Portraits
Call of the Mastodon : Baroness

Call of the Mastodon : Baroness

par Thibault le 21 mars 2011

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« Epic metal ». Accolés ensembles ces deux mots font frémir. On songe à Within Temptation, rien que le souvenir de ce nom, brrr, et à tous les sous Dream Theater de la terre, enfin, des histoires sordides. Mais quand on a l’estomac et les esgourdes accrochés, il faut bien ça, on peut trouver son bonheur chez plusieurs groupes intelligents où une certaine forme de grandiloquence affleure sans tomber dans la farce.

Dans ce créneau, on fréquente plus volontiers l’école Call of Ktulu de Metallica que l’école Run to the Hills d’Iron Maiden, question de goût. Il est ici question de lourd vibrant mais déniaisé, qui pioche dans les mythologies et légendes couillues plutôt que dans l’épopée cul bénie. HP Lovecraft pour les Four Horsemen et Herman Melville pour Mastodon (cf leur excellent album Leviathan), formation majeure qui reprend à son compte un exercice que les premiers avaient initié sans l’explorer à fond. Le groupe d’Atlanta lui mêle de nombreuses influences bizarres, notamment la complexité de Tool [1], formation à la fois très représentative de ce type de metal et totalement à part.

Les sales gosses donnent des idées aux autres sales gosses, parmi toutes les formations de poilus Mastodon-like, il faut retenir Baroness.

Les deux groupes ont beaucoup en commun : même région d’origine, la Géorgie, même style. Un quatuor avec double guitare, batterie complexe et basse discrète. Ils partagent aussi ce goût pour l’évocation, pour les images fortes, mais ils penchent plus pour l’allusion que pour la description, ce qui se ressent dans les textes et la musique au travers d’une certaine sobriété. Aussi complexes que puissent être leurs morceaux, ils ne sont ni emphatiques ni entropiques.

Lâchons le mot, ces groupes nous entrainent sur le terrain instable mais passionnant de la synesthésie. Dans une excellente interview, le leader John Baizley explique le choix du titre « blue record » pour le deuxième album de Baroness. Selon lui, "the chromatic titling was very obvious". Un nom suffisamment allusif et ouvert qui fait sens comme aboutissement d’un long processus de création mais aussi dans la réception de la musique, dans son écoute par monsieur tout le monde. « We used it for very specific reasons, for very personal reasons and they have everything to do with the experiences that we are suggesting and hinting at within our music. »

Cette idée d’aiguiller l’auditeur vers quelque chose de nouveau sans lui expliquer, en laissant son intuition le guider fonctionne parce que la musique de Baroness est dense à tous les niveaux, des sources d’inspiration aux chansons. Elle se nourrit de beaucoup mais ne régurgite pas en vrac. John Baizley est également dessinateur et selon ses mots recueillis dans une autre bonne interview : « my musical inspiration has been drawn most directly form the non-musical arts : literature, fine art, cinema, etc. Without sounding like I’m careening into pretense, we have been trying to sequence and approach our records like cinematic scores. »

Baizley fait entre autres beaucoup de pochettes et affiches de concert pour d’autres groupes de metal. Voici deux de ses dessins, plutôt éloignés de l’imagerie de base du genre.

Chez Baroness, une œuvre intime n’est pas forcément un déballage crû, à nu, mais passe par une palette de sensations tournée vers l’expérience finale : « Coupled with the music, coupled with the visual imagery it made for a terrifically dense and wildly complex experience for us. The music, to me, is incredibly dense. I think the best way for me to explain it is when I heard the first mix of the record it was like I couldn’t even understand it, I wasn’t even aware of what we had done. »

Avant le Blue Record, il y avait le Red Album, l’approche synesthète est déterminante dans l’appréhension de la musique de Baroness. Néanmoins ce n’est pas un prérequis ni une mise en condition, le groupe fait suffisamment confiance à sa musique et aux oreilles de ceux qui la reçoivent pour ne pas sur-signifier. Vous l’aurez compris, on est très loin du folklore dégueulasse thrashouille de base. Ça sent plus la tension primale de Predator que le torture-porn inepte d’un Saw 809...

A ce titre, il est intéressant de noter que le groupe ne choisit pas le contenu de ses clips et en laisse le soin à un ami, Joshua Green. Celui ci y met ce que la musique de Baroness lui évoque, puis le groupe décide ou non de le garder. Sans être aussi intriguant que ceux de Tool, ces clips sont plutôt posés et témoignent de la diversité des réactions suscitées par la musique de Baroness.

Autre exemple éloquent, une vidéo plutôt sympathique faite par un
fan qui utilise un de leurs meilleurs morceaux.


Quel titre, d’ailleurs... Pfffiou, combien rêveraient de balancer ça en ouverture d’un premier album ? Tant d’aisance, ça laisse pantois. Une construction fluide, un crescendo qui se permet une radicale rupture de ton, preuve d’une très grande maitrise, le coffre du chant moins le grunt habituel, le jouissif en bonus avec quelques plans de six cordes vrillés là où il faut. Pourquoi demander plus ? Et puis il y a quelque chose de stupéfiant, une CLARTÉ ! Baizley : « On the last record there were moments where we were just looking for new ideas, which was the point of that record. It wasn’t to be concise and succinct it was to be open-minded. »

Énormément de productions metal ont un son très compressé, très serré, à la longue c’est le pic vert qui cogne sur la caboche. Il n’est pas évident de sortir de ce carcan, même Mastodon avec l’herculéen Crack The Skye (2009) n’arrivait pas à complétement poser son orchestration. Ici, comme dans Z (2005) de My Morning Jacket, le foisonnement respire, il y a de l’espace, on entend tout ! Brut de pomme, mais pas assommant, et l’ouverture est vraiment palpable.

Sans faire véritablement de l’ombre à un Blood and Thunder, les morceaux de Red Album tabassent avec à propos. Outre Rays on Pinion, il faut saluer Wailing Wintry Wind qui arrive à nous laisser en suspend et à nous cueillir avec une fin qu’on ne voyait pas arriver. On en reste fébrile tellement c’est audacieux et bien mené. Là encore, on pense à My Morning Jacket et leur chanson It Beats 4 U, c’est très fort. Peu de groupes arrivent à un tel niveau après des années, eux y sont dès le début.

Quant au Blue Record il s’agit d’un bestiaire à la Blood Mountain (2006) où chaque titre tend vers le morceau de bravoure total et jouissif. Plus classique dans la mesure il n’y a pas ce coté dégagé et très séduisant dans la production comme pour le Red Album, c’est néanmoins une démonstration de moyens assez impressionnante. Absolument pas complexés par le fait de sonner comme Mastodon car intimement convaincus de faire une musique qui fait sens, les musiciens envoient sans s’arrêter. Mention spéciale à A Horse Called Golgotha qui se permet un beat vaguement disco metal du meilleur effet dans la première partie, balance du gros staccato avant un solo à la wha-wha parfaitement dosée pour être visqueuse sans baver, un régal - évidemment, on rêve que le groupe réunisse la profusion du Blue Record avec la clarté et l’unité du Red Album.

Cerise sur le gâteau, leurs artworks sont plus que corrects pour du metal, vous n’aurez pas honte de montrer leurs disques sur vos étagères et éviterez de les planquer avec les Meshuggah. En deux albums Baroness s’est forgé un nom, c’est Relapse Record qui doit les chérir depuis le départ de Mastodon sur Reprise. Les fondamentaux sont solides, le groupe ira loin, il se pose les bonnes questions : « If you take away the trappings of style and genre and scene you’re just left with making music. When you can look at it like that, then it begs the question, ‘Where are you going with this and why are you going there and what are you trying to explain and how are you trying to explain it ?’ And, ‘Is there a better way to present this idea and a better way to present this atmosphere, a better way to tell this story ?’ That was really the crux of what we did when writing this album. To get out the initial stuff that was just pure passion and pure feeling but then to intellectualize it and say ‘why ?’ It’s because we’re old enough now to ask that question. »

A ce titre il faut absolument lire l’interview d’où sont tirés quelques extraits car on aurait pu tout mettre.

Baroness sur MySpace, Facebook et Twitter.



[1A noter que le guitariste Bill Kelliher utilise le même instrument qu’Adam Jones, une Gibson Les Paul Silverburst, outil de choix pour faire du metal psyché taré.

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