Portraits
Tool : si le nucléaire pouvait chanter...

Tool : si le nucléaire pouvait chanter...

par Lazley le 28 avril 2009

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 Schismes et paraboles

Lateralus, ou comment conjuguer mortelles radiations et art shamanique

Début 2001. Trois instrumentistes dingos, jammant depuis des semaines sur des tempos inaccessibles, des textures tendant vers l’ultime profondeur. Keenan, revenu de sa thalasso A Perfect Circle, se rase la tête et écrit. Noircissant des pages et des pages de vers que lui-même peine à interpréter. Ça cause de paraboles, d’ « intentions juxtaposées », de douleur illusoire... Jones, jamais à court d’idées farfelues, embarque Alex Grey, un de ses amis peintre et graphiste. L’homme s’est spécialisé depuis vingt ans dans de grandes fresques transcendant l’anatomie et l’esprit humain. Cerveaux kaléidoscopiques, nerfs en surbrillance...

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Dehors, ça tremble. Le metal est à présent dominé par les monstres informes du putsch néo. Korn règne, les baggys pullulent, et Manson se la raconte Alice Cooper indus’, alors que le talentueux Trent Reznor loupe le coche en sortant le pourtant original The Fragile, boudé par à peu près tout le monde. Clips pseudo-glauques, mal-être instrumentalisé. On en est là. Mais Tool, harcelé par des légions de fans en manque, s’en tamponne. Reclus en studio, le quatuor élabore incognito... Et se paye même le luxe, quatre mois avant le lancement officiel du nouvel opus, de cribler le net de fausses infos : titres bidons, envoi sur Napster de fake songs... Façon de dire « vous ne saurez rien tant que nous l’aurons décidé. » Alors, tous attendent, fébriles. Et prennent, le 5 mai 2001, la claque de leur vie.

Lateralus. LA-TE-Ra-LUS, comme épellé sur la pochette. Et quelle pochette ! Un packaging transparent, montrant différentes coupes d’un corps humain signé Alex Grey. Pas de paroles imprimées, comme toujours. À peine le nom des titres et les crédits, sur l’emballage de plastique sombre. Pas de mots. Lateralus, c’est d’abord ça : écouter, ressentir (sensation, n’est-ce pas ?), plonger avant d’analyser. 7 secondes. Il ne faut à Tool que 7 secondes pour d’entrée vous balancer dans un bain de fonte. Aenima achevait le siècle, Lateralus en fait naître un autre. Sauf que cette fois, tout le monde est prévenu. The Grudge, premier titre, 8 minutes de pistons gigantesques, basse et guitare siamoises dans le grand bruit rauque. Production au-delà de Tchernobyl. S’avance le Keenan Mark II : déclamation rugueuse, PUISSANCE vocale, le Cri le plus long de toute l’Histoire de l’enregistrement (24 secondes !)...

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© Barry Breischen & Tunes.com Inc.

Voilà, on est happé, prisonnier pendant plus d’une heure d’un album qui nous régurgite déconstruit. Tout à refaire, mais PAS COMME AVANT. The Patient, éprouvant polygone vocal, diction proprement irréelle, chemin de croix sans icônes... Prend votre coeur, le palpe, l’ausculte (l’intermède Mantra) avant que ne reprenne le massacre. Et puis apparaît cette... chose, simplement nommée Schism. Un riff de basse inégalable, lunaire et gargouillant, rythmique insane, paroles géométriques, le tout en moins de 6 minutes. Vous venez d’entendre le premier single dispendé par Lateralus. Qui aurait pu s’appeler « Schism, ou de l’apparente impossibilité de résumer la vie ». Mais pas le temps d’y réfléchir. Les intestins vous rattrapent, Lateralus s’enchaîne, c’est le tour du dyptique Parabol/Parabola. Débutant sur un murmure de guitare, glissandos évanescents de Chancellor, dents-de-scie plaintives de Keenan, confronté à ce « corps qui me rappelle que je ne suis pas seul », et LARSEN : Parabola attaque, gimmicks synapses de Jones, qui sort pour l’occasion de ses mains un presque film de 10 minutes, co-réalisé avec Alex Grey, point culminant de l’esthétique toolienne... Regardez-le, je ne pourrai pas le décrire.

Essouflé, on encaisse dans la foulée la sauvagerie pernicieuse de Tick & Leeches, où se conjuguent hurlements, arrêt subit pour cycle de cordes apaisées, puis estocade au bulldozer, portée par une batterie tellurico-élémentaire. Parce qu’en 2001, Danny Carey a 40 ans. Depuis une quinzaine d’années déjà, il improvise sur des thèmes indiens, tablas et autres rythmes du fond des âges. L’équilibre tonitruant de Lateralus doit presque tout à sa double pédale ; il est la pieuvre aux membres autonomes, lâchant un ciel entier de bombes H... Tick & Leeches, son apogée ? Non.

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Le plus terrifiant de tous les morceaux de Tool commence sur un leitmotiv de Jones, gavé d’écho, alors que Carey crescendise sur une cognerie grimpant jusqu’à une hauteur insoutenable. Lateralus, morceau-titre, est un théorème musical. Point. Utilisant la célèbre suite mathématique de Fibonacci (1+1 = 2+1 = 3+2 = 5+3 = 8+5= 13...), Keenan scande, gorge plissée, une syncope de mots. Jones grave un solo/tableau d’harmoniques, puis BRUTAL FREINAGE. Chancellor dézingue des motifs rampants, Carey dévale sur son charley...
Puis nouveau solo de Jones (les rumeurs parleront de synesthésie : Adam peut-il vraiment entendre les couleurs ?), et le martèlement ultime, climax sombre et martial. À 08’03", coup de gong. Embardée finale,etc... Ceci est le morceau le plus lourd de tous les temps.

Lateralus, l’album, s’achève sur la trilogie liée Disposition/Reflection/Triad, où Maynard laisse vite place à des thèmes pro-orientaux s’étendant sur une vingtaine de minutes. Faip De Ooiad clôt ce travail phénoménal par le désormais traditionnel quart d’heure de bruit horrible. Lateralus. Un carré. Monolithe à l’état brut, faisant du groupe un objet de culte définitif. Moins vendeur qu’Aenima, car beaucoup plus extrême, foisonnant, hermétique. Rebelote pour la tournée, avec des premières parties démentielles (King Crimson, Fantômas, les Melvins), des visuels meurtriers, et un chanteur désormais accro aux ombres chinoises, dont il se couvre régulièrement. Désormais planant au-dessus de toute la scène metal, Tool se retire à nouveau fin 2002, histoire de laisser Keenan approfondir A Perfect Circle (qui sort Thirteen Step en 2003 et le cover album eMOTIVe en 2004) et se lancer dans la viticulture (véridique !).



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