Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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 She Saw Sunset

À une distance désormais supportable de ses tourments, Polly reprend ses compositions là où elle les avait laissées quelques mois plus tôt. Elle renoue aussi avec ses habitudes de collaborations effrénées : en septembre 97, elle fait une apparition dans un court-métrage de la réalisatrice Sarah Miles, enregistre avec Eric Drew Feldman Zaz Turned Blue pour la compilation Lounge-A-Palooza, tandis que parait September Songs, un tribute à Kurt Weill où figure sa reprise Ballad Of The Soldier’s Wife. Puis, à peine 1998 entamé, il y aura le duo avec Tricky, Broken Homes (sa voix étonnamment distante constitue un bel attrait), deux titres co-écrits avec Pascal Comelade, pour L’Argot Du Bruit (Green Eyes et surtout Love Too Soon, où elle s’essaie au transport romantique le plus désuet, avec talent). Sans compter le film de Hal Hartley, The Book Of Life. Parlons-en d’ailleurs.

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The Book Of Life

Ce réalisateur new yorkais indépendant avait fait sa connaissance en 1995, alors qu’il souhaitait inclure la chanson Water dans son film, Amateur. Depuis, une relation amicale s’était noué, et Polly découvrant avec intérêt sa filmographie, lui soufflait son envie d’obtenir un rôle dans un de ses films, mais sans trop y croire. Pourtant, à son retour des Etats-Unis, elle est contactée par Hartley, qui lui propose de participer à un projet ; c’est une commande d’un producteur français, une collection de films réunissant dix réalisateurs sur le thème du passage à l’an 2000. Polly reçoit le scénario et accepte, exaltée.

Malheureusement, The Book Of Life est au final profondément laid et ennuyeux. Polly y incarne Marie Madeleine, accompagnant Jésus (Martin Donovan) lors de son arrivée à New York, à la veille du nouveau millénaire. Le scénario n’est pas le pire, bien qu’il se résume à de ridicules divagations new age - une vague histoire de troc avec le Diable, convoitant un… disque dur biblique, parsemée de joutes mystiques plombées au Valium, dans des halls d’hôtel désertés ou au comptoir d’un bar, ce genre de réjouissances. Mais surtout, le film est d’une incroyable laideur. Constamment alourdie par une esthétique indigeste, l’image est soumise tout du long à une espèce de ralenti traînant, qui fait horreur, au même titre que la photo baveuse et les cadrages obliques. Tout donne la sale impression de regarder un très mauvais téléfilm des années 80. La prestation de PJ reste discrète et s’efface dans le naufrage, la seule mélancolie charmante de son visage ne suffisant pas à accrocher les fanatiques les plus éperdus. D’ailleurs en y songeant, l’unique mérite du film est de ne leur être absolument pas destiné (contrairement à certains, où l’on sent que tout converge vers l’apparition de la « rock-star »). The Book Of Life ne succombe pas à cette logique et suit sa propre voie, aussi pénible soit-elle.

Outre ces tentatives cinématographiques, Polly avait réussi à compléter les chansons de son futur album, et à leur imposer une vision nouvelle. Toujours guidée par son désir de se plier à des formes différentes, la couleur de sa mutation était désormais fixée ; elle entre en studio à Londres en mars 98, avec peu ou prou la même équipe que pour To Bring You My Love, Flood à la barre, assistée par John Parish, Eric Drew Feldman, Mick Harvey mais aussi le compagnon des débuts, Rob Ellis. Pour l’enregistrement, Polly s’ouvre à de nouvelles techniques. Elle a depuis peu découvert la musique électronique, grâce à un ami, et n’y ayant jamais vraiment prêter attention auparavant, se révèle captivée par ces sonorités. Ce sera donc par cette avancée dans un style presque inconnu pour elle, que se jouera le renouveau de son approche. Une fois les sessions complétées, Polly se consacre à ces fameuses collaborations évoquées plus haut. Le reste du temps, elle flâne en bord de mer, près de ce nouvel appartement qu’elle vient d’acquérir, puisant l’inspiration dans les éléments marins - comme en témoigneront les illustrations du futur album.

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Is This Desire ?

Et lorsque Is This Desire ? sort en septembre 98, c’est un nouvel éveil. Un son, inédit chez Polly, qui assume sa duplicité. À l’image de sa personnalité sans cesse tendue vers la lumière sans pouvoir renoncer à l’obscurité, l’album alterne des titres très mélodieux (pop, sans ambiguïté) et d’autres étouffants et sourds, où le malaise est prégnant. Cette confrontation est perceptible jusqu’à la pochette, où il y a deux PJ Harvey, dos tourné l’une à l’autre, annonçant la dissemblance. S’il n’y avait ces titres anxiogènes, Is This Desire ? aurait incontestablement été un album pop (même très mélancolique), celui où Polly s’ouvre à la beauté simple de sa voix (elle chante ici avec quelques-unes de ses plus belles inflexions), à des dominances de claviers apaisés, concentrés sur l’émotion plutôt que sur l’énergie : Angelene et ses accords tendres et sereins, The Garden d’une pureté bouleversante, ou encore Catherine, dans laquelle elle traîne une affliction et un éloignement à peine reconnaissables. Au lieu de cela, un courant morbide menace de l’emporter, qui reconnaît dans des textures synthétiques et industrielles une nouvelle voix pour s’exprimer, là où les guitares deviennent impuissantes. Des prénoms féminins hantent les titres, ceux d’héroïnes perdues, Angelene, Elise, Catherine, Leah, autant de destins à choisir. Des basses grondantes et saturées n’ont même pas le courage d’élever le ton (Electric Light) et des rythmiques de tôle et de carnage (Joy) ruinent à jamais les rêves d’apaisement.



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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