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Philippe Manœuvre

Philippe Manœuvre

par Arnold, Milner le 17 janvier 2006

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IR : Sans transition, on vous voit souvent sur les plateaux TV, pour parler de Michael Jackson ou de Madonna ? Est-ce que ça vous plaît ou est-ce une contrainte ?

PM : Non, on m’appelle, on me demande... Mais je le fait, parce que dans le cas de Jackson, j’ai quand même écrit un livre sur lui, c’est moi qui ai passé ses premiers clips et je suis le seul journaliste en France qui l’ait rencontré. Mais, j’en ai refusé beaucoup plus. J’en ai fait deux sur Jackson et une sur Madonna. Mais, les gens m’en parlent tellement comme si c’était une espèce de honte. Mais le problème, c’est que j’ai déposé des projets d’émission sur les Brats, les Naasts, les Second Sex... Personne ne me rapelle... Dès que je dis : « On va faire un truc sur Jackson ou Madonna », tout le monde veut ! C’est le drame de la télévision. Mais, on ne m’appelle pas pour parler de trucs intéressants. Si, sur Direct 8 il n’y a pas si longtemps, on m’a invité pour parler de McCartney, j’étais très content.

IR : Vous préfèreriez être appelé plus souvent mais pour d’autres groupes ?

PM : Ah oui ! Bien sûr. Même mettre en scène. Mais, on va s’en occuper. On a ramené le rock, maintenant les groupes sont signés. Mais, ils ne vont pas s’arrêter. Ils vont partir en tournée et moi, je vais suivre un peu l’affaire avec une caméra. Ca m’amuse, leur aventure m’amuse. Après, on va sortir un DVD dans le Rock & Folk ou peut-être en vente, à côté, je ne sais pas encore. Mais, on va filmer la tournée Province-Paris, ça va être trop drôle.

IR : Mais, est-ce que en dehors de cette scène (Brats, Naast, Second Sex, etc) qui ont un style de rock quand même assez sauvage, vous surveillez aussi les nouveaux groupes (genre electro rock etc...) ?

PM : Nan, l’electro rock, je n’y crois pas. Incroyablement, on revient toujours à Air. C’est Air qui fait le meilleur truc, avec des vieux instruments... D’ailleurs, je viens d’entendre un nouveau morceau de Air. Encore une fois, il n’y avait pas un instrument de plus de 1970 et j’ai jamais entendu un truc aussi futuriste. Comment ils font ? Je ne sais pas. C’est des génies. Mais on aime bien autre chose. Comme on est dans les groupes de Paris, il y a des groupes comme Nelson. Ça y est, ils sont signés et ils sortent un album dans deux mois. Ça n’a rien à voir avec le garage punk, c’est de la noisy-pop, mais bien sûr qu’on va en parler. Bon, il s’avère que tous les groupes du Gibus, leur idée est de faire des chansons des Beach Boys avec la patate des Stooges. C’est ce qu’ils disent tous. C’est un beau but ! Si ils y arrivent, bravo. Parce que, attention, ça va pas être facile à faire en studio. Mais ça ne nous empêche pas de parler de Nelson et de découvrir Mickey 3D dans les auto-produits. C’est quand même nous qui avons sorti Mickey 3D. Si vous voulez, il y a des trucs de coeur, et d’autres où on reconnait que c’est bien. Maintenant, on est pas les Champions du Monde du prog. Mais, si on trouvait un bon écrivain prog, on le publierait... Le problème du prog rock, c’est qu’au début, c’était Paringaux et Adrien qui écrivaient les grands articles mythiques sur Procol Harum ou King Crimson... Deux des meilleurs écrivains de tous les temps. On a jamais eu mieux en France. Et quand ils écrivaient dix pages sur Procol Harum ou Magma, on y croyait.

IR : Dans Almost Famous le personnage de Lester Bangs a une théorie comme quoi, les rock critics ne sont pas cool.

PM : Non, on n’est pas cool. En tout cas, Lester Bangs, dans le film, est une reconstitution parfaite du bonhomme. Mais, il y avait plein de Lester. Le problème de Lester Bangs était le même que celui de certains rock-critics français. Il avait raison le mois où ça sortait, le mois d’après, il avait changé d’avis. Mais, il était capable de changer d’avis et de le reconnaître. Notamment sa fameuse critique de Kick Out The Jams qu’il a passé tout sa vie à expier. En fait, il voulait tellement écrire pour Rolling Stone qu’il a démoli un groupe exactement comme Rolling Stone le voulait, une fois que c’était publié, il s’est rendu compte que, oui il avait un nom, mais il avait tort ! Et c’est terrible de se gourer ! Moi, je me suis trompé sur les Cure, je me suis trompé plein de fois.

IR : ... et les Ramones...

PM : Sur les Ramones aussi. Je trouvais ça comique au départ. On avait besoin de nouveaux Stooges, pas besoin de mecs avec des T-shirts Mickey ! C’était donc des Mickeys ! Donc, j’avais piqué ma crise... Exactement au même moment, Nick Kent disait que c’était génial et que c’était exactement ce qu’il fallait faire. Et d’albums en albums, Nick Kent perd tout intérêt. Arrivé au Live, il dit :« C’est fini, je marche plus dans le cartoon ». Et moi : « Alors là, c’est incroyable. C’est vraiment un vrai cartoon. Ils se sont mis à accélérer le concert. En 39 minutes, ils ont joué quatre albums... C’est du Tex Avery ; moi, ça m’intéresse. » Fondamentalement, nos voies se sont croisées. Je suis devenu pro-Ramones à partir du Live et Nick Kent anti. En même temps, je m’étais pas trompé sur les Pistols, etc... Enfin, après vous vous balladez en disant : « C’est moi qui ai lancé le Velvet » « Où ? » « Par la fenêtre »... (rires). Un journaliste lance rien ! On contribue à l’effort de guerre ! C’est les groupes qui se lancent eux-mêmes. Brian Jonestown Massacre, on peut vous en parler en long, en large et en travers. Ils ont donné un concert monstrueux à Rennes. Mais d’une force ! Et là, tous ceux qui ont vu le concert en parlent. C’est tout. C’est ça, le boulot. La scène, c’est le sérum de vérité d’un groupe.

IR : Il vous arrive de redescendre dans la fosse de temps en temps ?

PM : Évidemment. Aux dernières Transmusicales, j’étais au premier rang, tout le temps. Pogoter, je m’en fous, ça n’a jamais été mon truc, même en 1977, je ne pogotais pas beaucoup. Parce que je suis quand même là, en observateur. Je suis pas là en touriste ou en acteur. Je suis pas là uniquement pour prendre du plaisir, il faut quand même aussi que j’observe. Paringaux avait très bien définit ce boulot. Il disait : «  Il y a le public, il y a les artistes et nous, on est dans cet espèce de no man’s land avec trois videurs ». On voit ce que fait l’artiste, on écoute, ça prend ou ça prend pas. Des fois, ça cartonne, les gens comprennent tout et ils suivent l’artiste. Des concerts comme ça... En 1995, il y a les Smashing Pumpkins : extra-ordinaire, total ! Il y a Nirvana au Zénith aussi, bien sûr. Il y a des concerts comme ça où tout marche ! L’artiste arrive, il rigole, la salle rit avec lui, il dit un mot tout le monde reprend... Il y a une ambiance, il y a un « moment de moment » comme dit Johnny Halliday. (rires retentissants) On a toujours pas réussit à le résumer mieux... C’est des Moments de Moments...

IR : Que pensez vous de la qualité au niveau sonore des salles parisiennes ?

PM : Ça dépend toujours de la sono du groupe. C’est les groupes qui amènent ou pas la bonne sono. Par exemple, les Stones à Bercy, c’était une catastrophe alors que R.E.M., c’était sublime. Donc, c’est pas la salle qui est en cause. Les Cramps à l’Élysée Montmartre, on n’entendait rien et il y a des fois ou c’est génial. Il faut savoir aussi que dans les salles, il y a des mouchards reliés à la Préfecture de Police. A l’Élysée Montmartre, il y a des micros reliés au commissariat ; si ça dépasse les 102 décibels, les flics viennent fermer la salle. Donc, vous avez des groupes qui vont mettre une écharpe sur les mouchards et qui jouent à 102 dB comme ça, les flics n’entendent rien. C’est pas gagné en France ! On n’est pas dans un pays rock’n’roll ! On est des résistants.

IR : Et que pensez vous des concerts parisiens ? Je trouve parfois l’ambiance un peu entachée par quelque bobos qui sont casse-l-ambiance... Comme aux Whites Stripes par exemple.

PM : Ça bougeait devant pourtant, les kids... Mais, c’est le problème des Whites Stripes, c’est qu’ils ont deux publics : ils ont le public Rock & Folk et le public Inrocks... Il y a les deux. Il y avait du bobo assis qui se disait (il prend un ton précieux) : «  C’est très bien, c’est du blues déstructuré, je crois »... (rires) Et puis ils attendent le tube, aussi. Les Whites Stripes sont victimes de ça, c’est le groupe qu’il FAUT voir, pour après dire en dîner (ton précieux) : « J’ai vu les Ouailles Straillpes, on y était... ». Mais bon, en même temps, on va pas les tuer, on peut pas être tous branchés pareils. C’est pas grave. L’important, c’est que ce groupe aurait pu faire Bercy et ils n’ont pas voulu. C’est des groupes qui continuent à faire quelque chose qu’on aime bien. Même si sur Rock&Folk, on a fait un article où on se demande comment ça peut évoluer avec une batteuse aussi nulle. Quand on a un grand guitariste comme ça, si il prend une mauvaise rythmique, il ira jamais nulle part ailleurs.

IR : Mais on disait la même chose de Moe Tucker aussi...

PM : Et de Van Halen ! Et Van Halen, il aurait eu un bon batteur, on sait pas où ça aurait été... Mais là, l’article posait une vraie question de musicien en disant : « Avec une dame qui joue aussi mal, qu’est-ce qu’il va faire, l’autre ? ». Et l’autre, justement, c’est bien ça qu’il veut faire. Il veut creuser le sillon, il est bien dans son espèce de truc... C’est intéressant comme question.

IR : Quel est le pire qui puisse arriver au rock selon vous ?

PM : Aujourd’hui, la magie disparaît de plus en plus. On arrive à des recettes, des ficelles... Par exemple dans le cinéma, il n’y a pas un film qui sorte sans qu’il ait été testé avant sa sortie en salle. On te donne une carte : «  La fin vous a plu ? Tel personnage vous a plu ? etc... ». Donc bientôt, on peut imaginer qu’on réunira trente mecs. « Tenez, voilà le nouveau disque. Le solo vous plaît ? Plus long ? Plus court ? ». Je voudrais pas que le rock tourne comme ça. Que le prochain disque des Naasts soit jugé par un panel. Attendez... Le rock, ça a toujours été des mecs en studio. Il y a toujours le même truc : une maison de disque ou un manager qui débarque en disant : « Attendez les mecs, on peut pas faire ça ! Ca n’a jamais été fait ! ». Et le groupe de répondre : « Si ça n’a jamais été fait, c’est nous qui allons le faire ! ». C’est l’anti-marketing absolu. Et c’est ça, le rock’n’roll ! Et après, on a un solo de batterie de 20 minutes, un double CD avec des morceaux acoustiques... « Ça n’a jamais été fait donc je dois le faire »... C’est ça, le rock’n’roll. Ça a toujours été ce côté un peu dingue, un peu maboule.

IR : Et bien, merci Philippe Manœuvre d’avoir répondu à nos questions. À bientôt.



[1Les soirées au Gibus reprendront tous les vendredis soir à partir du mois d’avril. Ces nouvelles sessions verront l’arrivée de nouveaux groupes, dont une dizaine de province.

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