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Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

par Thibault le 10 novembre 2009

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C’est une réalité connue de tous, le meilleur moyen pour attirer les regards est d’être le plus en phase possible avec les différentes tendances de son époque. A la fin des eighties les deux phénomènes incontournables dans le microcosme du rock sont la remontée de l’underground à la surface et par la même occasion des guitares après des années dominées par le synthé. Aux USA des groupes comme les Pixies ou Sonic Youth s’éloignent peu à peu des cercles alternatifs originaux pour gouter à un succès plus large, notamment grâce au passage de leurs singles sur les college radios et à la reconnaissance de journaux comme Melody Maker, qui bombarde Surfer Rosa album de l’année en 1988. En Angleterre arrivent les Stone Roses, Primal Scream, tout Madchester… La France suit logiquement le mouvement, à une autre échelle bien sur, la plus grosse résurgence en provenance des caves avant le succès de Noir Désir étant le passage éclair des Béruriers Noirs sur Canal Plus, pour annoncer qu’ils arrêtent leur carrière…

Succès obtenu grâce au single Aux Sombres Héros de l’Amer, sorti en 1989, qui squatte le haut du Top 50 en un rien de temps. Chacun sait qu’un tube est le produit de différentes interactions, qu’il ne survient pas ex nihilo, et que derrière un triomphe qui parait immédiat et naturel se cachent bien des mécanismes. Well… Ici votre loufiat a tenté en bon prétendu analyste d’expliquer le pourquoi du comment de l’affaire en étant clair, précis, efficace et pas trop chiant. Au bout de quelques heures à s’arracher les cheveux, c’est le vieil adage « un bon dessin vaut mieux qu’un long discours » qui l’a emporté… Vous trouverez donc ci-dessous le schéma de jeu explicatif de la percée bordelaise au championnat du disque français. Toutes mes confuses et génuflexions pour ce carnage.

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Bon… Vivants ? Ce qu’il faut retenir, c’est que Noir Désir est right place, right time, au cœur des débats. Ils ont les atouts pour séduire différents publics, une touche « authenticité ténébreuse » (leçon essentielle de marketing artistique : tirez la tronche et vous l’aurez l’air crédible) qui les distingue de groupes comme Téléphone et leur donne une relative consistance… (très relative, la consistance). Si l’on ajoute que la musique surnage largement dans les eaux mazoutées de l’Hexagone et que Cantat est un beau gosse qui prend la pose sans sourciller et surtout sans donner l’impression d’être un poseur, vous avez tous les ingrédients pour obtenir le groupe qui va tout dévaster en France.

Barclay n’avait probablement pas le même schéma que moi, mais on peut penser qu’ils ont eu le même raisonnement : voici des gens qui peuvent casser la baraque, il ne leur manque que le soutien et la médiatisation. Nuançons toutefois ; il ne faut pas croire que la maison n’a vu que le côté banquable de Noir Désir.

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Peter et Steven, département rock de chez Barclay. « Alors c’est vous les petits nouveaux ? Vous allez voir, c’est cool ici ».

Par la suite la formation a dit avoir accepté le contrat proposé pour des raisons strictement musicales. L’homme qui a tendu les papiers et le stylo aux bordelais n’était autre que Philippe Constantin, quelqu’un qui s’intéressait d’abord à la musique et pas au potentiel sex-appeal devant les flashs. A l’époque l’homme tentait de redonner un coup de jeune à son écurie en signant des personnages comme Alain Bashung. Une preuve supplémentaire que réussite commerciale et musique de bonne tenue peuvent s’accorder.

Noir Désir avait donc toutes les armes en main, ne manquait plus qu’un petit rien, c’est-à-dire un tube, qu’ils obtiennent avec le premier single de Veuillez Rendre l’Âme (A Qui Elle Appartient) (1989), Aux Sombres Héros de l’Amer, produit du shaker si habilement esquissé ci dessus. La suite a été relaté maintes fois : polémique (boys band ? pas boys band ?), sabordage du morceau par le groupe qui ne le rejouera que des années plus tard, ventes qui s’affolent, etc… Ce qu’il faut retenir de l’histoire c’est que Noir Désir est bel et bien le groupe du moment, ils sont un véritable concentré de l’année 1989 en France, ce qui explique leur popularité immédiate.

Le risque lorsque l’on incarne à ce point un instant t est de devenir un has-been aussi rapidement que l’on a été l’effigie du cool. Noir Désir évite cet écueil grâce à sa position de force ; ils sont alors les seuls à faire du rock et à être connus, alors que le genre connaît un vrai regain de popularité. Du coup leur popularité n’est pas en berne lorsque sort le second album Du Ciment Sous Les Plaines (1991). Les gens affluent de plus en plus aux concerts et les ventes restent très honorables pour un groupe de rock français (35ème place au top 50), même si elles baissent comparées à celles du premier opus, la faute à l’absence de promotion autour du disque.

Car les bordelais sont saisis d’une crise de panique à la suite de leur carton plein. Leur problème n’est pas l’habituel dilemme « puis-je être de gauche et avoir de l’argent ? », leur véritable crainte est d’être dépossédé de leur image, d’être dilué dans le showbizz et de perdre leur identité. Sortir de l’anonymat pour être balancés sous les projecteurs sans autre forme de procès ne convient pas aux quatre potes ; pas question de venir faire un playback en prime time et de s’asseoir sur le divan de Michel Drucker en souriant bêtement. Le groupe refuse net tout compromis, se fâche avec Barclay qui espérait bien un retour d’ascenseur de son côté (« on vous a signé et rempli les poches, et c’est comme ça que vous nous remerciez ? Bande d’ingrats ! ») et se repli sur lui-même, en autarcie, en durcissant l’attitude mais aussi le son, qui devient plus rêche qu’auparavant.

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« La vache Steven, comment ils se vendent trop bien les skeuds de Noir Désir ! On va s’en foutre plein les fouilles et devenir célèbres, on va se faire des groupies nous aussi ! »

Petite coquinerie de la conjoncture ; ce qui ressemblait méchamment à un sabordage en bonne et due forme va s’avérer être, à long terme, une opération marketing digne d’un major de promo à HEC. En effet, arrive l’année 1992 et avec elle la déferlante du rock dit alternatif, qui s’abat sur l’Europe depuis les USA. C’est l’époque où, comme l’a très bien expliqué le camarade NonooStar dans ses diatribes sur Dookie, la touche intransigeance / rébellion / distorsion devient le principal argument commercial, un label de qualité sans comparaison possible auprès des kids. Résultat : Tostaky (1992) et ses guitares passées à la moulinette noisy tapent à la porte d’entrée du top 10 de ventes de disques toutes catégories confondues, ce qui est tout simplement hallucinant dans un pays où le rock n’a pratiquement aucunes racines profondes. Le live issu de la tournée qui suit, Dies Irae (1994), s’offre carrément un séjour sur le trône ! Un coup de maitre, on vous dit !

Le plus drôle dans l’histoire étant que tout ceci s’est passé « à l’insu du plein gré » de Noir Désir. S’il y a une chose sur laquelle on ne peut douter du groupe, c’est de sa sincérité parfois confondante (il n’y a qu’à écouter Cantat tenter de philosopher pour avoir une idée de la béatitude qui flotte parfois au dessus de leurs têtes). La formation n’a jamais pensé en termes de réussite commerciale, leurs succès sont le fruit des vas et viens de la tendance dominante, dans laquelle les quatre compères se retrouvent toujours. C’est peut être ça, le grand secret de Nwar Dez’ ; toujours être au cœur de la tendance sans avoir l’air d’être au courant de l’existence même de la tendance. Nous aurons l’occasion d’y revenir par la suite, car pratiquement tout le parcours des Bordelais peut se comprendre de cette façon.



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