Sur nos étagères
29

29

Ryan Adams

par Béatrice le 23 janvier 2006

4,5

sorti le 26 décembre 2005 (Lost Highway)

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Bien. Ryan Adams n’est pas l’artiste le plus facile à suivre de nos jours, toute cette affaire mérite donc au moins un bref récapitulatif... qui n’aura pas la prétention de se vouloir exhaustif, loin de là.

Après la sortie, fin 2003, de deux albums aussi différents dans le style que dans la promotion (le meilleur des deux, Love Is Hell ayant comme il se doit été eclipsé par l’autre...), une chute malencontrueuse d’une scène à Liverpool a contraint le jeune songwriter à prendre un congé maladie loin de ses guitares pour cause de fracture du poignet... Mais chassez le naturel, il revient au galop, et, à peine remis, Ryan se remet au travail pour concocter, pas simultanément mais presque, trois albums dont la parution en 2005 sera judicieusement échelonnée de façon à ne pas laisser aux fans plus de trois mois de répis consécutifs entre deux nouveaux albums. Et comme Ryan ne fait jamais les choses à moitié, le premier des trois albums, Cold Roses, paru en mai, est double... Enregistré avec les Cardinals et d’obédience franchement country-rock, il est suivi en septembre de son petit frère Jacksonville City Night, lui aussi résultant d’une collaboration avec les Cardinals. 29, le dernier arrivé, se présente, lui, comme assez différent : seul des trois à être présenté comme un album solo de Ryan Adams, il marque aussi le retour d’Ethan Johns à la production. Album plus ou moins conceptuel pour couronner le tout, puisqu’il se veut un récapitulatif de la deuxième décennie de la vie de son auteur, en neuf chansons - une par année. Mais Ryan a menti, lui qui promettait que chaque chanson durerait 9 minutes - la plus longue de l’album ne dépasse pas les 8 minutes, ce qui n’est pas forcément plus mal (s’il avait dit vrai, cela aurait donné un album de près d’une heure et demi, ce qui, quelle qu’en soit la qualité, resterait difficile à digérer).

Le premier chapitre de cet album, judicieusement nommé 29, est un blues urbain et sombre qui donne le ton dès les premiers vers : « I was a poor little kid in the lungs of New York/ just like a motherless son of a bitch ». Ryan Adams n’a rien perdu de sa mélancolie, qu’il développe toujours avec autant de talent, narrant les errances et les dépendances d’un solitaire invétéré... Le disque entier est construit dans ces tons grisâtres, que ce soit dans l’instrumentation (généralement très simple et réduite au minimum), les mélodies ou - et surtout - les textes. En revanche, si l’aspect autobiographique est assez présent dans le premier titre, il s’effiloche par la suite, et les huit autres chansons ressemblent plus à ces espèces de nouvelles dont Ryan Adams a le secret, et qui constituent autant d’hommages aux paumés, aux laissés-pour-comptes, aux abandonnés et autres mélancoliques incurables... Jusqu’à la dernière, Voices, qui s’éloigne un peu de l’écriture habituelle de Ryan, et revêt un aspect plus fantastique puisque, de l’aveu de son auteur, elle est écrite du point de vue d’un fantôme - d’où un chant encore plus hanté qu’à l’habitude, parfois à la limite du souffle, qui la rend légèrement inquiétante sans qu’on sache exactement pourquoi...

Manifestement de plus en plus à l’aise autant avec son écriture qu’avec sa voix, Ryan semble se laisser aller à plus de liberté voire parfois d’exercices de style (réussis), dont cette chanson est un exemple. Cela n’empêche pas que l’essentiel des titres de l’album reste fidèle à la veine folk mélancolique tendant parfois vers le blues, parfois vers la country, parfois même vers une pop légèrement dépressive... mais de façon à la fois plus subtile et plus audacieuse que par le passé. C’est ainsi qu’au milieu de petites perles simples et mélancoliques telles que Blue Sky Blues, Nightbirds ou encore Elizabeth, You Were Born To Play That Part (qui nous rappelle, au passage, que Ryan Adams n’a pas son pareil pour concentrer la beauté de ses chansons dans des fins instrumentales à couper le souffle), se distingue particulièrement la magnifique Strawberry Wine, à la fois apaisée et embrumée, optimiste et désespérée, voguant entre peinture de la vie et de la tristesse quotidienne et poésie surréaliste, et portée par l’insouciance d’un ukulele insolent que rien ne semble perturber. On peut - à juste titre - considérer ces 8 minutes grandioses comme le sommet de l’album, mais cela ne justifierait en rien de s’arrêter là dans l’écoute, car ce serait passer à côté de Carolina Rain, qui nous rappelle les origines de Ryan Adams, autant géographiques (il est né à Jacksonville, en Caroline du Nord) que musicales (le titre ne cache pas ses inspirations country-rock) et, surtout, de The Sadness. En effet, si Strawberry Wine peut être considéré comme le sommet en poésie de l’ensemble, The Sadness en constitue probablement le sommet en intensité. Bourrasque portée par des guitares hispanisantes dont les harmonies ciselées semblent héritées de Love, et un chant possédé imprégné d’angoisse et de désespoir, cette chanson rappellerait presque Grace du grand Jeff (Buckley), et ce jusque dans les textes d’un lyrisme exacerbé assez inhabituel chez Ryan Adams (« Deny deny me my destiny/ I am not ready to go/ I am the horror that brings us to the morning/ Where I will have to stand up and fight »).

Jamais vraiment où on l’attend, cet album réussit la prouesse d’être finalement étonnant et parfois même un peu déconcertant, alors qu’au premier abord il paraît se placer dans la plus pure tradition de songwriting de son auteur... qui, en fait, continue à suivre son chemin et à n’en faire qu’à sa tête, sans sembler se soucier de ce qu’en penseront les autres ; et il faut bien reconnaître que cela lui réussit plutôt bien, voire très bien pour ce qui concerne cet album.



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Tracklisting :
 
01. 29 (5’48")
02. Strawberry Wine (7’58")
03. Nightbirds (3’51")
04. Blue Sky Blues (5’18")
05. Carolina Rain (5’25")
06. Starlite Diner (3’51")
07. The Sadness (6’43")
08. Elizabeth, You Were Born To Play That Part (5’07")
09. Voices (4’53")
 
Durée totale : 48’54"