Sur nos étagères
Microclimate

Microclimate

Robert Hancock

par Le Daim le 16 avril 2007

4

paru en 2003 (autoproduit)

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Il est des artistes dont on entend jamais parler, qu’on ne voit jamais à la télévision, dont les disques ne sont pas du genre à remplir les étagères de la FNAC. L’inverse n’est pas nécessairement preuve de talent. Le nom de Robert Hancock ne vous évoque probablement rien et pourtant le néo-zélandais poursuit bon gré, mal gré sa carrière depuis un peu plus de vingt ans. Des débuts psyché-folk au sein de The Magic Roundabout au pop-rock atypique des défunts June Frost, Hancock peut aujourd’hui témoigner qu’effectivement, les voyages forment la jeunesse : Nouvelle-Zélande, États-Unis, Angleterre, Écosse et enfin la France où la vie et l’amour l’ont poussé à s’installer. C’est plus précisément dans une petite maison de garde-barrière isolée au cœur de la plaine vosgienne que le musicien a enregistré en 2003 cette étrange collection de chansons autoproduites intitulée Microclimate. Pour mieux appréhender cette œuvre, il convient peut-être d’en préciser le contexte. Bien peinard dans sa maison, Hancock goûte au bonheur d’une vie rustique en un lieu sauvage où l’on voit vraiment défiler les saisons. Les concessions nécessaires et les galères inhérentes au travail de création collective font partie du passé. Le musicien n’a en réalité jamais eu besoin de quiconque pour écrire et composer. Il fait donc un tour au supermarché du coin et en ramène de quoi se constituer un home-studio décent : ordinateur, enceintes, micros auxquels s’ajoute un lot d’antiques synthétiseurs analogiques.

Microclimate est une sorte de bilan personnel, un état des lieux intérieur de l’artiste. Le bouillon produit dans cette marmite laisse dans le cœur une sensation de mélancolie et de nonchalance non dénuée de grâce. Cependant, ce met n’en est pas moins corsé. Les nombreuses pistes de guitares acoustiques, inspirées et techniquement riches, sont particulièrement mises en avant au mixage et jouissent d’un traitement assez dur. Nappes synthétiques et rythmes électroniques ne sont guère plus doux à l’oreille. Quant aux guitares électriques, elles semblent avoir une étrange prédilection pour la saturation dégoulinante. Quelques parties de contrebasse, de piano ou de percussions ainsi que des cordes frottées viennent parfois adoucir ce climat sonore. On signalera au passage la présence de quelques invités : le bassiste John Peutherer (ex-June Frost), le contrebassiste Jean-Luc Déat (Jean-Luc Déat Quintet), le trompettiste Olivier Tuillon et le batteur Christian Mariotto (Ark) qui a depuis rejoint le groupe de Robert Hancock simplement appelé Microclimate [1]. Uniquement des potes, et d’excellents musiciens ! La voix de Robert Hancock, plutôt lyrique, navigue entre ces différents univers. Elle est tantôt glaciale, tantôt débordante d’émotion, le vibrato exceptionnel du chanteur permettant cette subtilité. Les mélodies semblent plus emprunter à la musique classique ou traditionnelle qu’au rock ou au blues. Le style de jeu à la guitare d’Hancock, ainsi que l’utilisation fréquente d’instruments acoustiques tels que la mandoline ou le bouzouki confirment d’ailleurs un certain attrait pour le folk. Hancock évolue dans un registre de ténor et apprécie les notes qui durent. Tout ceci le rapproche de chanteurs comme Nick Drake ou Jeff Buckley, dont les univers personnels sont en outre très proches de celui du néo-zélandais.

Bien que les sujets abordés dans chacun des titres de Microclimate soient tous différents, ils sont pourtant liés par une même thématique traitée de façon plus ou moins directe, c’est-à-dire souvent imagée. C’est le thème de la solitude, du manque, de l’impossibilité d’avancer parce que les circonstances l’interdisent ou qu’on en a tout simplement pas la force. Microclimate est une main tendue vers celui qui vacille, le parfait compagnon des nuits de froide solitude, un doux baume pour les cœurs blessés ou fatigués.

L’album s’ouvre sur Decibel, contant l’histoire poignante d’un petit chat qui s’étouffe dans un sac en plastique. L’étrangeté de ce poème est renforcée par la présence, au sein d’une composition folk assez rigide, d’un instrumental joué sur un orgue spectral et rythmé de façon bancale par une boîte électronique. Au fil d’une montée en puissance musicale propre à briser les cœurs les plus endurcis, le texte évoque l’envolée du sac à travers le vent et la pluie vers quelque paradis païen. Le second titre suit le même chemin métaphorique : Once This River raconte comment James Cook remonta à bord de son navire une certain fleuve aujourd’hui assêché de la Nouvelle-Zélande. Le manque du pays natal et de ses vastes étendues sauvages semble toujours tarauder Hancock, mais ce titre va certainement bien plus loin que la simple expression de la nostalgie du pays et du passé. Le tarissement du fleuve est aussi symboliquement celui de l’esprit. Once This River est une chanson qui prend son temps (comme tout le reste de l’album), portée par une voix fragile et donc touchante, et seulement ponctuée par des chants d’oiseaux et des accords de guitare acoustique qui vous transportent dans cet ailleurs mythique. Southern Flow est tout autant une invitation à un voyage vers des terres plus exotiques. Le riff de guitare ainsi que les percussions et les violons font éclater un soleil d’Orient au-dessus du navire aux voiles gonflées qui nous emmène, loin d’un hiver mortel, « de l’autre côté de l’hémisphère ». De son côté, le riff à la guitare slide (proche du Last Goodbye de Jeff Buckley sur l’album Grace) de Shadows sert d’écrin à un approche littéraire plus directe du thème récurent traité dans Microclimate. Hancock y extirpe ses propres faiblesses et les places sous une lumière crue pour mieux leur tordre le cou :

And I’ve spent much time
Waging war with my ego
Publicity-Shy, drink all the time
And I am Sand-Bag.

Mais Robert Hancock n’a pas nécessairement besoin de mots pour partager ce qu’il ressent. Preuves en sont les instrumentaux TravelDog, Sonic Boom et Windsong. Le premier est basé sur un gimmick de piano-bar sautillant auquel se superpose une chaleureuse trompette. On entend un train qui passe, un petit chien aboyer : l’ambiance semble paisible. Soudain, le tempo s’accélère, rythmé par des battements de mains comme dans un air traditionnel russe. La voix d’Hancock ponctue ce passage de jappements d’abord joyeux puis complètement désespérés, ce simple arrangement transformant un air revigorant en une petite histoire pathétique. Sonic Boom est musicalement assez semblable à TravelDog, car il joue sur l’alternance de passages lents et rapides. D’un côté, il décrit une réalité terrienne où le temps s’écoule doucement, de l’autre le rêve d’un voyage aérien supersonique. Enfin, Windsong nous confronte aux éléments naturels par l’évocation à la guitare des caprices du vent.

Autre bizarrerie de l’album : le morceau Another Autumn Story, sorte de conte déclamé en anglais d’une voix envoûtante par L’Adorée Bouzeboudja, épouse du chanteur. Imaginez qu’au cours d’une promenade automnale dans les champs vous rencontriez un être étrange sorti tout droit de la mythologie celtique, une créature inerte et pacifique à la fois végétale et organique. « Dans mon esprit il s’agit plutôt d’un cadavre » m’a expliqué Hancock à l’occasion de son interview, « mais ce n’est pas un spectacle horrible, la mort est une chose normale, elle fait partie de la nature. C’est le décès du père de ma femme qui m’a inspiré cette chanson ».

Microclimate ne fait que très peu de concessions au format pop spécifique à la grande diffusion (seule la chanson More, très junefrostienne, pourrait peut-être passer à la radio). Onze titres, onze véritables bijoux de créativité, autant de preuves d’une volonté de liberté artistique totale. C’est aussi une œuvre témoignant d’émotions à fleur-de-peau, une porte ouverte vers l’intimité de l’artiste, menant finalement à nos propres doutes, à notre propre fragilité, non pour nous enfoncer davantage mais pour nous montrer la lumière. Intègre, sincère, humble, sensible -en bref, profondément humain !- Robert Hancock appartient à une espèce qui se fait de plus en plus rare à notre époque et mérite donc rien que pour cela d’être écouté.



[1Microclimate se compose également du multi-instrumentiste Maël Nesti (Mon Désir) et du contrebassiste Emmanuel Harang (Orwell). À ce jour, Hancock et ses amis préparent un album ainsi qu’une série de concerts.

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Tracklisting :
 
1- Decibel (4’55")
2- Once This River (7’00")
3- More (4’50")
4- Sonic Boom (5’05")
5- Southern Flow (5’40")
6- Another Autumn Story (5’00")
7- TravelDog (3’05")
8- Shadows (3’35")
9- Windsong (5’30")
10- Thick And Fast (3’30")
11- Follow The Coastline (8’05")
 
Durée totale : 54’55"
 
Album disponible directement auprès de l’artiste. Pour plus d’informations, voir le site web :