Portraits
Jack White : chemins de traverses

Jack White : chemins de traverses

par Thibault le 9 novembre 2010

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« Mais... mais... mais qu’est-ce qu’il fait ?!?! »

Cette interrogation accompagne chaque nouvel album de Jack White depuis une demie décennie et en devient presque proverbiale. Un peu dur ? Parlons plutôt de déception tant les attentes placées en lui ne sont jamais comblées. On pourrait s’en tenir là, le considérer comme un simple artisan dont les modestes œuvres suffisent, telles celles d’un Dan Auerbach. Mais ce serait se méprendre sur un personnage qui n’a jamais caché son ambition, qui se sait talentueux, se considère même comme un « réalisateur » musical et a comparé sa démarche à celle de Martin Scorsese.

De fait, chacun de ses disques créé l’événement, nourrit de nombreux espoirs et pourtant aucun ne s’impose comme un jalon depuis Elephant, qui date déjà de 2003. La carrière de Jackie est un chemin chaotique où les voies détournées deviennent parfois des impasses, où l’incomplétude se fait toujours sentir et on peine à accepter les expressions toujours tronquées d’un talent que l’on sait important. Surtout ces derniers temps entre la désillusion des Raconteurs et les premiers « trois pas en avant deux pas en arrière » du Dead Weather. Tentative d’explication.

Dès les débuts des White Stripes, Jacquot semble incapable de se tenir à une idée. Pourtant le premier jet des bandes blanches (1999) affiche des idées déjà précises et plutôt bien exécutées. Le musicien est encore fébrile et son jeu limité mais son projet s’accorde avec ses moyens primaires. Les compositions sont sèches et raides, tournent autour de quelques hachures blues qui valent surtout pour leurs textures et la profondeur caverneuse qu’elles déploient. Des grondements et vociférations forts sympathiques, un peu inégaux et pas forcément pérennes, mais tout à fait honorables pour un premier album. On y entend quelqu’un de déterminé, avec un objectif, obsédé par le son et ses déflagrations, qui tient plusieurs fronts avec habileté (production, composition, interprétation). Surtout, on entrevoit une sensibilité et un personnage qui se façonnent.

Autant de raisons d’espérer qui peuvent s’effriter si l’on s’en tient à De Stijl (2000), œuvre instable et guère passionnante, partagée entre l’hommage très référencé et trop révérencieux et la tentative d’écriture moins expéditive. Un disque poussif, que l’on oublie sans plus tarder pour White Blood Cells (2001), pas encore constant de bout en bout mais qui montre un Jacquot qui semble avoir trouvé son véritable registre, déjà aperçu avec les deux reprises de One More Cup of Coffee et St. James Infirmary Blues sur le s/t de 1999 ; le barde tricolore d’une americana fantasmée, relecture personnelle de la trinité blues (rouge-amours contrariées / blanc-rédemption chrétienne / noir-décharges électriques), racontées en de petites chansonnettes hérissées et tirées à quatre épingles. C’est charmant, frais, nerveux, excentrique et précieux juste ce qu’il faut pour être délectable. La formule du faux duo (difficile de considérer Meg comme autre chose qu’un automate programmé pour taper quand on lui demande en penchant la tête d’un air boudeur) semblait quelque peu spartiate et limitée, elle trouve ici de nouvelles possibilités.

Est-ce la crainte de tourner en rond qui a poussé le guitariste à encore changer sa recette ? Surement, mais quelque chose d’autre se trame. Courant 2001-2002 surgit la crise du « retour-du-rock », qui consiste à cirer les pompes de n’importe quel gland avec une gratte vintage dans les mimines. Dès lors, Jackou ne croise que des musiciens, fans ou journalistes qui le félicitent à raison pour son travail mais qui le confortent sans nuances dans sa position de seul créateur, sans partages. Jack White est un musicien qui ne doit écouter que lui, un mécanisme dévastateur quand on baigne dedans depuis l’apprentissage de la musique et que rien ne pousse à en sortir. D’où un Elephant (2003) paradoxal, puisqu’il s’agit de son album le plus impressionnant, avec un son gros comme ça, d’une épaisseur hors normes, à la distorsion granuleuse magnifique, une explosion de couleurs rougeâtres maîtrisées au feedback près (le feu d’artifice de Ball and Biscuit, mazette !) mais qui perd en route les contes à fleur de peau de White Blood Cells. Elephant a les chansons les plus denses et efficaces, mais c’est déjà Jacques qui s’écoute seul et s’enferme.

Get Behind Me Satan (2005) peut donner l’impression qu’Elephant n’était qu’une luxueuse parenthèse en forme de démonstration de force puisqu’on retrouve le barde qui montre de nouveaux talents enthousiasmants comme touche à tout. L’intention est bonne, certaines chansons très réussies (Forever For Her, My Doorbell, The Denial Twist) et on se prend à rêver d’un recueil bastringue mixant WBC et GBSM. Le potentiel est là mais la nécessité d’un deuxième compositeur, d’une émulation, devient urgente. Il s’agit déjà du cinquième album et, vraiment, quel foutoir ! Que d’esquisses (The Nurse, White Moon), que d’incongruités (Little Ghost, Passive Manipulation, sans déconner)... Reflet de l’orientation flottante du projet, les difficiles recyclages d’Elephant que sont Red Rain et Instinct Blues. Heureusement que le cachet roots/pop de saloon fait toujours son petit effet et rend l’écoute agréable. Cependant, l’absence d’altérité devient handicapante (alors que Lennon avait McCartney et que Johnny Cash pouvait s’appuyer sur Rick Rubin, par exemple).

On pensait ce problème résolu avec la formation des Raconteurs, quatuor débauchant une section rythmique de yes-men présidé par un duo de décideurs, à savoir notre homme accompagné de Brendan Benson. Hélas, cela ressemble bien davantage au début de la fin. Encore une fois Broken Boys Soldiers (2006) est assez plaisant (très bon Hands), il s’écoute sans grimacer mais manque cruellement de personnalité. En effet, c’est une première inquiétante, il se cache derrière des références qui bouffent les compositions (LedZepLedZepLedZepLedZep). Une première car auparavant White arrivait à poser ses propres formes et couleurs, bref sa patte. Le passage à l’écriture à quatre mains est douloureux et se fait au détriment d’une esthétique plus chiadée ; le duo communique par influences et goûts partagés, leurs références orientent l’album et flirtent même avec des tics sixties presque kitschs et boy scouts (avis aux groupes qui tentent les chœurs à la Beach Boys, arrêtez, vous ne savez pas faire !). Si l’on ajoute cette tendance tenace à la graphomanie qui néglige la précision, on obtient un « brouillon prometteur », un de plus...


Mais tout ceci reste presque ordonné en comparaison avec le supra bordélique Icky Thump (2007). La quête du Led Zep de Dazed and Confused et des monolithiques enchainés coup sur coup obsède Jacky, qui tente ici une espèce de synthèse des Stripes. On trouve à boire et à manger, sans trop comprendre où ça veut en venir. Les scies anté Mathusalem cheminent près de morceaux qui aspirent à la férocité de l’éponyme de 1999, certains élans amoureux excentriques côtoient une niaiserie complètement youkaidi youkaida, l’arrivée d’autres instruments est parfois brillante, parfois complètement WTF (ah, ces fameuses cornemuses...), tout cela se suit dans l’éparpillement, sans transitions, dans le collage souvent impromptu. Les exceptions I’m Slowly Turning Into You, Little Cream Soda, Icky Thump et Conquest sont d’excellentes chansons d’autant plus frustrantes qu’elles montrent que White ne voit même plus qu’il tient là un fantastique filon inexploité. Doucement mais surement, notre lascar fait un amalgame entre la coquetterie et la classe, la confiance en soi et l’excès d’assurance.

Bref, Icky Thump n’est pas là pour rassurer, mais ce n’est rien par rapport au second album des Raconteurs. Consolers of the Lonely (2008) touche le fond, et y barbote avec plaisir. Il y a quelques progrès dans l’orchestration, mais les quelques bonnes idées de ci de là sont gâchés par cette ambiance de square dance ultra ringarde. Si toi aussi, ami lecteur, tu aimais Jacques pour sa sensibilité, son extravagance soigneusement étudiée et son parti pris « minimalisme flamboyant » (sécheresse du jeu, épure), n’espères pas retrouver une once de cette esthétique dans cet album. Tu ne trouveras ici qu’un interminable jam roots dégoulinant de lyrisme cul bénit, où sévissent d’affreux refrains de boy scout, bref du classic rock chantilly-porcelaine excitant comme une soirée bridge dans un cottage british, mais sans Simon Pegg et Nick Frost pour pimenter les débats. Le négatif entropique et boursouflé de White Blood Cells, en somme. You Don’t Understand Me, you said it, dude ! Pourquoi ces trompettes sur The Switch and The Spur  ? Pourquoi ? Sans rires, c’est quoi ce mash up entre Queen et Led Zep ? C’est juste laid, sincèrement.

Un an après cette cagade, le premier opus du Dead Weather se pose comme un retour aux premiers amours des Stripes et une orientation vers une mythologie pas plus inventive mais un peu plus réjouissante. C’est très poseur et ça racole sévère avec une VV qui, depuis déjà sept ans, fait des pieds et des mains pour devenir l’ultime fantasme sexuel avec plus ou moins de réussite (Midnight Boom, ahah). Ce n’est pas un hasard si le clip de Hang You From The Heavens est un vain shooting en noir et blanc de sessions photomatons (déjà avec les Kills ça sentait le renfermé, alors maintenant...), avec des vestes de cuir et un grain ultra cheap et bien crado, c’est plus rock’n’roll tu vois. Bref, ça marche complètement sur les plates bandes du BRMC.

Néanmoins, c’est plaisant d’assister à une virée un rien poussive (So Far From Your Weapon et Will There Be Enough Water ? chiants comme du mauvais Nick Cave, New Pony, reprise de Dylan qui sent la peine d’inspiration sur le coup de 5h du matin) mais un peu plus badass et plus sinueuse, même si c’est tout de même c’est la foire aux effets. Les pédales fuzz embaument et badigeonnent dans tous les sens, la basse est tellement saturée qu’elle sonne comme une guitare avec un octaver, même les voix sont overfiltrées pour que ça fasse bien lascif, dark et suggestif. Un enregistrement dont la durée de vie ne dépasse guère les cinq écoutes, dix en faisant autre chose, mais qui augure de lendemains plus intéressants pour Jackie et ses sbires.

Hélas, le petit dernier, Sea of Cowards (2010), exacerbe les défauts d’Horehound (2009). Il n’y a absolument aucune écriture, on est face à une espèce de cadavre exquis réalisé dans la précipitation. Une deuxième tentative qui s’inscrit elle aussi dans le sillage d’Era Vulgaris (2007) des Queens of the Stone Age et de son blues lourd et beefheartien (mais mélodieux et écrit, lui) qui, comme toujours, s’écoute sans peine mais ne décolle jamais. De fait, dans le Rock & Folk de juillet 2010, White déclare : « nous composons tous les quatre, c’est le premier groupe dans lequel je joue où les choses se passent ainsi ». Ainsi il doit rompre avec plus de dix ans de pratique musicale quasi exclusivement personnelle, DIX ANS ! Ça ne se fait pas en cinq minutes, surtout avec son ego et ses habitudes bien ancrées... pour donner corps à des jams nés sur la route, il faut apprendre à jouer ensemble, ce qui nécessite des notions d’harmonie, un domaine dans lequel il a des carences énormes vu que la musique qu’il jouait auparavant ne demandait pas de telles capacités. Sans compter que Môssieur a délaissé sa guitare et s’est mis à la batterie, sans raison aucune si ce n’est pour le fun. Du grand n’importe quoi, donc.

L’échec est donc prévisible, d’autant plus qu’il y a confusion entre vitesse et précipitation : « c’est un processus rapide, on essaie de mettre le moins de temps possible pour achever les choses. J’ai toujours été partisan de la vitesse plutôt que de la possibilité d’autres productions, de plus de réflexion. Même si ça ne devient pas aussi bon que ça aurait pu être, au moins j’aurai essayé d’obtenir quelque chose d’énergique, à défaut d’avoir tenté d’atteindre la perfection ». D’où ces compositions très GarageBand : des collage plus ou moins heureux de parties individuelles nées de jams, sans réelle osmose. C’est une bonne chose que Jackot apprenne ces choses là, mieux vaut tard que jamais, mais il n’est pas dans un milieu de véritable émulation. Jack Lawrence et Dean Fertita ? Who fuckin’ cares ? Deux anonymes chanceux d’être là qui s’éclatent et ont bien raison de le faire. VV ? Vous voulez vraiment qu’on parle de sa Karen Oïsation depuis Midnight Boom ?

Voici le plus ennuyeux, un musicien qui séduisait par son propos, qui proposait des disques incomplets mais lesquels construisaient quelque chose de pièce en pièce, se plait désormais dans le flou et dans l’indécision, semble ne plus savoir ce qu’il raconte (ce qui rend bien ironique le blase de son projet avec Brendan Benson), multiplie les collaborations bancales alors que les têtes d’affiches des années 2000, de Josh Homme à Jim James en passant par Damon Albarn, se distinguent par leurs capacités à s’entourer des bonnes personnes. Jack White passe du coq à l’âne et publie des albums qui ont l’air d’être le fruit du hasard. Cinq ans que ça dure. De déception en déception, la lassitude commence drôlement à se faire sentir...

Mais qu’importe, la postérité de Jackie est assurée par sa prestation cultissime en Elvis "LOOK OUT MAN !" Presley dans le meilleur flim rock jamais réalisé, Walk Hard, tout simplement. « There’s two things you need to know... One i’m the King, and two... »



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