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Tool : si le nucléaire pouvait chanter...

Tool : si le nucléaire pouvait chanter...

par Lazley le 28 avril 2009

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Recrutant un bassiste un rien déguingandé (presqu’un pléonasme à l’époque,suffit de reluquer les dégaines de Duff McKagan ou de Novoselic) répondant au doux blaze de Paul d’Amour, Jones et ses nouveaux potes débauchent Danny Carey, un vendeur de cassettes et occasionnellement batteur pro au profil titanesque (frôlant les deux mètres, bras épais comme des poutres, genre « Samson revenu chez nous ») dont Morello, toujours à l’affût de talents azimutés, vante les capacités de cogneur irréel. À présent au complet, et baptisé Tool par Jones, qui voit sa musique comme un outil transmettant les bruits & images qui lui traversent l’esprit, le groupe répète intensément un set d’une dizaine de morceaux, avant de partir sur les routes en 1991, ouvrant pour Faith No More, le Henry Rollins Band, Rage Against The Machine ou Fishbone. Keenan donnera une vision plus pimentée du nom du groupe (« C’est une grosse bite[...]une clé anglaise. Un facteur creusant pour trouver tout ce qui doit être trouvé »).

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De clubs en bars, de scénettes en salles moyennes, Tool s’impose rapidement comme une curiosité assourdissante, parfaitement résumée sur l’ EP Opiate, qui sort en 1992 sur Jive Records. Composé de quatre titres studios et deux lives, Opiate dénote déjà des obsessions naissantes du groupe : artworks mélangeant graphismes axés « perception » et cours de dissection, et un contenu qui laisse d’entrée pantois. D’ordinaire, le premier effort studio d’un groupe sonne comme les premiers mots d’un bébé : balbutiant, brouillon, augurant de bonnes choses mais demeurant trop mal dégrossi pour vraiment rester dans les mémoires. Opiate, s’il est loin du niveau des futurs travaux du groupe, impressionne déjà. Parce qu’on y ressent plus que les symptômes d’un très grand dessein (ou devrais-je dire « dessin » ?), parce qu’il comporte déjà quelques titres qui ne lâcheront plus Jones, Keenan & co. jusqu’à aujourd’hui. Hush surtout terrifie : nous sommes en 1992, et déboule cette intro de basse directement importée des tréfonds du cerveau humain, drivée dans l’instant par un break olympien signé Carey, avant que Keenan n’envoie un « fuck you ! » plus-que-martial... On a beau chercher, même dans les méandres grunge les plus cloaqueux (Alice In Chains) ou les trash-metal bands ultra vindicatifs (Mayhem), on ne distingue autant de « puissance ».

Bon, ça y est. J’ai lâché le mot... Voilà la principale originalité de Tool, déjà fort explicite sur Opiate (le titre live Cold And Ugly, où Keenan assomme littéralement le public de son timbre subatomique) : se colleter avec l’idée de puissance musicale, d’une façon extrême mais variée, envoûtante, histoire de propulser le metal vers des sphères qu’on lui croyait à tout jamais inaccessibles... Histoire de le sortir des impasses où semblent alors l’avoir jeté les tenants du genre, de Metallica (en panne d’inspiration depuis 1989) et toute la vague des satanico-death-truc norvégiens, quoi. Je ne vous ferai pas le coup du tant attendu « Tool a donné ses lettres de noblesse à un métal qui peinait, plombé depuis sa naissance par les clichés signés circus pyrotechnique/ démo débridée d’ados éjaculateurs soniques/ riffs trouvant rarement nouvelle jeunesse depuis les premiers accords charognards de papa Tommy Iommi »... Avant que le décorum les rattrapent, Slayer ou Metallica avaient déjà ouvert des voies vers une sorte de métal intelligent, surprenant et assassin.

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Mais Tool dynamite carrément, jusque dans ses textes, (mysticisme iconoclaste signé Keenan, féru de concepts occultes cramés), les rebords rétrécissants du genre, pour bâtir de nouvelles routes piégées, retorses mais menant à une quasi infinité de possibilités...
Exemple :

"The sun is burning hot again
On the hunter
And the fisherman,
And he’s trying to remember when,
But it makes him dizzy.
 
It’s the way you whisper.
It drags me under
And takes me home."

Extraites de Sweat, premier titre d’Opiate, et donc premier titre de la discographie toolienne, ces paroles bien allumées pour l’époque (où le mal-être adolescent, imagé ou non, revient au goût du jour, traité avec plus ou moins de réussite par le Seattle Sound). Si l’on distingue une éventuelle évocation d’une altération physique (Keenan se dit « dizzy », soit pris de vertiges, d’un tournis incontrôlable dans le contexte de la chanson), l’accent est bien plus mis sur une étrangeté aérienne, une SENSATION (et non pas un sentiment, qui fait appel à une sensibilité, réceptacle aux interprétations, détournées de l’émotion pure par le tourbillon des souvenirs, représentations et images du cerveau... Pour résumer, Keenan fait jaillir ses textes de ses cellules, les arrache de leur giron romancé, ultra-sentimentalisé, pour décrire des évènements uniquement perçus par sa sensitivité, comme si le coeur dictait lui-même, à renforts de flux sanguins et de pouls signifiants, le trajet des imprécations du chanteur).

Petit aparté : ce sera la seule « analyse » des lyrics de Tool que je me risquerais à esquisser. J’en reparlerai plus tard, mais le groupe entretient un tel hermétisme à propos des concepts, idées et théories farfelues qui l’entourent (et qu’il véhicule volontiers, peut-être comme Lennon déclarait « Si vous écoutez Sgt. Pepper... à l’envers, en faisant le poirier, vous entendrez des choses bizarres » pour se moquer des analystes et interprètes de tout poil), qu’il apparaît franchement fumiste de prétendre expliciter et disséquer des textes volontairement obscurs... Je me contenterai d’aborder à partir de maintenant (car le songwriting de Keenan ne va pas aller en se simplifiant, croyez-moi) l’aspect général de ces textes, l’évolution des tendances keenaniennes en somme...

Mais reprenons : enchaînant les tournées interminables, le groupe, signé fin 1992 sur BMG, s’attelle à la mise en boîte d’Undertow, qui sort le 6 avril 1993. Étrangement, Undertow tranche net avec la brutalité savante d’Opiate. Alors que l’option « transcrire l’énergie du live » est mise de côté, Tool commence sa longue marche vers une musique complexe, faite de paradoxes, de latitudes/décibels parcourus à des vitesses déconcertantes. Pour autant, le résultat n’en est pas amoindri ; l’album distribue un lot de bourre-pifs épais comme une division de tanks, feinte, esquive, serpentant des mélopées écaillées, puis attaque à nouveau, bourdonnant sans relâche. De ce premier LP, on retiendra les frappes chirurgicales que sont Prison Sex (Jones accordé en « dropped B » !! Soit une première corde en si grave pour 5 autres accordées en mi... Ce qui, pour résumer, fait du guitariste comateux une sorte de fossoyeur lettré du riff, qui rebondit, telle une boule de plomb géante sur les parois de vos oreilles), Sober (premier hymne du groupe, basse hérissée, accords apocalyptiques...), ou Bottom (sur lequel Henry Rollins vient faire un tour de « spoken words » musclé et impérial). Le metal arabisant de préfigure les prochaines expérimentations, et les 15 minutes de Disgustipated mélangent tout et n’importe quoi, bousculant sévère.

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Bref, un cocktail barbare, traversé par les vocaux du Keenan Mark I. S’égosillant, l’étrange bonhomme
sculpte déjà ce style qui éclatera plus tard, donnant enfin corps à son talent : timbre parfois éthéré, glissant de murmures recueillis en rugissements féroces, le tout nappé d’un écho multimodal sombre. Désormais lancée par le succés de Undertow et les remous provoqués par les clips de Sober et Prison Sex, tous deux réalisés par Jones, la machine Tool entame une nouvelle tournée, culminant au Lollapalooza, où le jeu scénique possédé et les compos « diamants noirs » du groupe impressionnent les quelques dizaines de milliers de festivaliers. Pourtant, la bande à Jones ne semble pas satisfaite de ce succés populaire, se sentant mal desservie par un managment vendant Undertow comme un tas de bruit de plus, direction « cibler le kid en mal de violence et de grosses sensations ». En interview, Jones joue les évasifs quasi muets, et Keenan se fond dans un mélange de moquerie hautaine,et de charabia conceptuel volontairement obscur.

Tournant jusqu’en 1994, Tool tombe ensuite dans un mutisme absolu, d’où ne filtre que l’annonce du départ officiel et « amical » de d’Amour en 1995. Silence donc, jusqu’à cet été 1996...



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