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Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

par Thibault le 10 novembre 2009

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En attendant, retour dans la première moitié nineties. Des caisses d’albums se sont écoulées, leur règne est sans partage. Et la musique dans l’affaire ? « Il serait temps d’y venir, me direz vous, ça commençait à blablater ! Et puis qu’est-ce qu’on s’en tamponne le coquillard de cette analyse stratégique, si Noir Désir est si populaire, c’est parce que la musique est bonne, comme dirait Jean-Jacques, non ? C’est pas notre fleuron du rock national pour que dalle, merde ! ». Ben… Un peu. Car si l’on oublie tout le phénomène socio-musical derrière, la baudruche fait pchiiit, comme dirait notre ancien président. Bon, c’est un peu court, il faut argumenter, je l’admets. Allons-y, point par point.

Si la triplette Veuillez Rendre l’Âme (A Qui Elle Appartient) / Du Ciment Sous Les Plaines / Tostaky, à laquelle on peut ajouter Dies Irae, a une importance, celle-ci est avant tout historique. Elle sert de référence à tout un pan du rock français, elle a incarné une scène et en a façonné une autre en retour, un public et un état d’esprit également, on ne peut comprendre la musique hexagonale sans la connaître. En revanche, si l’on considère les chansons en elles-mêmes, sans s’intéresser à l’histoire du rock, l’intérêt de ces trois opus retombe aussitôt au niveau de l’anecdote. Il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les textes de Cantat posent problème, déjà.

On pourrait s’agacer et avancer que l’attaque est facile, qu’on la déjà faite, et qu’il existe quantité de groupes avec des paroles plus couillonnes. Certes. Mais on n’ira pas reprocher à Sam Cooke ses litanies de « love », de « baby » et de « you », pas plus qu’on ne fustigera les jeunes Beatles pour leurs textes naïfs. Ces gens là n’avaient pour prétentions que de chanter les bonheurs et déboires de l’amour, avec légèreté et frivolité. On ne saurait les critiquer pour « manque d’épaisseur littéraire », étant donné qu’ils ne se sont jamais dis esthètes, poètes ou écrivains !

Ce qui n’est pas le cas du sieur Cantat. L’ex-étudiant en lettres défend ses gribouillis à longueur d’interview, il trouve injuste qu’on les critique vertement alors que d’autres écrivent des choses moins recherchées. Soit, mais quand on a la prétention de pondre quelque chose avec un intérêt littéraire, quand on cite à tout bout de champ Rimbaud, Nerval et toute la clique, il faut avoir les épaules. Bien sur, Cantat ne s’est pas dit un seul instant l’égal de Baudelaire ou d’Allan Poe, mais il se revendique clairement de leur influence, et se pose en tant que poète à son échelle, en tout cas en tant que véritable Artiste.

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Ils craignent d’être dépossédés de leur image. C’est vrai que c’est tentant...

Pourtant, quand on observe ses textes de plus près, ce n’est pas reluisant. Tout n’est pas honteux, ce n’est pas aussi désespérant et crasseux qu’un poème de fan d’Evanescence sur Skyblog (quoique, le blaze du groupe, Noir Désir… Un journaleux de Télérama a trouvé l’ultime sentence à ce sujet : « pub de café lyophilisé »). Mais bon sang, ce lyrisme mal digéré ! Cette emphase ! Ces topoï poétiques ressortis comme à la parade, façon lycéen qui fait sa récitation… Un lycéen, voici ce qu’est Cantat.

Pas un mauvais bougre, ni un cancre irrécupérable, mais un foutu lettreux qui bave devant les figures de style et rimes embrassées des Fleurs du Mal, et qui s’applique soigneusement à essayer d’en faire autant. On imagine bien le loustic sortir sa plus belle plume et son encrier étincelant, prendre des poses dandyesques à la lueur de sa lampe de chevet, sur le coup de minuit, la main gauche ratissant les tempes et le front dans l’espoir d’y trouver l’inspiration, quelques sonnets, Une Saison en Enfer et un paquet de clopes minutieusement éparpillés à proximité.

Et en avant pour les formules à rallonge ! Rien que le titre du premier album est somptueux : « Veuillez Rendre l’Âme (A Qui Elle Appartient) ». Quel tableau ! On y voit l’Artiste, le vrai, dépossédé de son intériorité par les grands méchants persécuteurs pudibonds ! Les mêmes qui avaient censuré Flaubert ou Baudelaire, évidemment ! L’Artiste trouve une rédemption dans la mort, mais dans laquelle ? Dans la sienne ? Tout romantique qu’il est ? Sacrifié pour racheter les péchés de cette humanité qui ne le mérite pas… ? (Oh la belle pose christique !) Ou bien est-ce une vengeance... L’Artiste désire le trépas de ceux qui l’ont mis à terre, bafoué, houspillé, mis au coin avec un bonnet d’âne et qui ont voulu le dépouiller de sa force viscérale, de sa plume nourrie aux émotions puisées au fin fond des tripes ? (vous l’aurez compris, tout le sel est dans la parenthèse.) Des choses de ce genre, voyez vous…

Encore plus goûtus sont les vers d’Aux Sombres Héros de l’Amer, tous en jeux de mots tartes et calembours croquignolants. Jugez plutôt :

Aux sombres héros de l’amer
Qui ont sû traverser les océans du vide
A la mémoire de nos frères
Dont les sanglots si longs faisaient couler l’acide
 
Tout part toujours dans les flots
Au fond des nuits sereines
Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l’encre ici
Et arrêtaient d’écrire...
 
Ami, qu’on crève d’une absence
Ou qu’on crève un abcès
C’est le poison qui coule
Certains nageaient sous les lignes de flottaison intimes
A l’intérieur des foules
Aux sombres héros de l’amer
Qui ont sû traverser les océans du vide
A la mémoire de nos frères
Dont les sanglots si longs faisaient couler l’acide...

Le groupe s’est longtemps plaint de la « mauvaise interprétation du texte » qu’avait faite le public, qui voyait là une chanson de marin à la Soldat Louis et blaguait sur le « Ô, Sombrero de la Mer ». Très sincèrement, peut-on y voir autre chose ? Ah tiens, non ? On me glisse dans l’oreillette que c’est encore une figure de l’Artiste maudit qui est poursuivie ici, du poète exilé (et une pose hugolienne bien sentie, une !), le tout à travers une belle métaphore filée de la mer comme lieu des tourments intérieurs (quelle originalité !). Quand je vous parlais de lycéen besogneux avec le dictionnaire des rimes et le Lagarde & Michard sous le coude ! Je vous épargne les tentatives dans la langue de Shakespeare (Sweet Mary, The Wound, What I Need), le petit a déjà du mal à sortir de l’académisme en français. En anglais, c’est pire, il n’arrive pas à y entrer. Surtout qu’il y a encore plus drôle.



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