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Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

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Cet article fait suite à Noir Désir : une certaine idée de la France… Part I

Nous l’avons vu, les succès massifs de Veuillez Rendre l’Âme (A Qui Elle Appartient) et de Tostaky / Dies Irae étaient largement expliqués par l’hypothèse du « right place, right time, right way ». Le carton plein du quatrième album, 666.667 Club, ne fait pas exception à la règle. Encore une fois celui-ci sert le bon menu de la bonne manière, exactement au bon moment. En novembre 1996 la prétendue « alternative generation » n’est plus qu’un lointain souvenir dans les esprits, l’heure n’est plus à la saturation des guitares et aux vociférations impulsives, la nouvelle tendance est à l’épure, au zen. Beaucoup qui, quelques mois auparavant, encensaient la bruyante teenage angst du morpion avarié Cobain se mettent d’un coup à snober les gamins du neo-metal et du punk californien, pour préférer Massive Attack ou Bjork. Comme le dit Nicolas Ungemuth, qui ne raconte pas que des conneries : « en 1997, l’idée était de s’asseoir dans un salon en rêvassant. Tout le monde attendait le disque d’ascenseur ultime ».

Après deux ans de silence, Noir Désir revient pile à la charnière entre ces deux périodes. C’est seulement à partir de 1997-1998 que les guitares seront bannies du bon goût par le triangle des Bermudes OK Computer / Homogenik / Moon Safari. En 1996 on peut encore en jouer sans trop être regardé de haut, surtout en France, où les vagues anglo-saxonnes arrivent toujours décalées. 666.667 Club est donc un album à guitares, mais ouvert, dans la tendance. Vous vous souvenez ? « Toujours être au cœur de la tendance sans avoir l’air d’être au courant de l’existence même de la tendance ».

Mais pourquoi cette pochette ? Le disque propose toujours des gratouillis qui n’usent pas trois neurones, mais le tempo et le ton se sont calmés. La saturation a baissé, le nouveau bassiste Jean-Paul Roy, ancien roadie du groupe (!) apporte un jeu moins raide que celui de Fred Vidalenc (on a connu des challenges plus ardus). On trouve aussi de nouvelles influences et orientations ; du radiophonique, des ballades, du saxophone sur quelques titres… Ce changement n’est pas perçu comme une trahison ou un « virage commercial » qui sacrifierait à l’accalmie ambiante. Les antécédents de Noir Désir les protègent de tout soupçon, par le passé le groupe a déjà résisté à la tentation du fricotage avec le grand méchant showbizz. Ces gens-là sont des incorruptibles, pas de capricieuses starlettes poudrées. Ce qui nous amène à la seconde Grrrande Hypothèse sur le quatuor : « college band theory ».

Noir Désir, c’est le groupe de lycée qui a goûté à la réussite et qui est resté le même groupe de lycée. Ce sont vos potes qui massacraient Gloria pour animer votre anniversaire et qui reprenaient les Ramones à la fête de la musique. Malgré les douleurs qu’ils infligeaient à vos oreilles vous restiez quand même au premier rang, et vous applaudissiez, parce que c’étaient vos potes, quand même. Vous les avez perdus de vue après le bac, mais vous ne rechignez pas à partager une kro tiédasse avec eux, au détour d’une soirée qu’un ami commun a organisée pour ses 21 ans. Vous les aimez vraiment bien au fond, mais pour être honnête, vous n’avez strictement rien à foutre de leur musique. Noir Désir c’est cela. Les potes, les mecs sympas qui ne changent pas et que l’on retrouve avec plaisir tous les deux ans, mais avec qui vous n’avez jamais eu une relation plus complice.

Cette réputation n’a pas uniquement rendu sympathiques les bordelais (on a tous un groupe de lycée dans notre cœur). Elle sert également de caution. Prenez un titre comme L’Homme Pressé. On y trouve un gimmick digne de Lady Gaga, deux power chords malingres en arrière plan, un beat ultra primaire, un flow efficace mais pauvre, un refrain crétin et mémorisable par le plus couillon… Un tube, quoi. Un bon gros tube fait pour cartonner. Mais pour beaucoup Noir Désir n’a pas baissé la garde, ils sont restés les mêmes en changeant. La rupture tranquille. Cette image d’incorruptibles n’est pas creuse, c’est vrai qu’ils ne sont pas devenus des escrocs champions du marketing, et ils ne l’ont jamais été. Ils ont fait du commercial naturellement, à l’insu de leur plein gré. L’équation est la même qu’avant mais les termes ont changé, en fait. Le groupe est sincère dans ce qu’il entreprend, on ne peut vraiment pas le soupçonner d’avoir calculé son coup. De même l’ouverture à de nouvelles sonorités n’est pas une posture, elle remonte entre autres à la rencontre entre Cantat et le saxophoniste hongrois Akosh Szelevényi en 1992. Le chanteur a toujours voulu que son nouvel ami participe à un disque avec lui, un souhait qui s’est réalisé avec 666.667 Club.

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« Allo Frank ? Quoi de neuf à la Warner ? Ouais ben nous on pète dans la soie... Oui toujours 666 667 Clubs, c’est dingue comme ça se vend... Du coup on prend nos aises... Hé le binoclard, scuze Frank deux secondes, oublie pas le dernier zéro à cette ligne ! »

Résumons l’équation (pas d’inquiétude, je ne vous refais pas de schéma, pour cette fois…) : « Formation stable installée depuis cinq ans + foi inébranlable du public et de la critique + deux singles prêts à exploser le tiroir caisse + ouverture musicale en phase avec la tendance = rotation lourde sur tous les médias + 700 000 exemplaires vendus + double Victoires de la Musique + estime générale. »

C’est avec son quatrième opus que Noir Désir devient véritablement LE groupe de rock français. C’est simple, la formation est anoblie de tous côtés. À gauche un ticket pour le club très sélect’ des doubles gagnants aux Victoires de la Musique, auprès de Véronique Sanson et d’Alain Souchon (mais non, ils n’ont pas viré commercial, c’est faux), à droite une paille d’éloges sur ce quatuor « adulte et mature, qui va de l’avant sans renier ses origines », rédigées par les mêmes scribouillards qui conchiaient le « Jim Morrison des bords de Garonne » trois ans plus tôt (coucou Libé !). J’en passe et des meilleurs. Ajoutez que L’Homme Pressé devient le plus grand hit de toutes les fêtes de la musique de France et de Navarre, et vous avez un aperçu de l’ampleur du phénomène à l’aube du 21ème siècle.


Pourtant, 666.667 Club… Oui… Il y a eu quelques évolutions, d’accord. Oui… Il y a moins de saturation, aussi. Oui… L’ensemble est plus aéré et moins pompé sur The Gun Club, soit. Mais le fond du problème reste le même : zéro chansons, zéro sons. Oh, allez… Ne soyons pas bégueules ! On gardera Fin de Siècle, et même Les Persiennes ! Un riff volé aux Doors (Peace Frog), Cantat qui arrive à crier distinctement, une première, une certaine mélodie, les agréables poussées au saxo, c’est du pas mauvais. Pour le reste… Bizarrement l’album est moins irritant que ses prédécesseurs, où la nuance était portée disparue. On n’ira pas jusqu’à dire que c’est subtil, mais ça mouline moins bruyamment dans le vide, en tout cas. Ceci dit, c’est toujours pantouflard de chez pantouflard, on attend qu’il se passe quelque chose, en vain.

La production, toujours signée Ted Niceley, est moins désastreuse que sur Tostaky mais elle reste un échec. Les 6-cordes crachotent avec peine, comme avant. Seuls les composants vitesse / saturation ont été revus à la baisse. Les deux guitaristes réussissent l’exploit de sonner pratiquement de la même manière en ayant changé de matériel ! Après des années sur Gibson la paire Teyssot-Gay / Cantat opte pour Fender. Le premier s’arme désormais une Strat’ et le second d’une… Telecaster… Soit l’outil avec lequel il est impraticable de faire des rythmiques musclées, à moins d’être une pointure au rack bizarroïde comme Tom Morello. Dommage pour un rhythm guitarist ! La batterie est sèche et plate comme une pile Duracell sans son Lapin et la basse n’a toujours ni épaisseur ni groove. On a la très désagréable impression que le tout a été mixé puis compressé outre mesure, comme si les chansons avaient subies un passage en streaming avant d’êtres pressées sur disque.

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« Hé les mecs, venez m’aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! »

Prayer For A Wanker, Comme Elle Vient et Lazy recyclent les mêmes sempiternels accords sans décoller. Un Jour en France récite sans honte la moitié des plans de Where Is My Mind, la réussite en moins, un solo scolaire en plus. A Ton Etoile, Ernestine, A La Longue et Septembre, En Attendant sont des ballades pas infâmes mais sans saveurs, la faute à un travail d’arrangements inexistant (trois notes de lead guitar qui se battent en duel sur A Ton Etoile, un demi violon bien tristounet sur Ernestine, nada pour les deux autres…). La voix de Cantat est très hésitante, fébrile même par moments. Il découvre que l’on peut aussi chanter, vocaliser, mais il a beaucoup de mal à mettre en pratique cette bonne volonté.

Les textes ? L’ensemble est dans la continuité de Tostaky, toujours aussi abscons et rachtèque, un rien plus écrit toutefois. Un peu moins de sentences, un peu plus de phrases. Néanmoins, globalement, c’est toujours la Bérézina. Avec un nouvel affluent qui vient s’ajouter : le commentaire social. Qu’avait-on fait pour mériter cela ? Le romantisme prêt-à-pleurer ne suffisait pas ? Il fallait qu’en gagnant en confiance et en assumant son succès le groupe se mette à causer politique…

Au bistrot comme toujours
Il y a les beaux discours
Au poteau les pourris, les corrompus aussi
Dents blanches et carnassiers
Mais à la première occasion
Chacun deviendrait le larron
De la foire au pognon oui qui se trame ici
Allez danse avec Johnny
 
Se rappellent de la France
Ont des réminiscences
De l’ordre, des jeux, d’l’essence
Quand on vivait mieux
Il y avait Paul et Mickey
On pouvait discuter mais c’est Mickey
Qui a gagné
D’accord, n’en parlons plus
 
Un autre jour en France
Des prières pour l’audience
Et quelques fascisants autour de 15 %
Charlie défends-moi !
C’est le temps des menaces
On n’a pas le choix pile en face
Et aujourd’hui je jure que rien n’se passe
Toujours un peu plus
 
F.N. Souffrance
Qu’on est bien en France
C’est l’heure de changer la monnaie
On devra encore imprimer le rêve de l’égalité
On n’devra jamais supprimer celui de la fraternité
Restent des pointillés... Yeah, yeah, yeah !

Il parait que le texte n’a « pas de prétention »… Ben tiens, il manquerait plus que ça ! Entendons nous bien, je n’ai rien contre le principe de la « chanson politique ». Je tartinerai volontiers des louanges, et des longues, sur A Hard Rain’s Gonna Fall ou sur Born in the USA si ce cher Duffman ne l’avait pas déjà fait avec brio ! Mais je suis rarement disposé à entendre les babillages d’un pilier de comptoir ou de n’importe quel individu qui se voit esprit éclairé mais qui ressasse des lieux communs plus vite que son ombre. Pas vous ? (Tiens, je viens de voir passer le fantôme de Jim Morrison qui psalmodiait « They got the guns… but we got the numbers »).

Cependant cette nouvelle marotte, la prise de position, ne déteint pas trop sur les textes de Cantat. Sur 666.667 Club on la perçoit nettement seulement sur trois titres, Un Jour en France, Fin de Siècle et L’Homme Pressé. C’est dans l’espace médiatique qu’elle prend toute sa dimension, le groupe multipliant les sorties, les soutiens, les déclarations… Bien sur, le problème n’est pas que le quatuor donne des concerts en faveur des sans-papiers, c’est tout à fait honorable. Mais l’affaire prend des proportions démesurées ; Cantat est invité à Sciences Po Bordeaux en 1999 pour participer à un débat ! L’auteur des belles lignes susmentionnées mis sur un pied d’égalité avec un conférencier ou un professeur spécialiste de la matière, avouez que ça fait désordre.

666.667 Club marque donc le triomphe de l’image sur le son. Les considérations extra-musicales, qui préoccupaient déjà davantage que la qualité des ritournelles, prennent une place encore plus importante, surtout avec l’arrivée du militantisme, nouvelle facette qui attire de nombreux nouveaux regards. Une image relayée par les clips qui montrent les bordelais tourner en dérision les modes contemporaines (les boys band, les pogs, les bonnes vieilles années 90, quoi !). Tout se focalise autour de l’importance qu’accorde le public à ces questions d’« intégrité », de « maturité », d’ « ouverture dans la continuité », d’« engagement »… Peu importe si les singles Un Jour en France et L’Homme Pressé sont creux et racoleurs, si le disque est mal produit et si les compositions sont sans intérêt. Le parcours et l’identité de Noir Désir servent de caution et sont mis en avant au point de faire disparaître presque toute considération sur la musique.


Du coup recentrons sur celle-ci. Après la sortie de 666.667 Club le groupe se lance dans une longue tournée, et c’est toujours sur scène qu’il s’en tire le mieux. Surtout que les concerts de 1997 à 1999 jouissent d’un attrait particulier ; la présence d’Akosh S, qui offrait déjà ses talents de saxophoniste et clarinettiste en studio, mais où son énergie était bridé, comme de coutume lorsque le groupe est en cabine. Akosh S… Un type peu connu, mais une véritable brute. Rapide portrait du personnage : né en Hongrie en 1966, le bambin baigne dans les disques dès le plus jeune âge. A 6 ans papa et maman lui collent une clarinette entre les mimines et l’envoient en école de musique. Le gamin y apprend le solfège, l’histoire de la musique classique et nationale, et, ne soyons pas chiches, le chant. En grandissant il se prend Frank Zappa, les Rolling Stones et John Coltrane dans les mâchoires et a le choc de sa vie en tombant sur The Magic of Ju-Ju (1967) d’Archie Shepp. Un mélange détonnant, d’autant plus que l’adolescent décide de se mettre au basson et au saxophone, histoire de. Sans oublier quantités de vents miniatures (notamment des flutes assez louches) qu’il maitrise à l’occasion, en passant… Conscient que tout cela nécessite de larges épaules afin que la mixture ne tourne pas à la bouillie, Akosh fricote avec les maitres de la musique hongroise la plus retorse (on parle de douteuses alchimies entre free jazz, musique traditionnelles et contemporaines), part sur la route avec eux et finalement, suite à des problèmes avec l’autorité pour cause d’agitation politique, émigre vers la France alors qu’il compte à peine 20 printemps.

Jouant dans tous les bars qui tolèrent son tumulte le saxophoniste multi tâches se forge un style et surtout une palette à l’étendue rare. Doté de fortes techniques et connaissances, le bonhomme passe du blues à la musique traditionnelle d’Europe centrale au free-jazz sans battre d’un cil. Il faut jeter une oreille à son live Omeko (1998), qui malgré quelques dissonances superflues, propose de très bons titres comme Koparon ou le morceau éponyme. Live enregistré lors des premières parties de Noir Désir, d’ailleurs. Il faut s’imaginer les midinettes venues admirer le beau Bertrand et les jeunes branchés qui guettaient L’Homme Pressé se prendre dans la gueule des improvisations de quinze minutes sans pouvoir partir faute de perdre sa place au premier rang. Ça devait être très drôle. Mais passons.

Il va s’en dire que son renfort booste Noir Désir. Pas bête, l’homme s’adapte aux morceaux et leur apporte même une nouvelle dimension. Sa présence libère les velléités du quatuor en matière d’improvisation ; les morceaux s’allongent et font la part belle aux dérapages instrumentaux. D’un autre côté il comprend bien que Noir Désir est un groupe de rock, pas de jazz (et qu’ils sont alors incapables de tenir des impros comme il le fait) ; son jeu doit aussi se fondre dans les chansons sans les transformer. En un clin d’œil Akosh quitte la compagnie d’Ornette Coleman période The Shape of Jazz to Come pour enfiler le costume de Bobby Keys. L’homme est capable d’improviser un solo rugissant, à la limite de la dissonance, comme de trousser un arrangement au cordeau, sans une note qui dépasse.

On recommande le DVD En Images (2005), où l’on peut apprécier le résultat capté lors des Eurockéennes de 1997. Évidemment tout ne porte pas l’empreinte du génie (c’est du Noir Désir, hein) mais l’énergie de la prestation à laquelle s’ajoute l’empreinte d’Akosh S vaut le détour. Feulements tout en rondeurs sur Fin de Siècle, Marlène et La Chaleur, coups de sang sur I Want You (She’s So Heavy) (reprise des Beatles) et Lazy, le hongrois ne s’économise pas. Il avait déjà participé à trois titres de 666.667 Club, (le titre éponyme, Fin de Siècle et Les Persiennes, soit les meilleurs extraits de l’album) l’osmose entre lui et les autres prolonge la collaboration. Quatre nouvelles chansons sont enregistrées, deux compositions originales et deux reprises. Twilight Zone est sans aucun intérêt, et Back to You n’a de singulier que les interventions d’Akosh S mais les relectures de Ces Gens Là et de Working Class Hero sont d’un autre niveau. Cantat, qui arrive enfin à un certain équilibre entre chant et hurlements, se réapproprie les chansons, sans avoir peur une seconde de Brel ou de Lennon (mais sans les faire oublier, faut pas pousser non plus). Derrière le groupe assure sans encombre, et bien évidemment Akosh S illumine le tout de sa griffe.

Ce dernier n’amène pas que son saxophone avec lui. Sa personnalité séduit le groupe. Ses goûts qui piochent tous azimuts et ses expériences sonores, bien sur, mais également ses convictions. Le hongrois est un personnage particulier. D’extrême gauche, sympathisant anarchiste, l’homme n’hésite pas à également parler patrie, nation, tout en percevant la Terre comme un tout harmonieux, un espace de vie, où la notion de frontière n’a pas de sens, où ne valent que les cultures et les métissages plus ou moins prononcés qu’elles forment. Autant de thèmes et idées déjà présents chez Noir Désir mais désormais totalement désinhibés. Surtout chez Cantat, toujours prompt à s’émerveiller devant la première « philosophie de vie marginale qui passe ».

Dès lors le chanteur passe du coq à l’âne et mélange tout ce qui lui tombe sous la main : engagement politique, musique, chamanisme thérapeutique, spiritualité de comptoir… Allez, zou ! Dans le shaker ! Cantat n’a jamais été aussi Morrison et multiplie les déclarations toutes plus rigolotes les unes que les autres : « Même si je ne supporte pas l’éthéré absolu, l’abstrait déconnecté, je ne supporte pas l’unique rationnel, et lorsque j’écris, ce n’est pas dans le rationnel, c’est ailleurs, mais je ne saurai pas dire où… », «  Un boulanger qui te sourit, c’est une forme d’engagement qu’il te donne, avec son sourire. L’engagement c’est personnel, chacun l’est à sa manière, tu vois ? », « Mais entre le noir et le désir, mais tu peux pas choisir ! », « Tout est dérisoire, tout. Depuis que j’ai compris cela, ça me donne encore plus de courage pour me battre », « L’important c’est d’être en phase avec ce que tu fais, au moment où tu le fais » (Yoda n’aurait pas dit mieux !) « Mais moi, je trouve la même chose dans le flamenco que dans les chants sioux et mongols que dans les Stooges ! ». Et enfin, ma préférée, « Ceux qui vivent l’amour, dans le groupe, sont de plus en plus dans le noir. Ceux qui vivent l’amour en fait qui a l’air tout parfait sont de plus en plus dans le noir dans ce qu’ils professent. Et les autres, c’est le contraire ». C’est-y pas bieau, ça ? Les trois autres membres sont à peu près dans le même état d’esprit, mais ne l’enrobent pas de diatribes prétendues philosophiques et ne l’exprime pas à tout bout de champ comme le fait le chanteur, tout content d’avoir des choses à raconter.


Musicalement cette évolution se traduit par l’emprunt de nouvelles voies, par des collaborations et des projets. Cantat participe aux enregistrements d’Akosh S, notamment à celui d’Élettér (1999), album concept bien tordu (au menu : terres anciennes, voyage intérieur, Europe Centrale, jazz, etc. la routine.) dont on recommande quelques extraits, comme le très bon Földeken (Lungoj Drom) I. Bon, le job du Bertrand se résume à quelques chevrotements sporadiques (que l’on peut confondre avec des grincements désaccordés de violon si l’on ne fait pas attention) et à deux tablas secouées, de loin, dans un recoin du fond de la salle, mais il participe, il est content le petit. En revanche ses deux apparitions avec Sixteen Horsepower sont d’un tout autre tonneau. Ami avec le chanteur David Eugene Edwards, il rejoint ce dernier sur scène le temps d’une très bonne reprise du Gun Club, Fire Spirit, et offre surtout une relecture de The Partisan de Leonard Cohen absolument merveilleuse. On ne saurait décrire ce chef d’œuvre, il est à écouter de toute urgence. Dernière « rareté » à signaler, une assez bonne collaboration avec Bashung pour une nouvelle version électrique de Volontaire, extrait de Play Blessures.

De son côté Serge Teyssot-Gay penche du côté de la « musique » bruitiste. Pour des raisons incompréhensibles l’homme se passionne pour les albums solos de Lee Ranaldo (oui, ceux là, les pires), pour Shellac, pour Jesus Lizard… Une fixation qui accouche de deux albums solos royalement plantés. Silence Radio, sorti peu avant 666.667 Club, montre le guitariste en train de mélanger « abstractions guitaristiques », machines et spoken words dans un foutoir très ennuyeux. Quant à On Croit Qu’On En Est Sorti (2000)… Quelle merde ! Ah ! Pardon famille tout ça, mais quelle merde ! Le concept ? Prendre des extraits du livre La Peau et les Os, récit très cru et très critique des camps de la seconde guerre mondiale par Georges Hyvernaud, et les adapter « musicalement ». Sergio pioche dans le bouquin des passages qui le branchent, et les déclame sur un tissu de collages, boucles, bidouillages à l’harmonium, à la guitare, au violoncelle, aux claviers… L’idée est de rendre sonore la déshumanisation… C’est raté de bout en bout, il y a quelques idées de ci de là qui montrent que le bonhomme n’est pas un incapable complet, mais c’était une énorme erreur de vouloir tout faire tout seul quand on est simple guitariste de rock.

Toujours au rayon « grandes découvertes », en 1998 le groupe reçoit dans sa boite aux lettres une cassette en provenance de Belgrade, sur laquelle est enregistré un remix (tout pourri, soit dit en passant) de Septembre en Attendant, concocté par un illustre inconnu nommé Andrej. Paf, encore une révélation ! Décidément, que d’émerveillement en cette seconde moitié de décennie. On peut donc avoir plusieurs visions du même morceau ? Oh la la, que d’émotions, mais c’est incroyable, ça. Du coup les bordelais mettent leur répertoire à la disposition de qui veut bien le remixer. Le groupe reçoit une brouette d’enregistrements et finalement publie ceux qui lui plaisent le plus sur une compilation appelée One Trip / One Noise (1998).

Le résultat est globalement très médiocre. Les riffs et parties de chant sont découpés et recollés à la presse hydraulique sur un tapis de drum’n’bass distordu et de synthés qui distillent des ambiances comme le feraient des sirènes de pompier passées en sourdine et filtrées. L’électro dans l’une de ses mauvaises veines, celle écoutée par les dreadeux qui veulent tripper et planer le samedi soir. Il y a aussi quelques relectures plus biaisées. Lolita Nie En Bloc devient un air de valse, vain mais amusant. Dans le même registre Yann Tiersen s’empare d’A Ton Etoile, la débarrasse de son enveloppe rock pour l’habiller de violons et violoncelles plan-plan. Le résultat est à fuir, mais on ne peut que remercier le breton pour son travail, qui est la preuve par a + b de la FMisation (rien à voir avec DSK) du son de Noir Désir. Deux bricoles pas inintéressantes : les nouvelles versions de Fin de Siècle et d’Oublié. La première est assez efficace, dynamique quoique parasitée par des effets flashs creux. Quant à Oublié, ce qui était à l’origine une sorte de blues noisy pataud est d’un coup relooké John Barry pétaradant ! Fun et bien tourné, le titre est de loin le plus singulier et le plus réussit de la compilation. Noir Désir trouve dans ce recueil une grande source d’inspiration. Par exemple le remix de la chanson One Trip One Noise contient une ligne de basse que le groupe déformera pour en faire le socle de la nouvelle version du titre lors de la tournée de 2002.

One Trip / One Noise, un album de remix… Sorti à la fin de 1998, soit en pleine déferlante French Touch. Question : quoi de plus in que de publier une telle compilation à cette époque ? La tendance, toujours, la tendance ! Je sais, je radote, mais j’imagine qu’une partie de mon lectorat regarde d’un drôle d’œil mes gesticulations et « théories » louches, en maugréant « c’est quoi ces analyses capillotractées à deux ronds et cette prise de chou permanente ? ». Croyez bien que tout cela n’est pas gratuit, et One Trip / One Noise est la preuve la plus irréfutable de cette réalité chez Noir Désir ; le groupe, en apparence détaché de tout et replié sur lui-même, autarcique, a toujours collé aux vagues de son temps…


Un phénomène qui va en s’amplifiant et qui atteint son paroxysme sur le cinquième opus, Des Visages Des Figures (2001). Ici la recherche de nouvelles sonorités s’articule autour de trois grands aspects : la chanson française de Brel et Ferré (avec une adaptation du texte Des Armes) à laquelle Cantat songe depuis un moment (cf Ces Gens Là), le bidouillage synthétique de studio, prolongement de l’épisode One Trip / One Noise, relevé d’une bonne louche de métissage culturel, Akosh S oblige. Ces orientations ont toutes des racines profondes chez le groupe, et elles entrent toutes en résonnance avec des tendances contemporaines, dans des dimensions hallucinantes.

En 2001 l’une des grandes modes est bien sur le revival garage dont les Strokes sont la figure la plus illustre, mais aussi le « dépassement du rock », déjà lancé en grande pompe quatre ans auparavant avec OK Computer et désormais incarné par le diptyque Kid A / Amnesiac, qui ouvrent une voie dans laquelle s’engouffrent quantité de formations. En 2001 il y a deux possibilités pour être cool : 1) ne pas être sérieux, mettre des converses et jouer trois notes sur une telecaster vintage. 2) être sérieux, s’enfermer en studio pour réinventer la roue et ne surtout pas toucher à une guitare. Noir Désir s’inscrit dans la seconde perspective, pour les raisons précédemment énoncées (One Trip / One Noise, nouvelles expériences, etc.) et aussi parce qu’après vingt ans de rock basique, lorsqu’il faut que Serge prenne sa six-cordes, sa première pensée est « oh fait chier, pas aujourd’hui ».

Mais le coup de génie, c’est la touche multiculturelle. Le métissage est au prétendu Art Contemporain ce que le fromage est à un repas français ; le must, l’apothéose. Au 21ème siècle l’Artiste Véritable mélange les cultures, réconcilie les peuples, mange bio, condamne le capitalisme, la main de Thierry Henry et fait des tournées écologiques dans un bus au colza. Il est « mature et militant », mais pas lénifiant, et, tout postmoderniste qu’il est, il met tout à plat, le beau, le laid, le vieux, l’ancien, secoue le shaker sans jeter un œil au contenu, la démarche important bien plus que le produit (le premier qui émet un doute gagne un ticket pour le musée d’Art Contemporain le plus proche !)

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Le fameux violoncelle mongol, pardon moriyn khuur...

Quoi de plus tip top qu’un disque sur lequel se côtoient clarinette hongroise, claviers trip hop, guitares en sourdine, arrangements de cordes ainsi qu’une multitude de gadgets probablement dégottés chez Nature & Découverte ; du moriyn khuur (instrument dont la recherche Google renvoie uniquement au disque d’ailleurs, mais notre fin limier de webmaster, NonooStar himself, a percé ce mystère, il s’agit ni plus ni moins d’un violoncelle mongol. Rien que cela.), du didgeridoo, du tambour marocain, du gumbri… « Je veux plus de percussions aborigènes ! » aurait dit Dewey Cox.

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"Ah la vache, on s’en fout plein la panse grâce à eux... Faudra penser à les remercier ou à leur envoyer une carte postale, je me goinfre vraiment comme un porc avec leur succès !"

Le tout emballé de l’image de marque N.D. Inc., évidemment. Un album ambitieux, esthète mais garantit « groupe sympa proche de vous ». De l’Art de proximité. Une épaisseur renforcée avec les nouvelles aspirations « Grande Chanson Française » du groupe. Car les vieilles références classiques servent toujours, et elles font ici une excellente caution de « maturité », dans la continuité de celle célébrée sur 666.667 Club. Bilan : un disque de platine, cinq nominations aux Victoires de la Musique, deux de remportées et surtout une estime populaire et critique sans pareil. Des Visages Des Figures est le seul disque français récent qui a été couvert d’honneurs par absolument tout le monde à sa sortie. Rock & Folk, Télé Poche, Télérama (quatre f pour un « album au noir si désiré », hin hin hin), Marie Claire (mais oui !) et Les Inrockuptibles y sont allés de leur petite tartine beurrée, pour ne citer qu’eux. Il ne manquait plus que les chroniques de Playboy et du Journal de Mickey pour compléter le tableau ! D’ailleurs, grand concours Inside Rock, le premier lecteur qui me les trouve (je suis sur que ça existe) gagne un exemplaire de l’album.

Un affolement totalement démesuré, même s’il faut reconnaître qu’à sa sortie Des Visages Des Figures est le disque le moins raté de Noir Désir. Certains lui reprochent son manque de spontanéité et sa tendance « variétoche gauchisante vaguement Ferré dans du miel folklo », pour reprendre la formule d’un camarade d’Inside. Il faut admettre qu’il y a de cela. Quelques morceaux sont trop léchés, avec un électrocardiogramme qui indique zéro.

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"C’est pas une opposition de principe, mais comprenez que votre truc de 25 minutes c’est un gros risque... Le nouveau canapé est pas encore payé, on finit d’emménager, on a pas encore filé la caution... On peut pas se planter là, faut minimiser les risques !"

De plus, Manu Chao en guest sur Le Vent Nous Portera, ça fait mauvais genre (il parait que le gnome en poncho équitable n’était pas annoncé, qu’il a vu de la lumière, est entré, puis reparti après avoir plaqué deux accords, les seuls qu’il connaisse. Mais ce n’est pas une excuse !) Quant à la jam finale baptisée L’Europe, vingt cinq minutes où se mêlent free-jazz de superette, talk-over, tablas et discours politique abruti en compagnie du vautour déplumé de boboland, j’ai nommé Brigitte Fontaine, c’est une tâche indélébile. Barclay a d’ailleurs refusé cette horreur, mais le groupe a absolument tenu à ce qu’elle soit présente, parce que « c’est notre liberté d’artistes, l’aboutissement d’un travail, l’élaboration d’une œuvre, blablabla ».

Cependant, malgré ces fautes de goût injustifiables, il faut reconnaître que Des Visages Des Figures possèdent des qualités que n’avaient pas les précédents opus du groupe. Déjà, c’est un album plus biaisé, à l’esthétique ni follement originale ni très affinée mais plus intéressante et plus nuancée que les décharges électriques de six volts et demi que la formation assenait auparavant. Si l’on ne découvre pas des merveilles cachées au fil des écoutes, s’il y a toujours des bidules merdouilleux (Son Style 1 et Lost, les deux titres « rock », à fuir comme la peste) il se révèle plus long en bouche que ses prédécesseurs. Il montre quelques qualités d’orchestration, notamment grâce à l’apport de Romain Humeau, piètre compositeur, mais assez bon arrangeur, qui habille le morceau titre de cordes plutôt habiles. On trouve ici et là de bonnes trouvailles, des harmonicas rafraichissants, des claviers aux sons planants mais pas totalement éthérés.

Cependant le tout manque cruellement d’allant. Les bordelais sont dans la position d’apprentis chimistes, ils découvrent de nouveaux sons, de nouvelles idées mais ne sont pas encore très à l’aise. On les sent s’appliquer, tâtonner, toucher à tout mais sans jamais totalement maitriser les affaires. Noir Désir reste un groupe de scène avant tout. Cantat chante bien mieux qu’avant, mais est aussi à l’aise qu’un crapaud sur une boite d’allumettes, toujours à surveiller sa voix, son timbre, sa justesse, son souffle… Pas encore libéré, il n’habite pas suffisamment ses chansons, sa présence est encore trop fragile pour en imposer à la manière d’un Bashung. Du coup le disque sonne très Fantaisie Militaire du pauvre.

Et finalement, le meilleur titre est probablement le single Le Vent Nous Portera. Bien sur, la chanson souffre du syndrome « tellement-entendue-qu’on-en-peut-plus », mais elle témoigne tout de même de véritables progrès. Un envol tout en douceur, où chaque instrument entre tour à tour pour glisser juste quelques notes mais les bonnes (même si les arpèges clairs sur le pont, hmm), sur lesquelles plane une mélodie très fine, d’une justesse remarquable, qui s’achève avec un excellent solo de clarinette léger et fugace. Mine de rien, c’est assez rare pour être souligné. Le Vent Nous Portera reste un petit coup de maitre qui ne sera pas réédité, la chanson fut tellement compliquée à mettre en place, à chanter et à enregistrer que toutes les prestations lives qu’en fera le groupe relèveront du massacre.


Dans la continuité de l’album, la tournée de 2002 est placée sous le signe de l’exploration, dans le prolongement de celles commencées au lendemain de 666.667 Club et déjà très présentes lors des concerts de 1999 et surtout lors de ceux de 2001, qui précédaient la sortie de Des Visages Des Figures. Tous les concerts français de la nouvelle tournée sont enregistrés dans le but de ne garder que le meilleur en vue d’un album live. C’est donc dans une ambiance appliquée que se déroulent les prestations, sans Akosh S mais en compagnie du claviériste-sampleur Christophe Perruchi (qui ça ?) ainsi que d’un quatuor à cordes. Pari plutôt réussit puisqu’En Public, sortit en 2005, s’impose comme le travail le plus intéressant de Noir Désir.

Ce double album est moins éparpillé que Des Visages Des Figures. Au lendemain de son passage en studio la formation remonte aussitôt sur scène, pour y tester ses nouveaux morceaux. Quelques soirs suffisent pour comprendre que les chansons les plus éthérées ne passent pas et que les nouveaux titres plus rock sont vraiment trop mauvais pour être joués ; seuls sont gardés Le Grand Incendie, Des Armes, Bouquets de Nerfs, Des Visages Des Figures, ainsi que Le Vent Nous Portera. Les concerts ne sonnent donc pas comme l’album dont ils font la promotion ; Noir Désir remanie son répertoire, réarrange mais resserre le propos par rapport à l’éclatement de Des Visages Des Figures. Les bidouillages trip hop sont évacués et les claviers désormais strictement subordonnés à l’axe guitare / basse / batterie, ils servent en renforts pour affiner les climats, présents mais toujours en arrière plan. C’est le dynamisme qui est privilégié, même si l’ensemble s’éloigne beaucoup du rock carré proche du punk d’auparavant.

De fait les set-lists s’orientent autour de trois axes : une branche « binaire sans fioritures », dans l’esprit de Tostaky, un penchant « chansons étoffées » avec le carré Des Armes / Bouquets de Nerfs / Des Visages Des Figures / Le Vent Nous Portera auquel s’ajoute la reprise de Ces Gens Là, et enfin tout un travail de reconstruction d’anciens morceaux. Le tout étalé sur deux disques de chacun soixante dix minutes... « Bouah », vous pouvez le dire. Il y a ici à boire et à manger, En Public est rempli raz la gueule et déborde de partout. Il faut dégraisser le mammouth et se débarrasser des versions de L’Homme Pressé, A L’Arrière des Taxis, Lolita Nie En Bloc, A L’Envers A L’Endroit, Pyromane et Comme Elle Vient. On peut également zapper la reprise de 21st Century Schizoid Man, même si c’est très drôle d’entendre Teyssot-Gay et ses couinements de Fender trop aigue et sans musculature tenter de s’attaquer à Robert Fripp. Quant à Ce N’est Pas Moi Qui Clame, ce n’est même pas la peine d’essayer. Neuf minutes où Cantat fait son chaman (fan de Morrison un jour, fan de Morrison toujours !), et récite un poème d’Attila József, écrivain hongrois devenu schizophrène et qui a fini par se jeter sous un train (d’ordinaire, présenté sous cet angle ça dissuade toute envie de l’écouter). Pendant que le chanteur entre dans son monde, les quatre autres jouent à faire des bruits bizarres avec leurs instruments. A côté de ça, L’Europe, c’est de la pop.

Pendant qu’on est dans le crasseux, mentionnons l’existence de Nous N’Avons Fait Que Fuir, peut être le truc le plus catastrophique signé Noir Désir, publié en 2004 à un tirage très limité (on se demande pourquoi…). Petit récit : France Culture, radio respectable dont il ne faudrait pas que la réputation pâtisse de ce micro événement, a eu l’idée d’inviter le groupe au couvent des Ursulines de Montpellier (ne me demandez pas pourquoi ce lieu totalement incongru, je n’en sais rien !) pour ce qui devait être un concert acoustique, le 21 juillet 2002. Mais, toujours aussi rebelle et anticonformiste, le groupe a préféré faire une improvisation d’une heure, totalement en roue libre. Cantat y récite un poème (son nouveau dada) mais un de sa composition, cette fois. Je ne résiste pas au plaisir de vous en citer quelques extraits, tant ils permettent de voir à quel point les notions de poésie et de littérature sont singulières dans l’esprit de ce garçon.

Nous n’avons fait que fuir, nous cogner dans les angles,
Nous n’avons fait que fuir,
Et sur la longue route,
Des chiens resplendissants deviennent nos alliés,
J’ai connu des rideaux de pluie à draper des cités souveraines et ultimes,
Des cerceaux déchirés couronnant les chapelles de la désespérance,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne, et reviens-moi au centuple
 
[…]
 
On a l’art des ruisseaux,
On a l’art de la plaine,
On a l’art des sommets,
On a l’art des centaines de milliers de combattants de la petite vie qui se cognent aux parois, On a l’art de faire exploser les parois,
On a l’art des constellations,
On a l’art des chairs brutes,
Mais on a l’art de la guerre,
Et on a l’art du fracas,
Et on a l’art de la pente de douceur,
Et on a l’art du silence,
Dis-moi, est-ce que je peux ?
 
[…]
 
Retourne chez ta mère,
Ta mère,
Ta mère,
Ta mère était blonde,
Blonde comme les blés,
Elle laissait s’écouler des trésors de chaleur de la chair de sa voix,
A moins qu’elle n’ai été demi-princesse indienne,
Te faisant boire la nuit,
Des breuvages cuivrés comme une peau d’iguane,
Et approche tes lèvres… approche… approche tes lèvres… approche… approche tes lèvres…
Approche,
Plonge,
Redis-moi d’où tu viens
 
[…]
 
Et comment tu leur parles toi aux montres à quartz ?
Il faudra l’inventer le médiateur final,
Foutez-moi tout çà au gnouf,
Et puis à la décharge,
Et puis concassez-moi ces breloques,
Et c’est comme chez Lipp,
Tout çà ma bonne dame,
Au rouleau compresseur,
Oui t’as bien raison de venir du fond du grand bocal,
Des régions qu’ils appellent bassins industriels,
Les mêmes que sur le chemin des guerres,
A l’aller,
Au retour,
Y’en aura pour tout le monde,
Et puis t’auras du boulot,
Jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus,
Faut pas rêver oh, faut pas rêver…
Tiens-toi bien à ta barre :
L’horizon c’est des conneries inventées par les utopistes,
Si tu veux la porte,
Elle est là !!!

Pour ceux qui veulent prolonger la marrade, tout le texte est ici. A côté de cela, When The Music’s Over c’est du Céline, du Chateaubriand, du Flaubert, du Balzac ! Nous N’Avons Fait Que Fuir c’est le gouffre sans fond, la plongée dans les abysses de la nullité. Fin de la petite anecdote.


Donc, exception faite de quelques performances inintéressantes, En Public est pas mal. De nombreux anciens morceaux sont revisités, allongés et profitent de l’interprétation plus solide du groupe, qui s’est aguerri sur le plan technique. Les titres orientés « chanson française » sont beaucoup plus prenants qu’en studio ; Cantat chante avec assurance, en fait même souvent trop (il se prend pour Jacques Brel comme ça devrait être interdit de le faire) mais au moins il habite ses compositions. De même les arrangements sont moins anémiques qu’en studio, plus enveloppants, les cordes beaucoup plus profondes. Les textes sont toujours très « écolier appliqué », remplis de jeux de mots foireux (ceux de Des Visages Des Figures sont particulièrement tartes), mais un titre comme Bouquet de Nerfs témoigne d’un progrès dans l’écriture, malgré des vers et trouvailles qui relèvent encore de l’esbroufe (« regarde petit étudiant en lettres, j’ai placé ombres d’opaline, ça t’en bouche un coin, ha ! »).

Si Le Grand Incendie, Ernestine, Les Ecorchés, Tostaky, Lazy et La Chaleur ne sont pas revus de fond en comble, leurs interprétations ont plus d’ampleur que de coutume et jouissent d’un son chaud ainsi que des assez bons claviers de Perruchi, qui fait baigner les compositions dans une ambiance presque psychédélique par moments, en osmose avec les sonorités de guitare plus tranchantes et saccadées de Teyssot-Gay, dont les interventions ponctuent davantage les chansons qu’elles ne les drainent. L’idée est simple ; s’émanciper des schémas rock trop restrictifs, atteindre une parfaite harmonie qui permette au groupe de s’envoler tout en restant soudé. Belle ambition, qui peine toutefois dans son exécution. En fait la formation va vite atteindre son maximum et en quelques concerts les interprétations ne changent plus, car le groupe est allé au bout de ses capacités. Paradoxalement, la tournée qui devait être celle de l’exploration permanente va être celle de la précision, ce qui n’est pas plus mal.

Les morceaux les plus poussés dans cette démarche sont One Trip One Noise, Le Fleuve, Si Rien Ne Bouge, Septembre en Attendant et A Ton Etoile. Ce dernier titre est très épuré, avec juste quelques arpèges de guitare qui se font accords plus ronronnant, auxquels s’ajoutent quelques frottements de percussions et une basse tout en déhanché discret, une réussite assez surprenante. Quant aux quatre autres ils n’ont pratiquement plus rien à voir avec les originaux. One Trip One Noise, qui était à l’origine un mid-tempo desséché, devient une espèce de jam portée par d’épaisses et souples secousses de basse, où les cris et l’harmonica de Cantat se disputent la place avec les stridences au vibrato de la six-cordes. Si Rien Ne Bouge progresse sur quelques accords et prend une dimension incantatoire, tout comme Le Fleuve qui se voit drapé de cordes très L’Imprudence [1] et de samples tordus. Septembre en Attendant est un peu de tout cela, en plus apaisé.

Ceux qui ont pris le temps de regarder la vidéo ci-dessus n’auront pas manqué de remarquer à quel point Cantat en fait des tonnes dans le genre « z’avez plus comment je suis habité par le truc, j’suis d’dans là, à fond ! ». C’est en quelque sorte la contrepartie du renouveau du groupe ; Cantat, qui concevait déjà la scène comme une « expérience transcendantale », profite des nouveaux climats plus psychédéliques et des envolées comme celles de One Trip One Noise pour carrément entrer en connexion avec l’esprit d’on ne sait pas qui/quoi. Forcément, ça peut en faire ronfler certains.

Dernier aspect de la tournée qu’on ne saurait négliger, le militantisme qui tourne à plein régime. Crochet par le Proche Orient avec soutien aux palestiniens, déclarations fracassantes en tous genres, concerts caritatifs au lendemain du 21 avril 2002, la totale. Le sommet étant bien entendu atteint avec la désormais célèbre intervention aux Victoires de la Musique. Qui ne connaît pas cet instant magique, où Cantat lit une lettre adressée à Jean-Marie Messier, alors PDG d’Universal. Du grand art, il n’y a guère plus que dans les AG de l’UNEF qu’on en entend des comme celles-ci. Voyez plutôt.

Cette phrase de fin, ça laisse rêveur… Il n’y aura que Saez pour faire mieux, c’est vous dire ! (N.B : si vous avez trouvé cela intelligent, nous ne pouvons plus rien pour vous, à part peut être vous conseiller l’écoute intensive de Trout Mask Replica, ça vous remettra les idées en place).

Epilogue : ne reste plus qu’un point de détail ; quel avenir pour Noir Désir ? Ils ont beau avoir dominé le rauque français pendant des années, une absence de sept ans, ça ne se rattrape pas comme ça. Comment va revenir le groupe ? On ne les voit pas du tout opérer une campagne médiatique tonitruante, ni donner des interviews à tout va, ni même faire des sorties sur Sarkozy pour se remettre en selle. Ils n’ont plus que leur nom pour eux, c’est déjà beaucoup certes, mais est-ce suffisant ? Il faudra que la musique suive, et les premiers extraits ne sont guère encourageants. D’autant plus que notre petit monde évolue, et les nouvelles pousses nationales prennent de plus en plus de place et menacent le trône. Et là, on se dit que finalement, ce ne serait pas si mal si les bordelais revenaient, qu’importe si l’album est médiocre, parce que même ce qu’ils ont fait de plus mauvais vaut mieux que tous les BB Brunes, Justice, Plasticines, Pony Pony Run Run ou Mademoiselle K du monde. Au fond, on les aime bien.



[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des "t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc" que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de "père la grolle" à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le "père la grolle" il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril 2017 à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

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