Portraits
Tomorrow ne meurt jamais

Tomorrow ne meurt jamais

par Our Kid le 31 janvier 2006

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La formation avait ainsi trouvé un line-up définitif et pouvait songer à travailler sur ses prochains morceaux. En cette fin d’année 1966, le R&B n’est plus un style à la mode, tout comme, à un degré moindre, la soul. Conscient que les temps changeaient, West proposa à ses compères une poignée de chansons que lui et son partenaire d’écriture depuis l’époque du collège et de The Teenbeats, un certain Ken Burgess, avaient

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The In Crowd, peu de temps avant de changer leur nom pour Tomorrow

composées. Le groupe commença à jouer ces morceaux ainsi qu’une reprise de Why des Californiens de The Byrds, un raga qui est étiré sur scène en des versions pouvant durer vingt minutes. En 1967, les éléments du son des In Crowd était pour ainsi dire déjà en place. Le son devenait de plus en plus psychédélique mais le nom du groupe, lui, sonnait désespérément mod. En effet, pour pouvoir jouer dans des clubs comme l’UFO ou le Blaise’s Club, les clubs à la mode, symboles de la culture underground qui fleurissait à Londres à cette époque, le groupe devait changer de nom. Des amis de Twink suggérèrent aux quatre de s’appeler « Now », idée que le batteur proposa au reste du groupe. Wood lui répondit, sous forme de boutade : « Pourquoi pas Tomorrow dans ces cas-là ? ». Avec leur sérieux, ses trois compères lui répondirent que cette idée était géniale et la formation fut définitivement baptisée Tomorrow, en mars 1967. C’est à ce moment que pour différencier les deux John du groupe, on décida d’affubler Wood du surnom de Junior.

 Tomorrow, les rois de la scène londonienne

Coïncidence ou pas, la formation rencontra un rapide succès. D’ailleurs, la réputation scénique de Tomorrow parvint jusqu’aux oreilles du réalisateur Michelangelo Antonioni qui, cherchant un groupe excitant pour son film Blow Up, leur proposa d’y apparaître. Le groupe joua deux morceaux lors d’une répétition pour le film et, bien qu’Antonioni leur dit qu’il appréciait les chansons, le réalisateur leur préféra finalement The Yardbirds. D’après Steve Howe, Tomorrow ne fut pas engagé car le guitariste refusait notamment de détruire sa guitare sur scène : « L’idée de briser une guitare ne me convenait pas. On m’a alors dit qu’une réplique en carton de la guitare allait être réalisée et que je n’aurais pas à détruire une vraie guitare. Ils l’ont donc fait et puis ils nous ont refusé parce qu’on était pas assez importants, pas assez vendeurs mais pas trop à cause de mon refus de briser la guitare. Il me semble qu’on a pas été retenu parce que les Yardbirds et Jeff Beck étaient plus importants que nous. D’ailleurs, on remarque pendant quelques instants que dans le film, Jeff Beck détruit une guitare en carton. Pourtant on avait bien bossé : on avait écrit des chansons spécialement, on avait enregistré et puis, d’un coup, on nous a refusé au profit des Yardbirds ». Malgré cette déception, cela permit tout de même à Tomorrow de trouver une maison de disques qui n’était autre que... EMI qui avait également signé The In Crowd !

À cette date, il n’était pas rare de voir Twink vêtu d’un chapeau ou de tout code vestimentaire rappelant le flower power, signe que le passage du R&B à la musique dite psychédélique était parfaitement maîtrisé. Les quatre ont justement l’occasion de le prouver puisqu’ils entrent en studio avec le producteur Mark Wirtz. Ce dernier précise que Tomorrow leur a été présenté par les membres de Pink Floyd qu’il avait signé sur EMI - bien qu’il ne les a jamais produit, pensant que son ami Norman Smith était un meilleur producteur pour le groupe de Cambridge - et accepta sur le champ de les produire. West, quant à lui, se rappelle que c’est via la structure managériale commune des deux groupes, la Brian Morrison Agency, que le manager de Tomorrow invita Norman Smith à voir les Londoniens jouer au Blaise’s.

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Une pose classique du groupe (de gauche à droite : Twink, Howe, West et Junior)

Toujours est-il que ce dernier apprécia ce qu’il vit et entendit, et réserva une plage horaire aux studios Abbey Road pour vérifier ce que ça pourrait donner en studio. Finalement, Smith ne donna pas suite au projet mais Howe, qui avait travaillé en tant que musicien de session avec un certain Mark Wirtz, lui demanda si la musique du groupe lui plaisait. Wirtz montra de l’intérêt pour certains morceaux dont My White Bicycle, tous ces morceaux étant le résultat de la collaboration entre West et Burgess. Il est intéressant de noter que les chansons composées par le duo portent toutes les crédits « Hopkins/Burgess », pour la simple raison que la famille de West ne croyait toujours pas qu’il pouvait être l’auteur de ces chansons jusqu’à temps de le lire noir sur blanc dans les crédits. Le thème de la chanson My White Bicycle colle parfaitement avec l’ambiance de l’époque faite d’évasion, de rejet de la société de consommation. Tout commence à Amsterdam, aux Pays-Bas, où sévissait un groupe radical appelé les Provos (nda : abréviation de Provotariat) et dont les adeptes étaient toujours de plus en plus nombreux. Un de leurs fréquents tours de force consistait à se procurer quelques bicyclettes, de les peindre tout en blanc et de les mettre à la disposition du public. Ainsi, n’importe qui éprouvant le besoin de se rendre quelque part le plus vite possible pouvait simplement enfourcher le vélocipède et l’utiliser à sa guise.

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Affiche de promotion du single My White Bicycle

Évidemment, la police amstellodamoise confisqua les blanches montures parce qu’elles n’appartenaient à personne et traînaient dans les rues, sans antivols. Les faits et gestes des Provos parvinrent jusqu’aux oreilles de Twink qui adorait cette idée de prendre son vélo et d’aller où on le souhaitait. C’est d’ailleurs lui qui suggéra cette idée à West. Pour preuve, quelques paroles du morceau :

Riding all around the street/
Four o’clock and they’re all asleep/
I’m not tired and it’s so late/
Moving fast everything looks great/
...
See that man, he’s all alone/
Looks so happy but he’s far from home/
Ring my bell, smile at him/
Better kick over his rubbish bin/
...
Policeman shouts but I don’t see him/
They’re one thing I don’t believe in/
Find some judge, but it’s not thievin’/
 
Lift both hands, his head in disgrace/
Shines no light upon my face/
Through the darkness, we still speed/
My white bicycle and me

Musicalement, le disque est un mètre-étalon du single psyché/freakbeat/pop. De son ouverture toute en parties de guitares inversées, en cymbales, de la voix nasillarde de West, la basse bien présente et les guitares de Howe flirtant en permanence avec l’improvisation, sans oublier le travail de Twink derrière les fûts, My White Bicycle - en fait une sorte de raga - constituait le single idéal pour présenter Tomorrow et montrait également le rôle plus que précieux du producteur Wirtz. Keith West se remémore des séances d’enregistrement du disque : « C’était encore la période des sessions de trois heures pour faire une face A et une face B. L’argument décisif pour nous, hormis le son que nous avait trouvé Mark Wirtz, était l’introduction de My White Bicycle avec les bandes inversées et les autres trucs. Ça nous l’a fait accepter sur le champ. Pour le sifflet sur le morceau, on est allé dans la rue devant les studios Abbey Road et on a trouvé un policier qui voulait bien nous suivre et siffler dans le micro. Twink courait partout dans le studio avec son chapeau et vu qu’on fumait de la dope, on devait faire extrêmement attention ». Les membres racontent également que les Beatles, enregistrant à l’époque Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band dans le studio voisin, venaient de temps en temps voir ce qui s’y passait, n’oubliant pas de les saluer. De par cet adoubement, Tomorrow devenait un acteur incontournable de la scène underground, au même titre que Soft Machine ou Pink Floyd et multipliaient les engagements à l’UFO, Middle Earth ou le Blaise’s, n’hésitant pas à étirer ses morceaux dans de longues improvisations psychédéliques, à l’instar des autres groupes, sans toutefois tomber dans la jam longue et ennuyeuse. À peine l’enregistrement de My White Bicycle achevé, se profilait déjà le premier grand rendez-vous de la scène underground londonienne en cette fin avril. Le festival 14 Hour Technicolour Dream qui se tenait à Alexandra Palace regroupait la crème des groupes qui florissaient à l’époque et qui pratiquaient une musique psychédélique.

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Tomorrow ou l’art de porter le psychédélisme

Au programme, Pink Floyd et Soft Machine, évidemment, mais aussi The Crazy World Of Arthur Brown, John’s Children, The Pretty Things, The Move... mais pas de Tomorrow. L’histoire ne nous dit pas quelles raisons ont poussé les programmateurs à se passer de la bande à West, mais ces derniers étaient bien décidés à ne pas manquer cet événement. Bien que non prévu sur la liste des participants au festival, Tomorrow réussit tout de même à jouer quelques titres, appuyés par les différents autres participants. Finalement gagnante dans cette affaire, la maison de disque EMI souhaita profiter de l’événement pour mettre en vente My White Bicycle/Claramount Lake pour le mois de mai.



[1SOURCES :

-* Unknown Legends Of Rock’N’Roll par Richie Unterberger, Miller Freeman, San Francisco, 1998.
-* The Tapestry Of Delights : British Beat, R&B, Psychedelic and Progressive Rock 1963-1976, par Vernon Joynson, Borderline, Londres.

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