Concerts
Magma

Paris (Triton)

Magma

Le 22 juin 2011

par Thibault, Ellinoa le 30 août 2011

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Du 22 juin au 2 juillet 2011, Magma a donné une série de concerts au Triton afin de boucler sa série de DVD « Mythes et Légendes ». Voici le récit du premier soir.

Magma, c’est avant tout Christian Vander. L’installation sur scène du leader du groupe en dit déjà long sur sa musique. L’organisation de sa batterie est précise : on remarque d’abord d’immenses cymbales, larges comme des soucoupes volantes et chacune orientée selon une inclinaison spécifique, tels des anneaux en orbite autour de lui, de sorte que leur son soit toujours le prolongement d’un geste que l’on peut nettement distinguer des autres. Vander agit en chef d’orchestre, et il suffit de regarder son visage pour saisir l’intention ou l’humeur du moment. Ses sourires s’accompagnent souvent d’une dégringolade sur ses deux uniques toms, comme s’il était pris dans un éboulis avant de repartir sur son charley et sa caisse claire. Il tient pour ainsi dire les rênes de Magma avec ces deux seuls outils qu’il maltraite sans relâche. Son charley est tellement sollicité qu’il n’est presque jamais à l’horizontale.

Ce sont les cymbales qui apportent des nuances, et Vander ponctue régulièrement les temps forts à l’aide d’une crash placée comme un gong à sa droite, qu’il heurte d’un geste très sec et impulsif, comme un combo coup de coude dans le thorax/coup de poing dans le nez que l’on adresse à un adversaire qui s’approche par derrière. Une sorte de bras karaté Buzz l’Eclair absolument épatant. Cette profusion d’idées s’enchaine toujours dans un mouvement continu qui fait ressortir le brio de la composition.

D’ailleurs, toutes les compositions portent la patte de leur batteur. Son écriture s’exprime jusque dans l’occupation de la scène par les musiciens. Vander est encadré par une garde rapprochée basse/guitare (respectivement Philippe Bussonnet et James Mac Gaw) quasi impassible, tandis que l’avant scène est occupée par les chanteurs (le frontman Hervé Atkin, Stella Vander ainsi qu’une discrète choriste, Isabelle Feuillebois). Le liant entre ces deux niveaux est assuré par l’extérieur : le Fender Rhodes (Bruno Ruder) et le vibraphone (Benoit Alziary) sont face à face, de côté, ce qui est raccord avec une écriture qui fait converger des éléments rythmiques ou mélodiques dans une mécanique de répétition qui permet poussées et ralentissements inattendus.

On reconnait bien là l’oeuvre d’un batteur : les morceaux sont faits de polyrythmies, de mesures impaires et souvent en métriques mixtes, et leurs tempos peut être changeant. Mais tout ceci n’est pas de la « branlette intello », et ces complexités ne le sont guère que sur le papier. Si elles permettent d’enclencher la machine rythmique, les lignes instrumentales vont toujours à l’essentiel avec des mélodies simples et fortes faites quasi exclusivement de noires et de croches. C’est surtout le cas au chant, qui peut être un point de repère pour l’auditeur. Le tout donne un groove libérateur de pure folie, décloisonné et dynamique.

On est face à de multiples jeux de tensions et résolutions, de collusions et convergences où les instruments de rencontrent et s’éloignent en permanence. Ainsi, plusieurs associations se forment et se déforment, des plus classiques aux plus inattendues : basse/guitare, Fender Rhodes/vibraphone, voix/vibraphone, mais aussi voix/batterie/basse, etc. Chacune offre un son différent, un mélange unique : au sein d’un morceau, les couleurs ne cessent de surprendre et d’évoluer. Ces jeux de questions-réponses tracent des lignes et des motifs et le fait de voir les musiciens se renvoyer la balle dans cette disposition participe beaucoup au plaisir et à la compréhension d’écoute. Les instruments tiennent tous les rôles tour à tour : soutien rythmique ou mélodique ou lead, notre attention passe de l’un à l’autre dans un véritable vertige de notes et de sensations.

Et quand la basse et la guitare reprennent à l’unisson en faisant corps autour de Vander et de sa batterie, cela donne une image saisissante de puissance tranquille. On voit ces doigts qui ondulent d’un identique mouvement, comme s’ils parcouraient un piano, et on se prend une grosse gifle de groove funk-jazz jeté en avant. Sans forcer, cette écriture séquentielle permet de relancer ou de nuancer avec une fantastique économie de moyen (une petite variation de claviers peut suffire pour partir vers une autre orientation), de manière parfois imperceptible avant que l’ampleur ne reprenne le dessus dans une poussée monstre.

Les compositions emploient deux types de cheminement. D’une part, des sauts inattendus d’un motif à l’autre, nourrissant l’impression de conquérir en permanence de nouveaux terrains. D’autre part, des montées en puissance d’un même bloc jusqu’au paroxysme avec un chorus venant enrichir le tout. Le rush est au maximum lorsque Vander joint les mains en attaquant la cymbale pile en face de lui des deux baguettes, comme une balle directement adressée au spectateur, entre les deux yeux.


L’humeur est beaucoup moins recueillie qu’au dernier concert au Duc des Lombards ; l’ambiance est plus rock et enjouée, on regrette d’être assis et ne pas pouvoir onduler pleinement. Le groupe attaque son concert avec son titre Retrovision, où le motif de basse brut et direct capte immédiatement l’attention. Le morceau évoque un peu les débuts de Zappa, on songe à du Freak Out ! en beaucoup plus complexe et construit. D’entrée, James Mac Gaw place un solo marathon aux couleurs chaudes qui renforce le rapprochement avec Zappa. D’abord plus admiratif que conquis, on finit par adhérer pleinement à ce qui se présente. Peu à peu, notre rythme personnel épouse celui de la musique et on finit englouti par Magma.

Notre plaisir est total tant le groupe n’en finit pas de surprendre. Le jeu du guitariste est quasiment à l’opposé de celui qu’on avait découvert aux précédents concerts : il est beaucoup moins discret, la Stratocaster a un son très pinçant, toujours avec un peu de distorsion jouissive et beaucoup de pédales d’effets pour couvrir différents registres. La six-cordes est tranchante et n’hésite pas à s’imposer ; on sent une envie de jouer pour se faire plaisir. James Mac Gaw place beaucoup de solos (où chaque relance est marquée par des accords toniques du clavier), des imitations improbables de cuivres, il accompagne le chant de Stella et s’embobine quelques instants avec le vibraphone. L’espace de quelques secondes, il place de petites notes aiguës, comme des gouttelettes qui s’évaporent avec les tintements de vibraphone… ce qui nous mène au ralentissement du deuxième titre où l’on a l’impression de pénétrer sous une canopée. Les lumières deviennent vertes, les mélodies s’émiettent et les gestes caressent les instruments. Les notes scintillent mais semblent soudainement fragiles… Benoit Alziary frotte son vibraphone à l’archet avant une douce relance progressive du morceau : on revient à ce souci très Miles Davis du geste.

On est capté par l’attitude du chanteur Hervé Atkin, les regards profonds qu’il lance, le calme de ses mouvements et la force qu’il dégage. Vander a l’œil vif, toujours alerte. On sent qu’il est heureux d’être là et qu’il cherche ses musiciens, qu’il les appelle, ceux-ci lui répondant aussi bien d’un hochement de tête que d’une note plus marquée. Bien loin de l’image martiale qui a longtemps collé au groupe, le concert est euphorique. Il y a des explosions de cymbales et des gimmicks de vibraphone à la Ruth Underwood qui provoquent des sourires béats, des exclamations les yeux écarquillés, on rit presque avec le groupe de ce qui se passe ! Le vibraphoniste utilise de temps à autre un Thérémine, une astuce pour imiter des bruits de cuivre qui amène une dose d’humour absurde.

Magma maitrise à merveille tous les registres : certains morceaux nous bousculent, d’autres nous bercent presque dans un balancement agréable et enveloppant. Cette langueur atteint son sommet sur un Dondaï fabuleux où la rythmique en power trio fait monter la sauce sans relâche, préparant le terrain pour un chorus de Stella Vander à couper le souffle tellement il décanille des hérissons. C’est beau, c’est beau ! Avec le vibraphone et le Rhodes qui se promènent où bon leur semblent et colorent l’improvisation de la chanteuse, c’est juste mortel, inestimable, divin ! Et ce son ! On entend tout, absolument tout, on distingue même le tambourin et la maraca de la choriste alors que Vander fait un ramdam de tous les diables derrière sa batterie.

Vient le moment où celui-ci chante, très impressionnant et presque cérémonial. D’un coup, les musiciens forment comme une haie autour de lui, qui révèle encore une fois le brio du placement. Et rien que le fait qu’il se dresse entraine une élévation totale du centre de gravité du groupe. On laisse tomber la machine rythmique un instant et il y a quelque chose d’à la fois tellurique et aérien, souligné par son timbre fort et vibrant, comme s’il allait se détacher ou craquer. L’image est très forte, on voit presque le son monter avec lui dans cet élan de majesté. Aucun doute, c’est lui le patron, d’ailleurs lors des transitions entre les différentes parties du concert assurées par des solos de rhodes, tous les musiciens qui ne jouent pas sortent de scène, sauf lui, qui veille et soupèse chaque note.

Bras karaté pour cymbale crash © Monsieur Bobine

Pfiou, ce concert s’est déroulé à toute vitesse...



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