Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Après plusieurs mois de va-et-vient entre métropole et aéroport, lumières aveuglantes et hurlements de masse, Polly commence à être envahie par la fatigue et le stress, au-delà de ses limites. Elle fait le point sur la tournée qui touche à sa fin : « Toute cette mise en scène de ma musique a été pour moi l’occasion de me cacher. Au fond, je crois que je me suis perdue. Je veux revenir à quelque chose de plus dépouillé et me recentrer sur mes chansons. » Ce constat aux allures de coup de grâce, la conduit à annuler les dernières dates prévues, pour enfin regagner l’Angleterre, se feutrer dans la solitude.

 Lost In The Sound

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Henry Lee

À peine a-t-elle le temps de récupérer, ou profiter des immensités dépeuplées du Dorset, qu’elle se voit contactée par Nick Cave. Une providence. Elle l’avait rencontrée peu auparavant, grâce à Mick Harvey (un partenaire depuis son premier groupe Boys Next Door, jusqu’aux Bad Seeds) et Flood (qui a produit The Firstborn Is Dead). Il lui propose de venir chanter sur Murder Ballads, l’album qu’il prépare. Tout est dans le titre : des meurtres contés dans de sombres ballades. Cave a réuni pour des duos Shane MacGowan, des Pogues, et l’improbable Kylie Minogue. Son univers fait tellement écho au sien, son titre From Her To Eternity l’a à ce point émue, qu’il est impossible que Polly ait hésité. Henry Lee, la chanson pour laquelle elle est sollicitée, la peint en amante abandonnée, préférant poignarder son tendre Henry, plutôt que de le laisser s’échapper aux bras d’une autre. Le morceau est doux, étonnamment tendre, calmement mélancolique. La voix de Polly est résignée, dans un registre contenu mais émouvant. Lorsqu’il est édité en single, au mois de février 96, Nick et PJ s’embrassent, dans une ultime étreinte d’amants maudits, sur la pochette aux sombres teintes d’adieu.

Après une telle image, apprendre qu’ils sont tombés amoureux ne relève pas vraiment de la surprise. « On se ressemble énormément, c’est sans doute mon meilleur ami. On partage les mêmes doutes et les mêmes joies aussi. Il a une intelligence très vive, il m’a ouvert les yeux sur des aspects de ma propre personnalité que je n’avais jamais perçus auparavant. » Peut-être l’alchimie du duo avait-elle dissous les limites du pur cadre artistique pour contaminer les sentiments. Peut-être… En tout cas, Polly emménage dans l’appartement de Cave, à Chelsea. Ils assurent la promotion de la chanson pendant les deux premiers mois de 96, l’interprètent pour le show TV « The White Room », tournent un clip. Et Polly de s’interroger sur sa carrière, incessante analyse qui revient en creux, dès l’abandon d’un album pour l’amorce d’un autre. Elle désire prendre ses distances avec ce microcosme relativement dérisoire des maisons de disques, studios et tournées, obligations promotionnelles. Au fond, sa musique a-t-elle vraiment besoin de s’y soumettre pour exister ? Elle songe : « Récemment, j’ai beaucoup pensé à Tom Waits et à la façon dont il gère sa carrière. Il ne court pas après l’argent ni après le succès, mais il fait ce qui lui plaît. Il touche un peu à tout : il fait l’acteur, il écrit des scénarios ou des musiques de films. » Elle aussi convoite cette liberté, là où un parcours se construit sur l’unique désir total de création, et non par rapport à des impératifs de rendement. Un panorama idéal où elle pourrait ne pas entendre, à son propos [un critique de l’époque]
 : « C’est un génie dans son domaine, mais ce n’est pas une bombe sexuelle comme Courtney Love ou Alanis Morrissette. Elle est donc moins vendeuse. »

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Nick Cave et PJ Harvey

Retour aux chansons composées avec Parish, pendant la tournée de To Bring You My Love. Étant achevées, John et Polly décident d’entrer en studio à Yeovil pour leur donner corps. L’enregistrement prend un mois, mi-mars l’album est prêt. Le temps d’en planifier la promotion et la sortie, Polly commence à travailler sur de nouvelles compositions. Mais simultanément, elle met un terme à sa relation intense et agitée avec Nick Cave. Une rupture brutale guidée par des motivations troubles, à en croire la réaction d’un Cave sur le carreau, qui se réfugiera en studio pour graver sa douleur dans le son de The Boatman’s Call. L’album d’un ton recueilli, minimaliste et solennel, est tout entier dévoué à sa peine et ne dissimule pas son évocation de la responsable, à travers West Country Girl, Far From Me, Black Hair, tour à tour profondément nostalgiques et d’une cruauté blessée.

Quant à elle, Polly préfère s’exiler vers le Dorset, pour éviter les possibles échos médiatiques de cette histoire. Elle-même est inévitablement affectée par cette séparation. Possible prélude à une période où elle se jette à corps perdu dans de multiples collaborations, renouant avec son ancien partenaire Rob Ellis pour chanter sur deux titres de son projet Spleen (l’album Soundtrack To Spleen paraît en juillet), se faisant interprète pour des musiques de films (Who Will Love Me Now ? pour le générique de fin de The Passion Of Darkly Noon, de Philip Ridley, ainsi que This Is Mine pour l’anonyme Stella Does Tricks, de Coky Giedroyc). Elle présente également quelques-unes de ses sculptures, à l’occasion de l’exposition « Freezeframe » à Londres : « Il n’y a rien de précieux là-dedans, rien de sérieux non plus. En tant qu’auteur, j’ai souvent tendance à être trop sérieuse. Pour moi, la sculpture est un défouloir, un moyen de me détendre. »



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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