Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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L’ultime dualité de PJ se dessine : doit-elle succomber à sa part d’ombre, à cette ennemie en elle qui l’anime dans sa création noire, ou se laisser définitivement entraîner vers la clarté et la sagesse ? On pressent que Is This Desire ? se construit sur cette incapacité à trancher. Et de cet éloignement définitif des origines (hormis peut-être sur la chanson titre, le blues des débuts n’est jamais convié), de cette quête presque existentielle sur laquelle est né l’album, émerge une sorte d’accomplissement dans la carrière de Polly, qui s’il n’est pas fondamentalement musical, constitue une apogée personnelle, de l’aveu même de l’intéressée : « Ça a été un album très, très pénible à réaliser et encore aujourd’hui il m’est difficile de l’écouter, mais de ceux que j’ai fait, c’est probablement celui que je préfère, car il a vraiment des tripes. Je créais une musique extrêmement dure, j’expérimentais des techniques que je n’avais pas utilisées auparavant, et je ne me souciais vraiment pas de ce que les gens allaient en penser. Je suis assez fière de cet album-là. »

PJ Harvey, période « Is This Desire ? »

La presse lui réserve malgré tout un accueil plus mitigé qu’à l’accoutumée. Certains désarçonnés lui prêtent un changement de cap chichiteux, voire abscons. Les ventes seront effectivement moins bonnes que pour To Bring You My Love. Attendait-on encore d’elle de la frustration, de la sexualité, la sauvagerie de la jeunesse ? Non, en 1998, Polly était plus encline au romantisme. Elle avait mûri, inévitablement. La tournée européenne, qui se mit en place dès octobre, la montra sereine. Certes, son visage pale était sèchement prononcé par une frange très courte, sa maigreur la fragilisait toujours (on la dit anorexique à l’époque). Mais Polly n’avait plus recours à un personnage, comme en 95. Revenue des affres, elle était simplement concentrée sur les nouvelles chansons, les réarrangeant pour les besoins de la scène en saccades puissantes. Entourée des immuables John Parish, Rob Ellis et Eric Drew Feldman, les guitares blues s’imposèrent de nouveau, venant donner de l’ampleur et du volume à des titres qui, sur album, versaient dans le squelettique et les basses ronflantes. Joy revenait à la terre, The Sky Lit Up devenait une incantation pleine de vigueur. Ces chansons cessaient d’être des fantômes et prenaient corps dans le crépuscule, pour conjurer la douleur et la faiblesse.

Trois mois plus tard, la tournée prend fin. Une page est tournée, Polly le sait. Il lui faut un départ radical. De nouvelles fondations, de nouvelles images desquelles s’imprégner. Cette fois-ci, le changement survient de manière géographique.

 Manhattan

Début 99, Polly emménage à New York, dans un appartement près de Riverside Park. La ville ne lui est pas entièrement étrangère, puisque des visites à son ami Hal Hartley, mais aussi le tournage de The Book Of Life, lui ont permis de découvrir ses immensités, et d’en apprécier le pouvoir. New York exerce sur elle une attraction nouvelle. D’habitude angoissée par les grandes villes, Polly se sent étrangement apaisée au milieu des formidables altitudes de verre et de métal. « Les amis que je me suis fait à New York ne comprenaient pas pourquoi je trouvais si beaux les buildings, surtout au lever ou au coucher du soleil. J’ai traversé Manhattan comme j’aurais traversé la plus belle des forêts. C’était nouveau pour moi. » Pour la première fois peut-être, la vie urbaine se révèle fluide et inspiratrice, porteuse de sens. Elle se plonge dans le fourmillement culturel propre à Big Apple, avide de découvertes et d’expressions nouvelles. Le slam la stimule, elle apprend le flamenco, se passionne pour la scène locale (en particulier Tiffany Anders, une jeune artiste dont elle produira l’album). Elle fait également la rencontre de Vincent Gallo, qui deviendra un ami cher ; la presse leur prête alors une relation amoureuse, mais les deux démentiront. Elle sort beaucoup, jamais statique, virevolte d’un horizon à un autre comme pour mieux oublier Is This Desire ? et son âge de mort.

PJ Harvey, période « Stories From The City, Stories From The Sea »
Durant neuf mois, en absorbant l’énergie de la ville, elle exploite cette matière inédite à travers des compositions neuves. Lorsqu’elle écrit, c’est instinctivement que Polly reflète le cheminement de son existence. Puisqu’elle se sent libérée, sa musique l’est forcément. Et puisqu’à New York, elle éprouve vraiment, sur un plan sensuel, les évènements qu’elle rencontre, son prochain disque sera tout sauf réflexif.

Galvanisée, elle repart aux premiers mois de 2000 pour le Dorset afin de continuer l’écriture, de ce qui commençait à devenir une évidence : « Je veux que les mélodies s’envolent, et que le son soit pur et parfait. » L’enregistrement se déroule de mars à avril, au Great Linford Manor près de Londres. Polly y est accompagnée par Rob Ellis (qui a décidément renoué avec elle) et Mick Harvey. Effectif réduit à un trio, comme aux débuts, pour faire l’épreuve de la simplicité. Parmi les nouveaux titres il y a un duo, qu’elle a composé avec en tête la voix de Thom Yorke. Radiohead est alors à quelques kilomètres de là, en studio pour Kid A, et Yorke accepte de venir la rejoindre. « C’est l’un des rares chanteurs qui m’émeuvent profondément, il a une voix incroyable. Au départ, je voulais lui écrire une chanson, ce que je n’avais jamais fait auparavant, pour personne. J’ai écrit la chanson alors que je ne le connaissais pas. » L’entente est si bonne que Thom s’attarde pour placer quelques lignes de claviers et parties vocales sur deux autres titres, One Line et Beautiful Feeling.



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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