Portraits
The Specials, la conscience de la communauté

The Specials, la conscience de la communauté

par Milner le 8 mai 2005

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 Changement de cap

L’album - sobrement baptisé More Specials, une discipline dans laquelle le groupe ne fut jamais très à l’aise - sortit la semaine suivante et fut chaleureusement reçu par les fans tout comme la presse, ce qui lui permit d’atteindre la 5ème place des classements britanniques. Il fut pour la première (et la dernière !) fois le résultat d’un effort commun où chaque musicien apporte sa contribution à l’édifice, cela afin d’étouffer les dissensions internes parues précédemment. Séduit par ce projet démocratique, Dammers agença l’album en deux faces, deux visions musicales distinctes. La face A reste des plus classiques puisque le contenu résolument dansant et ska reste de rigueur ; elle comporte dans sa majorité des titres composés par les membres du groupe. Outre la reprise de Prince Buster en ouverture (Enjoy Yourself), les autres morceaux restent pour autant convenus sans pour autant verser dans le cliché. La première indication du changement à venir sera audible sur le titre suivant Man At C&A où il est question de moratoire nucléaire, de péril atomique le tout dans une atmosphère glauque qui dominait le début des années 1980 où la peur grandissant d’un conflit entre les deux superpuissances de l’époque avait heureusement accouché de la campagne pour le désarmement nucléaire, bref Tchernobyl avant l’heure. Avec une ode à J.B. (titre hommage à James Bond ou James Brown ! - au vu du contenu musical) comme conclusion, la première face se terminait sur une bonne note.

Dès la face B, tout bascule. Le groupe, comme Madness à l’époque, s’éloignait sensiblement des contraignantes influences ska et s’orientait vers une nonchalance très lounge et jazzy. Dammers introduit de nouvelles sonorités, oubliant la signature ska et punk du début pour doucement glisser vers le cha-cha, la rumba, des thèmes cinématographiques ou la musique d’ascenseur comme le muzak. Le sommet de l’ensemble restant International Jet Set où l’auditeur est transporté dans un vol aérien particulièrement menaçant et inconfortable en provenance de l’enfer ; les claviers triturent un thème de spaghetti western alors que des voix célestes annoncent des destinations inconnues, ce qui était tout bonnement inhabituel à l’époque. Dans leurs critiques, les journalistes s’éberluaient de la facilité avec laquelle le groupe était passé du ska au cha-cha sans rien perdre de sa virile pose punk. C’est alors un groupe émotionnellement et physiquement lessivé qui reprit de nouveau la route des tournées pour promouvoir leur dernier effort. Un nouveau single Do Nothing paru en décembre 1980, couplé avec une version de circonstance de Dylan appelé Maggie’s Farm brillamment retravaillée en une chanson sur Margaret Thatcher. Écrite par le guitariste Lynval Golding et dotée d’une magnifique mélodie aux paroles gorgées d’émotion, cette composition s’imposa comme un hit de fin d’année puisqu’elle atteignit la 4ème place des charts et The Specials entama de nouveau une coupure studio des plus méritées où chaque membre s’adonnait à ses projets parallèles.

 Fin de l’aventure


Le groupe se retrouve par la suite au Studios Horizon et publie un single en juin 1981 qui réitère leur capacité à surprendre et captiver. Ghost Town était un chef-d’œuvre hypnotique de décadence urbaine. Le commentaire délibérément social était de trop pour les radios puisque toutes refusèrent de diffuser le titre. Bizarrement, le single ne pâtit pas de ce manque de considération et devint le deuxième titre classé numéro 1 de The Specials. C’était effectivement un hymne pour les égarés - à l’opposé de leurs précédents titres où ils étaient fustigés - les perdants du gouffre économique dans lequel le royaume s’était vu plongé et où, comme le chantait Terry Hall, avec une ferveur encore plus crédible que le casting entier de East Enders, « bands don’t play no more ». Dammers devenant de plus en plus activiste, ce single très politisé était devenu la bande-son des émeutes de banlieues de l’été 1981 et leur slogan était : « Why must the youth fight amongst themselves ? ». Le succès de Ghost Town était un de ces trop rares moments qui voyaient la musique pop transcender sa dénomination première pour tâter le pouls du monde qui nous entoure. Indiscutablement, le morceau le plus fort de la carrière du groupe devait hélas être leur chant du cygne. Un seul groupe, fût-il mixte, ne peut sauver l’époque qui allait virer commerciale avec l’apparition de MTV et des Nouveaux Romantiques et considérer avec effroi les singles glacés de The Specials. Atomisés par le succès et la trilogie album / promo / tournée, le groupe se scinda inexorablement. Après une seconde tournée nord-américaine en août de la même année, le despote Dammers renvoya le manager Rick Rogers après une discussion houleuse. A leur retour en Angleterre, la rumeur d’une séparation enfla, et bien que niée dans un premier temps, elle parut effective lorsque sous l’impulsion d’un Terry Hall excédé par les luttes d’ego, Lynval Golding et Neville Staples partirent fonder Fun Boy Three fin 1981, laissant le groupe se vider de trois de ses membres.

Désormais seul aux commandes du navire, Dammers rebaptisa le groupe The Special AKA et s’efforça de poursuivre l’aventure. Mais le groupe en tant que tel était devenu exsangue. A l’exception du titre Racist Friend datant de août 1983, le groupe était devenu politiquement confus et totalement passé de mode. Dammers revenait en studio avec un faible chanteur de location nommé Stan Campbell pour l’album In The Studio datant de août 1984 peu recommandable. A l’époque, une vision très caricaturale du jazz cool dévastait l’Angleterre (Working Week, Style Council, Everything But The Girl, Sade) et Dammers devait tomber dans le piège comme les autres, son album fatigant ne brillant que pour le très hilarant What I Like Most About You (Is Your Girlfriend) et le single historique Nelson Mandela, classé en 9ème position des charts britanniques, qui ne fut pas pour rien dans la libération de ce dernier. Étrangement, ce sera la dernière fois que le groupe apparaîtra puisque Dammers disparut du circuit musical en 1985 et ferait désormais le DJ dans les pubs de Camden. Entre temps, des formations telles que No Doubt ou Blur ont généreusement puisées dans l’héritage Specials pour se construire une carrière en bonne et due forme. Peut-être que Dammers est-il plus heureux maintenant mais cela reste toujours un gâchis de ne pas avoir exploité suffisamment le potentiel d’un tel talent. Et si tout simplement, il s’était retrouvé à cours d’idées ?

 [1]



[1Références bibliographiques :

  • Magazines : Q Magazine, Mojo, Rock & Folk
  • Ouvrage : You’re Wondering Now - A History Of The Specials de Paul Williams, ISBN 1 898927 25 1

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