Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Rid Of Me vient percuter le mois d’avril 93. C’est un album de crispation, intense et radical, qui mord l’espace ; Dry était insoumis, Rid Of Me est sèchement assommant. Pochette fascinante (toujours réalisée par Maria Mochnacz), où PJ se plante sous le regard, nue dans une salle de bains implacablement minérale, cadrée juste avant la poitrine, chevelure mouillée et jetée comme un arc métallique, fixée dans un mouvement de lame perçante et glacée. Le titre éponyme est probablement un des plus cinglants qu’elle ait écrit, renforcé dans sa tension par la production plombée d’Albini. D’une guitare minimaliste grattée sournoisement, moulée dans une frustration au ras des murs, Polly déploie un refrain bouillonnant ; un choc qui surgit comme une décharge cathartique, permet d’expulser enfin la rage liée à cette obsession, ce désir irrépressible, cette sexualité haletante qui sont le cœur de la chanson :

I’m gonna twist your head off, see
’Till you say don’t you wish you never, never met her
 
(Je vais t’arracher la tête, tu vois
Jusqu’à ce que tu dises que tu voudrais ne l’avoir jamais, jamais rencontrée)

Une sentence empruntée au Dirty Blue Gene de Captain Beefheart - jusqu’à ce que Rob Ellis ânonne d’une voix perçante, à la limite du supportable.

Lick my legs - I’m on fire
Lick my legs - of desire
 
(Lèche mes jambes - je brûle
Lèche mes jambes - de désir)

Le blues est toujours le centre de gravité, rongé au sang qu’il est, rampant puis soudainement amplifié en un élan électrique libérateur mais guidé par le manque. Un blues de démangeaison, craché pour expulser un sexe animal, de sang et de malaise. Les titres parlent d’eux-mêmes : Rub ’Til It Bleeds (Frotte jusqu’à ce que ça saigne), Man-Size (La taille des hommes), Hook (Crochet)… PJ reprend également Bob Dylan (Highway ’61 Revisited). Elle impose pour de bon son style, amazone hargneuse, à la psyché tourmentée, sexualité terriblement primitive, même si de nature, elle se révèle assez réflexive. Lancé par le single 50ft Queenie, l’album connaît le succès, étonnamment (Polly avait confié à une amie, avant d’entrer en studio, que ce disque serait tellement abominable que personne ne l’achèterait.. et, en un sens, il l’est).

Nouvel album oblige, le trio entame de nouveau la route, Etats-Unis, Europe, Japon. Et puis, on leur propose d’assurer la première partie de U2 (eux aussi signés chez Island), pour la tournée « Zooropa ». Une opportunité appliquée dès le mois d’août, même si l’accueil ne sera pas excessivement chaleureux ; parfois, le public leur hurle de dégager. Pourtant, le manager de U2, Paul McGuiness, est conquis par leurs prestations et propose ses services, dûment acceptés. « Cela a changé beaucoup de choses : il connaît son métier sur le bout des doigts. Et puis, je ne suis pas son unique source de revenus, ce que j’étais pour mon précédent manager. Alors, j’ai moins de pression. »

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PJ Harvey, période « Rid Of Me »

À l’occasion de cette tournée, Polly décide d’appliquer ses principes fixés post-dépression. Elle mène le jeu, coûte que coûte. Quand elle arrive sur scène, elle est parée d’un style outrancier : veste en fourrure léopard miteuse, lunettes de soleil aux montures plastifiées stridentes, boas en plumes fluos sur accessoires synthétiques, maquillage barbare encadré par cheveux lâchés et graisseux. Incarnation vulgaire, réminiscence de féminité pathétique, mais elle a décidé de s’amuser, intégrant une certaine assurance dans cette esthétique éventée. « Maintenant que je me sens plus à l’aise avec moi-même, je peux me permettre ce genre de choses. » C’est ici qu’elle amorce son précepte un album/un visage, dont elle ne déviera jamais ; l’importance des formes et des couleurs.

Entre-temps dans les coulisses, les tensions se déclarent et planent sur la solidité du trio. Disputes, tergiversations, rancoeurs bien communes. Polly se sent particulièrement emprisonnée par la rigidité de la formation, son caractère monolithique qui pèse sur l’inspiration et retranche la moindre spontanéité. « Pour chaque morceau je devais composer une partie batterie, une partie basse, ne pas laisser Steve et Rob sur la touche. C’était devenu un diktat insupportable. » La propension d’Ellis à s’impliquer toujours davantage ajoute à la paralysie, et finalement, bouscule la dissolution. Chacun part. C’est la fin de l’instant, PJ Harvey première formule. « C’était la meilleure chose à faire. Je suis consciente de leur devoir beaucoup : sans eux, « Dry » et « Rid Of Me » auraient été très différents, peut-être moins tranchants, moins rythmiques. Mais désormais, je ne m’imagine plus travaillant avec un autre songwriter, comme Rob, ou avec un groupe au format classique. » PJ est maintenant seule, face à son œuvre.

 Red Rebirth

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4-Track Demos

Évidemment, la tournée ne peut se poursuivre à l’automne et est annulée. Préférant éviter une projection immédiate dans sa création « à venir », Polly, sous la bienveillance enthousiaste de Steve Albini, décide de publier un recueil de quelques démos, préambules à Rid Of Me, parsemées d’inédits : en l’occurrence, 4-Track Demos, en octobre 93. En dehors de toute production, les morceaux ne sont pas là pour charmer un seul instant, il s’agit davantage d’électricité éraflée et aride, à la violence et dépouillement incroyables, des souffles de guitares d’angles décharnés et indomptés. À écouter 50Ft Queenie, dans sa version nue, menace de couper, de laisser des traces de sang sur son passage dans l’air ambiant. Parmi les titres inédits, Driving et Hardly Wait sont deux éclats de souffrance mélancolique, où PJ laisse place à une fragilité furieuse. Beaux moments d’émotion et de torture. En substance, 4-Track Demos puise sa raison d’être dans l’insatisfaction permanente de Polly à l’égard de ses albums. Un disque ne peut être que la cristallisation de ses émotions d’un moment, un faisceau de temps, de matière et de sentiments condamné à périr (ou à décevoir). Ne pas rester coincée dans la proximité insupportable d’une époque. Pour cela, 4-Track Demos a la valeur de l’intimité totale, celle qui aveugle un peu. Et puis, pour PJ, les démos ont leur place particulière dans la démarche créative. « En tant qu’auditrice, cela m’intéresse de savoir comment un artiste procède. Et maintenant, je travaille toujours comme cela : quand j’écris une nouvelle chanson, je l’enregistre immédiatement pour garder une trace du premier jet. Je trouve qu’après, quand tu retravailles sur un titre, tu risques de te concentrer sur les détails de finition et de perdre l’énergie et l’intensité initiales. »

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Björk et PJ Harvey, aux Brit Awards 1994

Passés ces prémices solo, Polly se retire pour un temps dans le Dorset, à la recherche d’une maison susceptible d’abriter le calme et la création. Elle s’y réfugie comme dans un secret, épanouie dans ce recueillement champêtre. Elle se livre à l’horticulture, lit beaucoup. Le temps s’écoule et en février 94, à l’occasion de la cérémonie des Brit Awards, on la voit soudain arriver sur scène, accompagnée de Björk. Elles reprennent Satisfaction à deux voix, guitare sourde et réduite à la plus simple ossature, minuscule clavier languissant. Le bonheur de les voir côte à côte ne peut effacer le sentiment que la chanson aurait pu être davantage travaillée, encore plus expansive. Les deux chanteuses sympathisent en coulisses, avec Tori Amos. Quelques mois plus tard, elles donnent toutes trois une interview au magazine Q, partageant leurs parcours, leurs musiques, leurs sentiments sur l’image qu’elles renvoient. Cela permet à Polly d’exprimer ses rapports conflictuels avec la presse, dus à sa volonté acharnée de préserver tout ce qui n’a pas rapport à sa musique, le domaine privé donc. « Je suis d’une nature assez réservée et les gens se font une fausse idée de moi. Tant pis ou tant mieux. Je n’ai pas envie que n’importe qui puisse me percer à jour facilement. »



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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