Livres, BD
HellFire

HellFire

Nick Tosches

par Gilles Roland le 28 juin 2011

Né à New-York quasiment en même temps que le rock and roll d’Elvis, Nick Tosches s’est vite fait remarquer par une verve hors du commun qui trouva d’abord sa place dans les pages des magazines Creem et Fusion. Les années suivantes virent l’écrivain imposer un style propre. Une « patte » unique car résolument sans concession, à mi-chemin de l’exactitude historique, de la poésie et de l’urgence rock. C’est donc en toute logique que ce fabuleux scribe, trop à l’étroit dans le costume du rock critic, commença à explorer d’autres voies via le roman (La main de Dante, Le Roi des juifs...) ou encore la poésie. Une œuvre dans laquelle HellFire fait office de sommet. Une gageure quand on sait que le bouquin est seulement son deuxième après un Country : les racines tordues du rock and roll, qui fit forte impression et qui se pose aujourd’hui comme une référence en la matière).

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Un personnage donc ce Nick Tosches ! Jerry Lee Lewis en est un autre ! Et pas des moindres ! Leur rencontre sonne alors comme une partition d’une logique implacable.

Né dans la Louisiane pieuse des années 30, Jerry Lee Lewis joue du piano comme certains de la guitare, invente le punk en 1957 avec Whole Lotta Shakin’ Goin’ On et Great Balls of Fire, inspire Hendrix en immolant son piano pour faire un pied de nez à Chuck Berry et nage dans les eaux tièdes qui précèdent le bouillon du Styx.
HellFire est bien entendu un livre remarquable. Un bouquin qui, comparé aux autres exercices similaires, se détache résolument du lot par sa caractéristique à raconter son histoire sans forcement se limiter aux simples faits inhérents à son héros. Si Jerry Lee est en effet le pillier de HellFire, l’Amérique et Dieu en sont les deux autres. Tosches aborde la chose comme un Hemingway électrifié ou comme un Harrison punk.

Rock and Roll au possible, HellFire est un grand roman américain. Il raconte le sud et ses démons. Ses habitants toujours dans la crainte de Dieu et le chamboulement que le rock, via Elvis et les bouges noirs, sont présentés comme deux entités radicalement opposées mais pourtant condamnées à fusionner. Jerry Lee Lewis est l’enfant de ce mariage (contre-nature ?). Le sauvage, né au cœur d’une communauté jamais loin du fanatisme, qui, presque malgré lui, devint l’un des plus fervents et des plus acharnés, lieutenant d’un style de musique naissant. Tosches a bien compris l’importance de Jerry Lee dans l’histoire de la musique et dans celle des États-Unis. Plus qu’un simple pianiste chanteur, Jerry Lee Lewis est un symbole vivant. Le fruit d’un tiraillement incessant entre Dieu et le Diable versé dans la musique et les excès, qui, sous la plume de Tosches trouve un écho à la fois puissamment lyrique et profondément dramatique. Ce qui n’est après tout que justice.

HellFire peut tout à fait s’entrevoir tel un roman (il le doit !). Pas seulement comme une biographie rock donc, même si la lecture du pamphlet finira de convaincre le lecteur qu’il tient bel et bien entre les pattes l’une des plus brillantes d’entre-elles. C’est en cela que le second livre de Nick Tosches est remarquable. Il transpire le rock, sent la terre et la sueur. Empeste le sang et les larmes et arrive, par la puissance de ses mots et formules, à communiquer les sonorités de l’époque. Jerry Lee Lewis, l’homme qui flingua sa carrière en épousant sa cousine de 13 ans alors qu’il était toujours marié. Jerry Lee Lewis, celui qui aime les films d’horreur et les femmes. Celui qui se vit dépouillé de tous ses biens sans jamais douter de sa supériorité. Sans jamais se remettre en question (même si les apparences sont trompeuses). Le Killer a failli buter l’un de ses musiciens et a vu ses enfants périr sous les coups d’une existence souvent hors de contrôle... Un homme qui, s’il récolta bien souvent les fruits de son talent, dû aussi subir les foudres de ses démons...

Autre chose remarquable dans HellFire : sa minutie. Tosches sait de quoi il parle et mêle le fond et la forme. Tout y est décrit avec une précision redoutable. Dates, noms, horaires, montants des cachets, tout ! Un tel travail force le respect, surtout si, comme c’est le cas ici, il semble couler tout naturellement. Ce livre est un chef-d’œuvre absolu. Un monument de la littérature américaine qui rend justice à la vie d’un homme hors du commun, à la fois détestable et pourtant attachant. Un homme unique pour un bouquin qui l’est tout autant. A l’heure où vous lirez ces lignes, Jerry Lee Lewis, de son côté, sera probablement en train de pilonner les touches blanches et noires de son piano. Fidèle compagnon d’une chevauchée tragique et rock and roll...

Jerry Lee LEwis Nick Tosches


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