre critique, et leur signification pour le lecteur actuel. Dans chaque époque, des courants de pensée, de sensibilité, de goût convergent ou s’affrontent selon les réalités sociales dont ils témoignent et qui sont les lignes de force de l’époque elle-même. Les ouvrages présentés ici s’inscrivent naturellement dans de tels courants, qui interfèrent toujours, dont chacun renvoie à d’autres et s’en nourrit plus ou moins consciemment. De tels courants, et ce qu’ils manifestent de la réalité sociale, constituent les moments de l’époque ultérieure et de ses lignes de force, jusqu’à notre présent, qui n’est évidemment pas définitif. C’est à ce titre qu’ils m’ intéressent, comme témoins de ce qui nous a formés et, par conséquent, l’avenir que nous choisirons. Je suppute qu’il en est de même pour des lecteurs qui nous ressemblent et qui trouveront ainsi à l’agencement de mon catalogue l’avantage qu’on peut attendre d’une bibliothèque.

Inside : Vous publiez beaucoup d’ouvrages traitant de l’expression artistique en tant qu’expression d’un malaise social. Le malaise ressenti par un groupe d’individus pourrait être ainsi créateur d’un malaise individuel. Pensez-vous que la volonté de créer une oeuvre d’art puisse venir de l’une de ces deux motivations : ou bien la création exprime un malaise collectif et cherche à donner un sens au monde, ou alors elle relève plutôt d’une démarche plus individuelle qui peut avoir une finalité disons thérapeutique pour le créateur ?

GB : La question peut en effet être posée ainsi. Toutefois, la réponse à celle-ci exigerait des développements qui excèdent le cadre de cet entretien, des exemples, contre-exemples. Il me semble toutefois que les deux possibilités que vous posez ne sont nullement exclusives l’une de l’autre. Mais encore une fois, les tenants et aboutissants de cette problématique me paraissent trop vastes pour pouvoir faire l’objet d’une réponse circonstanciée. Je vais néanmoins tenter d’y répondre sommairement. L’œuvre collective résulte nécessairement d’une rencontre des consciences individuelles. La force d’un groupe, notamment ce qu’on a pu voir avec les avant-gardes, comme Dada ou l’Internationale situationniste, réside dans cette convergence des pensées qui permet d’agir de façon plus subversive. Évidemment, malgré de tels rassemblements, ces groupements étaient composés d’individus bien singuliers, qui ont trouvé dans l’expression collective un moyen à la fois d’élaborer une critique du monde qui leur était contemporain et un moyen de se re-construire. Malaise social et malaise individuel me semblent intimement liés. L’un provoque l’autre et entraîne une prise de conscience, une volonté d’agir. Le groupe, l’œuvre commune en quelque sorte, ne peut absolument pas créer de malaise individuel. Ou seulement si la structure même du groupe reproduit en son sein les schémas mêmes qu’il critique. Il provoque un état névrotique, une fausse conscience dus à la séparation entre les actes et la pensée. Mais ceci est une autre histoire. Et toute reconstruction a nécessairement des vertus thérapeutiques. Tout acte, toute critique, toute création, nous permet de nous dépasser. Enfin c’est le processus naturel qui nous fait mourir qui nous sommes et naître qui nous allons devenir et rencontrer qui nous devons rencontrer. Regardez Courbet qui disait dans une lettre à Bruyas : « Ne craignez rien, devrais-je parcourir le monde entier, je suis sûr de trouver des hommes qui me comprendront ; n’en trouverais-je que cinq ou six, ils me feront vivre, ils me trouveront. J’ai raison - j’ai raison, je vous ai rencontré, c’était inévitable, car ce n’est pas nous qui nous sommes rencontrés, ce sont nos solutions. » Les avant-gardes, et notamment Dada et l’Internationale situationniste, avaient conscience de vivre une époque de transition. La création de l’œuvre d’art répond à une nécessité individuelle d’exprimer la contradiction paroxystique d’un nœud intérieur, d’une vision sensible du monde, des êtres et de la nature, de tromper la mort, une volonté d’exister au-delà de la mort. Les deux motivations que vous mentionnez (individuelle et collective) co-existent sans cesse dans la création artistique, et l’œuvre d’art me semble le lieu d’une contradiction à surmonter, d’une réconciliation avec soi-même, en tant que sujet historique, et le monde. Elle révèle un aller-retour permanent entre deux désirs : l’expression individuelle transcendée par l’expression collective issue de l’héritage historique, et la volonté de montrer, de dire la société qui provoque et voit naître, précisément cette expression. Car la création individuelle ne peut-être dissociée de circonstances données, d’un contexte, d’une époque. Tout individu, en tant que sujet historique, porte un regard sur le monde, tout comme il essaie de forger pour lui-même une manière d’inscrire ses propres désirs, de les matérialiser, de les réaliser en quelque sorte, et de les soumettre au regard d’autrui. L’art est à l’histoire des sociétés ce que la porte est à la poignée, c’est à dire tout. C’est l’âme d’une époque qui se révèle dans l’œuvre d’art, avec cette prescience propre à tout ce qui est issu de la sensibilité et des obsessions individuelles. Et l’œuvre existe réellement dans la mesure ou elle est porteuse de l’état du monde ressenti confusément par nos semblables et le rend intelligible.



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