Portraits
Renaud : Chanteur énervé et énervant

Renaud : Chanteur énervé et énervant

par Arnold le 28 novembre 2006

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 Les premiers pas sur les planches

Durant les vacances de Pacques 1971 à Belle-Ile-En-Mer, Renaud fait la rencontre de Patrick Dewaere et de Sotha qui font alors partie de la troupe du Café de la Gare. Il leur joue quelques-unes de ses chansonnettes. Le courant passe très bien et les trois jeunes gens sympathisent très vite. Dewaere invite alors Renaud à venir les voir au Café de la Gare. Quelque mois plus tard, il intègre carrément la troupe, remplaçant au pied levé l’un des acteurs indisponible. Il fait ainsi la connaissance des autres acteurs de la bande : Coluche, Miou-Miou, et Henry Guibet. Il fait ses débuts sur les planches dans Robin Des Quoi ?, une pièce de Romain Bouteille, le fondateur de la troupe.

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Renaud dans sa période « dandy »
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Mais Renaud n’est pas non plus un excellent acteur et rend bientôt sa place à l’acteur qu’il remplaçait. Nous sommes en 1972, Renaud se lasse de la vie parisienne et décide d’aller faire un tour dans la Cité des Papes. Il consacre cette période à perfectionner son art, et tente de faire carrière dans l’un de ses domaines de prédilection. Mais il déchante vite devant le peu d’avenir que lui offre cette ville. Dans une lettre qu’il adresse à son frère le 19 septembre, il écrit : « Dans cette Byzance lointaine où je »refais ma vie« , je m’emmerde autant qu’à Babylone-la-magnifique où vous croupissez. Ici, les perspectives d’avenir sont quasiment nulles, aucun espoir de réussir dans un quelconque domaine : littérature, poésie, chanson, théâtre. » Renaud cherche encore sa voie, mais peine sérieusement à la trouver à Avignon. Il mène sa vie comme il peut, sans savoir de quoi sera fait demain. Quelque mois plus tard, il écrira : « L’année prochaine, je ne sais vraiment pas où je serai. Mais de toute façon, certainement pas à Avignon. C’est beau, d’accord, mais qu’est-ce qu’on s’y fait chier ! J’irai peut-être en Afrique du Sud ou au Chili. Mais pour y faire quoi ? ».

En 1973, Renaud revient à Paris et continue de se chercher. Il vit sa période dandy. Il fréquente la Coupole, le Select, tous les hauts-lieux branchés du quartier Montparnasse. Il s’imprègne de ces endroits où sont passés de grands artistes tels Hemingway, Warhol, Lewis Carroll, etc. [3]. Il lit, il écrit, il est même publié dans L’Energumène, la petite revue littéraire de Gérard-Julien Salvy (écrivain et éditeur). Il traîne aussi à Montmartre. Il se passionne pour l’histoire et la culture populaire de ce quartier. Renaud tombe amoureux de Paname... Il découvre aussi qu’il peut chanter dans la rue et gagner sa croûte avec ça. Avec ses potes Michel Pons (accordéoniste) et Bénédicte Coutler (guitariste), il se pose dans les rues de la butte, et chante des chansons du répertoire populaire parisien ainsi que certaines de ses chansonnettes comme La Coupole, Le Gringalet, Amoureux De Paname... Ils jouent aussi dans les cours d’immeubles pour le plus grand bonheur des ménagères qui restent à la maison et qui les payent allègrement (ils se font parfois 500 Fr par jours !!)

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Renaud et son pote Michel Pons
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Un jour de 1974, alors que le poulbot et ses poteaux se sont installés devant le Café de la Gare pour occuper le public de Coluche qui fait la queue, un homme se détache de la foule et vient voir les trois jeunes. Il tend sa carte : « Bonjour, je suis Paul Lederman. J’aime bien ce que vous faites, n’hésitez pas à passer me voir à mon bureau ». Ni une, ni deux, voilà que les P’tits Loulous (nom choisi par Lederman) assurent officiellement la première partie de Coluche, mais sur les planches du Caf’Conc’ cette fois et non plus dehors. Mais voilà qu’au bout de quelques mois, Michel est appelé pour son service militaire (Ô joie...) ce qui rend le répertoire un peu bancal. Cela compromet aussi fortement le projet du producteur-homme-d’affaires qui, flairant un bon coup, imaginait déjà un album mêlant reprises sur une face, et chansons de Renaud sur la deuxième. De plus Renaud juge cette proposition absolument ridicule et refuse promptement. Il préfèrerait encore retourner chanter dans les rues, juste avec son ami guitariste.

Puis un soir, Jacqueline Herrenschmidt et François Bernheim découvrent Renaud. Ils tombent amoureux du personnage. Son apparence de poulbot, sa gouaille, ses textes et ses histoires les séduisent à tel point qu’ils proposent au jeune homme de l’aider à enregistrer un album. C’est ainsi que Renaud entre en studio pour enregistrer ses chansons au printemps 1975. Amoureux De Paname voit le jour. On y retrouve des portraits de la rue peints avec tendresse (La Java Sans Joie, Gueule D’Aminche, Le Gringalet), des textes poétiques (La Coupole, La Menthe A L’Eau,...), et surtout trois textes acides et bien sentis (Hexagone, Société Tu M’Auras Pas, Camarade Bourgeois). Renaud retranscrit ce qui l’entoure, ce qu’il ressent et ce qu’il vit avec brio.

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À sa sortie, l’album ne connait pas un franc succès. Il faut dire qu’il fait un peu tache dans le paysage musical de 1975. L’heure est au modernisme d’un côté, aux paillettes de l’autre... Avec sa galette qui fleure bon les chansons du début du siècle, les valses musettes, et les rue de Paris, Renaud a du mal à faire son trou et ne vendra que 2000 copies d’Amoureux de Paname. Pour couronner le tout, sa chanson Hexagone est boycottée de partout. Il faut dire aussi qu’il n’y va pas de main morte. Avec ce titre, Renaud met les pieds dans le plat et dresse une liste définitive des travers de ces Français chauvins comme pas deux. Alors évidemment, en pleine France giscardienne, ça ne plait pas vraiment. Et puis quand ça dérange, on attaque. Renaud se voit déjà qualifié d’imposteur. Lors de son premier passage télévisé où il joue Camarade Bourgeois [4](évidemment, Hexagone étant censurée...), certains estiment que le jeune artiste est opportuniste (il est de bon ton de taper sur les classes aisées), et que tout n’est que stratégie commerciale avec cette tenue de poulbot d’un autre temps. Ce qui, en étant honnête, ne serait pas très malin car en cette période moderniste son accoutrement suscitait plus souvent des sourires un peu moqueurs plutôt qu’une franche adhésion. Eh oui, Renaud est bien comme ça tous les jours, habillé en poulbot, il parle avec un accent de titi parisien bien appuyé et chante des chansons d’un autre temps, parce qu’il aime ça tout simplement. Peu d’animateurs radios oseront parler de lui. Jacques Erwan sera même viré de France Musique pour avoir osé programmer la chanson bannie. C’est quand même au cours de l’un de ses émissions que Lucien Gibarra, patron de la Pizza du Marais, le remarque et l’invite à jouer chez lui.

En 1976, Renaud occupe donc régulièrement la scène de la « Zappi », comme l’appellent ses habitués, où ont pu se succéder d’autres chanteurs tels que Julien Clerc, Maxime Le Forestier, Higelin ou Lavilliers. On le trouve aussi des fois derrière le bar histoire d’arrondir les fins de mois difficiles. Eh oui, avec son album qui a fait un flop, ce n’est pas tout les jours « Byzance » ! Ses histoires de marlous, et ses textes énervés séduisent très vite le public du Café Théâtre qui se reconnait dedans. Il faut dire qu’en face de lui, on a un autre type de gars des rues... Blousons noirs, Jeans, Santiags... Renaud découvre les loubards, les vrais, les purs, les durs, ceux qui viennent des cités HLM ! Loin des clichés de violence gratuite, de voyous sans foi ni loi, Renaud se découvre une bande d’amis, et vire lui aussi loubard. Il troque alors sa tenue de poulbot pour le blue jeans (un vrai Lévi-Strauss, le même que James Dean), les ’tiags (t’as des bottes mon potes, elles me bottent !), et le perfecto (t’as un blouson mecton, l’est pas bidon) [5]. Ses textes vont ainsi évoluer, intégrer le verlan, il va maintenant évoquer les loubards, leurs virées, et surtout leur quotidiens.



[1sur l’album Laisse Béton, 1977

[2sur l’album Amoureux de Paname, 1975

[3cf. la chanson La Coupole sur Amoureux de Paname

[5Extraits de Laisse Béton...

[6mention spéciale pour Rock & Folk qui se voit aussi attaqué dans L’Auto-Stoppeuse qui a un pote qui est journaliste chez VSD/ qui écrit parfois chez Rock & Folk sous un faux nom/ puis qui serait pédé comme un phoque mais loin d’être con

[7Tatatsin : Cri de guerre de visage pâle. Inimitable. le « Tatasin » en débute de chanson annonce en général une situation dramatique, un peu comme le « je serai franc » des hommes politiques qui annonce en général un mensonge. (ext. du Dictionnaire Enervant, Programme-Dictionnaire de la tournée « Visage pâle attaquer Zénith », 1988

[8Pour voir le clip de Morgane De Toi ? Cliquez Ici !

[10Il en enregistrera une version en anglais qui sera bien évidemment censurée en Angleterre. En revanche elle tournera en boucle dans les pubs d’Irlande du Nord... Étonnant non ?

[11On peut retrouver ses chroniques dans le recueil Renaud Bille en Tête paru en 1994 aux éditions du Seuil. CF. Sources

[12Oui, inutile de le préciser mais Pascal Fioretti est homosexuel...

[13Référence à sa chanson de 1980 Où C’est Que J’ai Mis Mon Flingue sur Marche A L’Ombre

Vos commentaires

  • Le 2 octobre 2011 à 18:45, par kilotire En réponse à : Renaud : Chanteur énervé et énervant

    j’aime bien Renaud
  • Le 22 octobre 2013 à 12:12, par Jerry En réponse à : Renaud : Chanteur énervé et énervant

    Merci pour ce billet sur le chanteur Renaud. Un artiste authentique , singulier et un véritable mythe vivant de la chanson française . Depuis ses premiers tubes que furent « Laisse béton » , « Adieu Minette » , « C’est mon dernier bal » à « Arreter la clope » ou « les bobos » en passant par, l’incontournable « Mistral Gagnant » et « En cloque » . Un chanteur qui résume à lui seul ce que fut la France dans les années 80 . Un exemple !

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Livres
-* Renaud, Bille en Tête, Editions du Seuil, Coll. Point Virgule, 1994
-* Renaud, Envoyé Spécial Chez Moi, Editions Ramsay, Coll. Pocket, 1996
-* Thierry Séchan, Renaud, Bouquin d’Enfer, Editions du Rocher, 2002
-* Laurent Berthet, Renaud, Le Spartacus de la Chanson, Christian Pirot Editeur, 2002
-* Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Editions du Rocher, 2006
 
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