Portraits
Placebo : Médicalement rock

Placebo : Médicalement rock

par Psymanu le 28 mars 2006

Placebo fête cette année ses dix ans de carrière. À l’heure où paraît leur cinquième album, un petit bilan s’impose sur ces héros du rock indie devenus machine à déplacer des stades.

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 Premier chef-d’œuvre

Malgré son statut revendiqué de groupe « indé », Molko et sa bande voient loin. Ils quittent Caroline Records pour les gros de chez Virgin en 1997 afin d’y élaborer la suite des évènements. Et le moins que l’on puisse dire est que l’humeur n’est pas spécialement à la franche rigolade. Le groupe part s’isoler dans un air plus pur.
Brian Molko : « Quand je me suis mis à écrire les paroles, ma vie professionnelle n’avait jamais été aussi florissante. Par contre ma vie privée n’avait jamais été aussi catastrophique. Je me détestais pour en être arrivé là, pour avoir laissé mon cœur se briser en petits morceaux, pour avoir à ce point maltraité des gens chers. »
Le reste du groupe est au diapason, et le titre du nouvel opus tout trouvé (avant même que la musique ne soit composée) : Without You I’m Nothing, cri du cœur à l’attention des délaissés et de ceux qui les ont délaissés. Par leur faute. Déclaration d’amour entre membres, également, puisque leur vie ne s’est jamais autant résumée qu’à leur activité au sein de Placebo. Néanmoins, refrain connu, la détresse est souvent un formidable vivier créatif, ça n’est pas en ces instants qu’il est question de déroger à la règle, l’écriture coule toute seule, les titres s’enchaînent sans heurts majeurs, le groupe se rassure : la suite ne peut qu’être grandiose.


Le 3 août 1998 sort le single de la tant attendue séquelle à Placebo. Il s’appelle Pure Morning et constitue une claque magistrale qui enfoncera plus fort encore les quelques portes du succès qui demeuraient closes. C’est à peu près à ce moment-là, en effet, que les grands media commencent à s’intéresser au groupe. Virgin, c’est une puissance de diffusion supérieure, on entendait déjà un peu de Placebo sur certaines radios, mais cette fois-ci leur musique commence à tourner en boucle, la télévision aussi se met à inviter Molko et ses hommes. Et à diffuser le clip (réalisé par Nick Gordon). Ce clip, tous ceux qui l’ont vu en gardent un souvenir impérissable, qu’ils en aient goûté la musique ou non. Une foule terrifiée fixant le haut d’un immeuble au bord duquel se tient une personne (Brian Molko, plus féminin que jamais), prête à commettre l’irréparable. Pour bon nombre d’amateurs de rock (dont l’auteur de ces lignes), ces images sont le point de départ d’une passion éternelle, peu de groupes avaient su porter le mal-être au sommet du glamour. Bien entendu, le chanteur était « bizarre », sa voix de canard peut être irritante et peu mélodieuse de prime abord. Il y avait aussi son français parfait, ajoutant à la désorientation que provoquaient alors chacune de ses apparitions : Garçon ? Fille ? Anglais ? Français ? Rien n’est défini a priori, avec Placebo, chacun doit remettre en cause ses certitudes les plus établies. Parmi ces certitudes, il en demeure une qui frappe d’emblée et reste inébranlable, c’est la qualité de l’album Without You I’m Nothing. Il démarre sur les chapeaux de roues avec Pure Morning, le single évoqué plus haut, lancinant mais puissant, et dont, de manière surprenante, Molko reniera les paroles, plus tard : « [...]En revanche, une chanson comme Pure Morning, je trouve ça super au niveau musical, mais les textes... c’est de la merde. C’est pas possible d’écrire un truc comme ça ! Du coup, sur scène, je me concentre sur la guitare et j’essaie d’oublier les mots ». Il poursuit avec un morceau très dur dans la forme et dans le fond, Brick Shithouse, une sombre histoire de cocufiage plutôt drôle et réjouissante, la vraie rampe de lancement du disque. Il est suivi du très Cure You Don’t Care About Us. La nouveauté, c’est l’apparition de titres vraiment lents et minimalistes, preuve que Placebo tient parole et se met en danger en tentant la mise à nu, toujours dangereuse pour qui n’a rien dans le bide, ce qui n’est pas leur cas. Ask For Answers est de cette veine, et est une réussite. The Crawl un peu moins, il laisse un goût d’inachevé, peut-être voulu par le groupe, mais du coup il est soit trop sombre soit pas assez, comme le cul entre deux chaises. Dans le genre, My Sweet Prince est une merveille. Une chanson d’amour comme le groupe n’en fera quasiment plus jamais, pleine de mots simples mais à leur juste place, on découvre à quel point un Molko plus apaisé dans ses vocalises peut s’avérer un chanteur remarquable. Avec Without You I’m Nothing, Placebo entame sa collection de tubes imparables : Allergic, moment de folie lorsqu’il est interprété en live (comme la plupart de leurs titres, d’ailleurs), Every You Every Me, qui fera le bonheur d’un teenage movie (Crual Intentions) adapté des Liaisons Dangereuses, et surtout le morceau titre, « l’autre » chanson d’amour monstrueuse (avec My Sweet Prince, donc), qui sera tellement réclamée au groupe lors des tournées suivantes qu’il finira par la virer durant une longue période, jugeant ne plus pouvoir y apporter quoi que ce soit de neuf et de spontané. Without You I’m Nothing se clôt par Burgen Queen, allusion au passé luxembourgeois (le jeu de mot « Luxemburger queen », à rapprocher d’une enseigne de restauration rapide).
Brian Molko : « C’est une chanson très calme, très triste. Le personnage que je mets en scène cumule les pires caractéristiques qu’on puisse avoir au Luxembourg : il est gay, goth et accro à l’héroïne. Quand j’en parle, ça me fait plutôt sourire. Mais je pense que ça donne une idée assez juste de ce que peut être la vie au Luxembourg. [...]Ce personnage, ça pourrait être chacun de nous. Il suffit d’être né un peu malchanceux, au mauvais endroit. »

Pour beaucoup, cet album reste le « big one », le meilleur du combo considéré comme à son sommet. Ça se discute. Autour de ce disque, il faut noter les deux appels du pied à notre douce France, qui s’est tout de suite prise de passion pour nos trois larrons. Nicholas Elliot, metteur en scène et acteur à ses heures (il a notamment joué dans Shadow Of The Vampire d’Elias Merhige), traduit Burger Queen en français pour Molko qui l’enregistre et le fait paraître spécialement pour nous. Gentil, non ? Et c’est pas fini : dans un autre style, mais il y a l’intrigante bossa-nova de Mars Landing Party, qui figure en b-side de Pure Morning, et son leitmotiv « embrasse-moi, mets ton doigt dans mon cul », que Molko définit comme une rencontre entre The Girl From Ipanema et Je T’Aime Moi Non Plus. Le titre bonus/caché aussi vaut le détour : il s’agit de la mise en musique d’un message laissé par un maniaque sur le répondeur de Brian. Inquiétant. De ces sessions est également issu la cover de 20th Century Boy des T-Rex, renforçant l’image glam du groupe aux yeux du public et qui servira au film Velvet Goldmine, où le trio fait une apparition. Enfin, plus notable est l’enregistrement d’une version de Without You I’m Nothing en duo avec Bowie. On peut considérer cette initiative comme l’expression publique définitive de leur affection réciproque : après ce sublime effort, il ne sera plus utile d’y revenir.



[1Sources utilisées pour la rédaction de cet article :

  • sur la toile :
www.placeboworld.co.uk (site officiel)
Ce site propose notamment de nombreux articles archivés extraits de diverses revues, dont le contenu fut utilisé ici.
 
www.placebocity.com (site francophone dédié au groupe)
Ce site propose notamment des articles archivés extraits de diverses revues, ainsi que de brèves biographies dont quelques éléments furent utilisé ici.
  • Revue spécialisée : Les Inrockuptibles : Les Intégrales Rock #01

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