Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Mais l’été arrive déjà, et pour Polly il faut maintenant construire quelque chose de différent. Instinctivement, suivre une autre direction, à travers laquelle elle pourra se révéler singulièrement, elle pourra renaître en tête à tête avec sa création, sûrement. Mais tout est encore incertain et brouillé pour le moment. Elle doit se mettre à écrire. Elle se coupe du monde dans sa maison du Dorset, perdue dans les collines étirées à perte de vue, dominant le paysage pour y puiser une force souterraine, une inspiration brute. Y ajouter des veilles insomniaques, où les rêves qui la traversent pendant les faibles heures où elle se relâche, suffisent à nourrir ses textes de symboles troubles et d’images fantasmatiques. American Psycho, de Bret Easton Ellis, qui, parmi tous les livres qu’elle absorbe avidement, la marque un grand coup. « Un livre aussi brutal que celui-là produit une sorte de fascination sur le lecteur. Il arrive même qu’on soit émoustillé par une scène de viol : ce sont des émotions intéressantes, mais difficiles à gérer et à assumer en tant qu’être humain. » Progressivement, les chansons arrivent, une vingtaine sont écrites.

Et finalement, l’étape du studio. Il est d’abord prévu de confier à nouveau la production à Steve Albini, mais sa radicalité sonore, son refus de tout arrangement qui avaient prévalu pour Rid Of Me, sont écartés, car Polly est à la recherche d’un son neuf. Elle veut que les chansons « respirent ». La rencontre avec Flood, et son travail de producteur avec Nine Inch Nails, Nick Cave et U2, la séduisent. Mais c’est aussi par John Parish que la renaissance s’opère. Grâce aux liens d’amitié qu’ils ont tissé depuis l’époque d’Automatic Dlamini, Polly le sollicite dans sa quête pour apporter une lumière singulière sur ses compositions. Parish se retrouve ainsi aux côtés de Flood pour façonner le son de To Bring You My Love. Une petite équipe est également constituée pour ces sessions studio, avec notamment Mick Harvey (un Bad Seeds) et Joe Gore (qui avait participé à plusieurs albums de Tom Waits), chacun assurant divers instruments, ainsi que des musiciens de formation classique pour les cordes. L’enregistrement se déroule pendant six semaines aux Townhouse Three Studios, à Londres. « Avec « To Bring You My Love », je suis passée pour la première fois au mode d’enregistrement classique, piste par piste, instrument par instrument. Pour la première fois, j’ai pu travailler à mon rythme, sans précipitation, en prenant soin des détails. »

Single promo « Send His Love To Me »
Le disque est dévoilé en février 95, avec le single Down By The Water. L’impression première est limpide : un pas a été franchi. De la jeune fille rageuse et cinglante, il ne subsiste que des ombres vagues et imprécises. La voix de PJ ne se laisse pas déborder par des guitares tranchantes et des rythmiques sèches comme la poussière - elle laisse le soin des instruments aux autres pour se concentrer sur le chant. Et quand elle s’y met, c’est avec un timbre profond et acre, gorgé d’histoires d’amour flamboyant et de péché mortel. La place est à une tonalité luxuriante (arrangements soyeux, renvoyant aussi bien à un gospel amniotique qu’à des échos hispaniques et tragiques) mais encore rugueuse (le blues toujours, désertique, qui continue de se propager avec évidence et minimalisme). Le premier morceau éponyme théâtralise une profonde pulsation de guitare, d’une simplicité hypnotique, afin que PJ expie d’une voix caverneuse et saturée ses errements passionnels :

I’ve lain with the Devil
Cursed God above
Forsaken heaven
To bring you my love
 
(J’ai couché avec le Diable
Maudit Dieu davantage
Abandonné le paradis
Pour t’apporter mon amour)

Mais chacun pressent que cet amour ténébreux ne peut être qu’une malédiction, pourchassant l’être convoité.

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To Bring You My Love

En définitive, To Bring You My Love est un album éperdument sensuel, quand Dry et Rid Of Me étaient tout bonnement sexuels. À elle seule, la pochette suffirait à le suggérer. PJ Harvey baigne dans une eau translucide, les traits offerts à une lumière irradiant le doux cadre bleu craie, et sa peau est d’une blancheur agressive, son corps dessiné par une robe en soie rouge dont l’éclat est alourdi par les froissements aquatiques ; on devine une pureté, une illumination. Cette femme fatale qui flotte à la surface a le visage lourdement maquillé, elle adopte quelque chose comme une sérénité lascive, mais sa posture, son abandon, sont bien christiques. Tout ce qui sous-tend le disque en somme, un entrecroisement de religion, d’amour, de désespoir et de violence. Organique et beau, une beauté qu’on aurait du mal à déceler chez les deux précédents. PJ ne renonce pas pour autant à sa complexité - quelques moments de fracas avec Meet Ze Monsta et Long Snake Moan, également ce Working For The Man qui suffoque à couvert, avec des basses de clavier vibrantes et étouffées, alors qu’elle paraît chanter en marge, insidieuse et inquiétante à travers une histoire de prostituée embarquée dans des voitures douteuses. Elle décroche même ce qui a l’air d’un hit avec Down By The Water (en rotation lourde sur MTV), mais une fois de plus, se fige dans le rejet face à cette composition qui ne lui appartient déjà plus : « Quand j’ai entendu « Down By The Water » programmé chez John Peel, j’ai trouvé que cela ressemblait à ce qu’on entend chez lui tous les soirs. Je ne sais pas pourquoi je me suis torturé l’esprit si longtemps pour pondre quelque chose d’aussi banal. »

PJ Harvey, période « To Bring You My Love »
Les critiques consacrent l’album en le liant à l’atteinte d’une maturité. Peut-être, inévitablement ne pouvaient-ils qu’en venir à ça, lorsqu’ils découvrirent PJ Harvey désormais pleinement femme. Ce changement d’apparence, c’est comme si elle voulait saturer ses attributs : rouge à lèvre luisant, fard vert, faux cils, les cheveux longs et lisses, elle adopte un style qu’elle dit avoir emprunté aux drag-queens, se perche sur des hauts talons avec, depuis tout ce temps, des robes, des vraies, rouges, longues et moulantes, aux couleurs vives et pailletées. La féminité qu’elle a du conquérir, à contre-courant, elle préfère s’en détacher et la grime dans ses excès les plus tapageurs et grinçants. Parée pour se prêter au jeu de la promo et des interviews, même si l’étape est encore plus ou moins pénible : « J’ai toujours un terrible sentiment d’insatisfaction quand une interview se termine, l’impression de ne pas avoir pu dire l’essentiel. Mais je suis aujourd’hui dans un état d’esprit beaucoup plus positif qu’avant. Je suis quelqu’un de très timide et, dans ma famille, on n’a pas l’habitude de parler beaucoup. Alors, quand on me pose des questions sur ma vie ou sur mon enfance, je me sens très mal à l’aise. Ma mère m’a fait écouter de vieilles interviews de Bob Dylan. Lui, il avait l’art et la manière d’emmener le journaliste sur son propre terrain. Je regrette de n’être pas aussi habile. »

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En combinaison rose fluo, au festival de Glastonbury

La tournée démarre en Angleterre et, comme sur album, Polly délègue la musique au groupe qui l’accompagne (John Parish, Eric Drew Feldman qui a travaillé avec Beefheart et les Pixies…), libre de se mettre en scène dans ses tenues de diva ravagée, de se lancer avec énergie dans les rythmes, maracas ou tambourins en mains, de donner à sa voix l’ampleur qu’elle souhaite. Préoccupée du choix des costumes et des lumières, elle est déterminée à camper ce personnage décharné mais électrique, parfois jusqu’à susciter le malaise, tant son visage surmaquillé peut s’effacer au profit d’un masque grinçant. Le public lui fait un triomphe, et en août elle embarque pour la suite des opérations vers les Etats-Unis, en première partie de Live et Veruca Salt. « Le défi me plaisait. D’un point de vue moral, cela me posait quelques problèmes de tourner en première partie de groupes pour lesquels, musicalement, je n’ai pas beaucoup de respect. Mais cela rend modeste : il ne faut pas oublier que les gens ne nous connaissent pas et se fichent de nous comme de l’an quarante, même si on travaille beaucoup. Cela demande une grande discipline. » Cette tournée de longue haleine est d’ailleurs l’occasion pour John Parish d’amorcer enfin un projet de collaboration avec la maîtresse de cérémonie. À la base, des éclats de mélodies qu’il enregistre sur un quatre pistes, le soir après les concerts, confiné dans sa chambre d’hôtel anonyme : elle est intéressée, il lui confie la cassette et les deux mettent au point un système. Lui s’occupe de la musique, elle des textes et du chant, enregistrant sa voix sur un autre appareil tout en écoutant les compositions. Dès qu’ils trouvent le moment pour en parler, affiner les morceaux, ils le font, en coulisses, à l’angle d’un couloir ou au bar.



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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