Sur nos étagères
666

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Aphrodite’s Child

par Psychedd le 8 novembre 2005

3,5

Sorti en 1971 / Composé, produit et arrangé par Vangelis Papathanassiou / Enregistré aux studios Europasonor, Paris.

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On peut d’abord prendre ça pour une blague de mauvais goût : Aphrodite’s Child dans un webzine rock !
De toute manière, qui connaît encore ce groupe de nos jours à part les auditeurs réguliers de Nostalgie ?
Parce qu’Aphrodite’s Child, c’est ça dans l’esprit des gens : Demis Roussos et deux compères, tous plus velus les uns que les autres, vêtus de toges et qui font de la musique de catégorie sympatoche mais un peu faiblarde tout de même : Rain and Tears, It’s Five O’Clock, de la pop sans prétention dont les français sont friands. D’autant que nos trois grecs sont devenus les chouchous de l’Hexagone depuis qu’ils ont été forcés de rester à Paris lors des événements de mai 68.

Affaire classée ? Non... Car à peine caché derrière les poils et le ventre de Demis, il y a Vangelis Papathanassiou qui a d’autres ambitions en tête. Parce que la pop gentillette chantée par un mec à voix de castrat, merci, mais ça va aller.
Pendant deux ans, le claviériste va s’atteler à composer son chef d’œuvre, en collaboration avec Costa Ferris qui signe tous les textes, obligeant même le groupe à embaucher un remplaçant pour les concerts.
Il faut dire que sur ce coup, le thème choisi n’est pas des plus simple à rendre sur une galette en vinyle. Et quel thème ! L’Apocalypse selon Saint Jean, épisode le plus halluciné du Nouveau Testament. A se demander même si Jean n’abusait pas un peu des champignons...
Une somme de travail si imposante que ce sera le dernier disque du groupe. Et un double s’il vous plaît !
De toute manière, les musiciens ne pouvaient plus se sentir depuis un bout de temps et le clash était tout proche. Pourtant, quand les trois compères rentrent en studios, l’ambiance se détend et tout se passe bien, encore heureux, car accoucher d’un tel concept, ça demande beaucoup d’énergie.

Là où Costa Ferris fait fort avec ses textes, c’est qu’il retranscrit l’Apocalypse à travers la culture des années 60.
Pas étonnant que le premier disque s’ouvre sur The System et cette phrase scandée par une foule : « We’ve got the System, to fuck the System ! » (Nous avons le système pour défaire le système !), inspirée par un manifeste écrit par Abbie Hoffman à la fin des années 60, même chose pour Do It, référence à Jerry Rubin, ami d’Hoffman, tous deux révolutionnaires et militants anti-guerre.
Et tout de suite, ça démarre vite avec Babylon où Demis Roussos prouve qu’avec une voix un peu moins aiguë, ça le fait bien. Autre surprise, Demis assure à la basse, dédouble les notes, propose une base rythmique efficace. Quelle tristesse que de bons musiciens se sentent obligés de devenir des chanteurs médiocres... D’ailleurs, sa voix ne sera utilisée que pour trois chansons, Vangelis ayant décidé que pour son Œuvre, il lui faut un maximum d’invités pour donner un relief et une consistance encore jamais atteinte par son groupe. Si bien que l’on va d’ambiance en ambiance, sans jamais se lasser, comme un film mental et sonore défilant dans nos oreilles.
Et pour la peine, les influences, les styles, les innovations sonores se rencontrent, se mélangent et l’on passe de pures chansons pop, telles The Four Horsemen à des instrumentaux mêlant instruments traditionnels grecs et instruments électriques comme The Lamb.
Il existe aussi des pièces purement électriques (The Battle of The Locusts et Do It), qui font bien remuer son petit corps et qui rappellent d’un coup que le premier manager des Stones et des Yardbirds, Giorgio Gomelsky, est présent pendant l’enregistrement et qu’il apporte une aide précieuse à l’élaboration de l’album.
A d’autres occasions, le chant fait place à de la narration pure (assurée en anglais par John Forst et en grec par Yannis Tsarouchis), accentuant par la même occasion l’aspect assez solennel du texte biblique et fournissant une dimension que certains qualifient d’ésotérique (Aegian Sea ou Seven Bowls).

Dans l’ensemble, le récit du Saint est parfaitement respecté, seulement, ça n’a pas l’air de plaire à certaines branches catholiques qui décident assez rapidement que Vangelis est un hérétique possédé par Satan. Comme quoi le rock est définitivement la musique du démon. Avouez que ça fait plaisir !
D’ailleurs, que dire du morceau The Beast, chantée par le batteur ? Que la bête, même si elle est « Grosse, méchante, vicieuse et triste », a l’air d’un monstre à la coule, nullement effrayante, impression donnée par Lucas Sideras, qui au final tape fort bien sur les peaux, mais en plus a une voix chaude et des intonations de chanteur black.
Mais on n’est pas considéré comme hérétique pour ce genre de choses.

Non, le vrai morceau de bravoure arrive sur le deuxième disque, le plus progressif des deux d’ailleurs.
Déjà, oser placer une référence à Altamont, le concert sanglant des Stones et qui a définitivement marqué la fin des innocentes sixties, c’est presque un sacrilège. Mais oser faire une chanson comme Infinity, alors là c’est l’excommunication directe !
Voilà certainement la pièce qui a posé le plus de problèmes pour la création et la sortie de l’album. Jugée beaucoup trop indécente au goût de la maison de disque, elle a failli tout simplement être supprimée à tout jamais.
Il faut dire qu’avec l’aide d’Irene Papas, actrice grecque, derrière le micro, Vangelis pond un morceau intense, à la fois dérangeant et outrageusement érotique (d’autres vous diront effrayant). La consigne pour l’actrice : improviser autour des mots « I was, I am, I am to come », si possible rentrer en transe et avoir un orgasme en direct live. Surprenant... On comprend mieux les réactions des religieux extrémistes cités plus hauts qui en rajouteront une couche en qualifiant le morceau de blasphème. D’autant plus que Vangelis a osé changé le texte originel qui était « Who was, is, is to come » et qui parlait de l’avènement du bien sur Terre... Pas l’arrivée fracassante d’une femme hystérique et qui serait presque là pour clamer la venue de la Bête avec et en elle. Oui, c’est très cochon. Imaginez maintenant que cette scène de luxure dure 39 minutes... 39 minutes de cris, et d’incantations de magie noire. Imaginez maintenant la tête des gens de la maison de disque en entendant ça... Et hop ! Directement dans la case Pornographie, avec refus de sortir le disque si le morceau doit y rester tel quel. Mais Vangelis ne l’entend pas de cette oreille et le coupe à 5 minutes 15. Et ça pose encore problème puisqu’il va être tout bonnement censuré, avant d’être réédité en 1972 (en version courte bien sûr) et interdit dans plusieurs pays comme l’Espagne. Les radios refuseront catégoriquement de jouer l’album après sa sortie, ce qui lui donne une certaine saveur et qui surtout contribue à son oubli relatif auprès du public.

Le deuxième disque ainsi réduit, propose pourtant de beaux instants, toujours de la pop chantée par Demis Roussos (Hic And Nunc), mais surtout le vrai morceau progressif de l’album : All The Seats Were Occupied. Progressif, dans le sens où il dure 19 minutes 19 et que ça part dans tous les sens. Ca démarre doucement, l’influence hellénisante est omniprésente, puis ça augmente au fur et à mesure, envoûtant et hypnotique tandis que les guitares se font entendre et que surgissent comme des fantômes hantant la composition, des extraits de tous les morceaux précédents. Comme si Vangelis voulait concentrer en un morceau toute l’évolution de son disque, mais surtout créer un climat de tension où tout se mélange avant le Jugement Dernier annoncé, redouté et inévitable.
Tension qui retombe suivant un beau modèle de soufflé... A plat, et sans prévenir. Car l’album se clôt sur la jolie mais un peu inutile Break, qui porte bien son nom tellement ça casse l’ambiance. A vrai dire, il est dommage que tout s’achève ainsi, c’est un peu trop facile après la folie qui vient d’être déployée. Mais ce n’est qu’une maigre déception après tout ce que l’on a entendu. Car comment être totalement déçu à cause d’un seul morceau quand tout n’est que démesure et talent ?

Un album à découvrir, si l’on n’a pas peur de tout ce qui est conceptuel, et qui trouve une place tout à fait justifiée dans le petit monde du rock progressif. Souffrant parfois de quelques longueurs, il ne faut pourtant pas avoir peur de s’embêter un seul instant ou de se noyer dans sa densité. Et pourquoi pas saluer l’exploit accompli par les Aphrodite’s Child sur ce coup ? Parce qu’un dernier album pareil, c’est suffisamment rare pour devenir précieux.



Vos commentaires

  • Le 5 octobre 2011 à 13:33, par den volta En réponse à : 666

    Je trouve que les deux premiers albums sont très inspirés , pas du tout « sympatoche et un peu faiblarde » !!.
    Des chansons comme rains and tears , its five o clock , spring summer winter and fall ou end of the world sont magnifiques , et Demis Roussos quel chanteur ! Vous qui etes des grands admirateursde Mike Patton vous devriez savoir que si il ya un un grand chanteur oublié c’est bien Demis Roussos .

    Ce qui est assez impressionnant chez AC c’est que leur trois albums sont chacun ancré dans un stye très différent ( je dirais pop , psyche et prog)

    Pour moi 666, qui est est certes precurseur , est le moins bon des trois ;il ya pas mal de morceaux ennuyeux ,et c’est malheureuement la fin de la composition rock pou Vangelis .

    Infinity fait très peur .

  • Le 5 octobre 2011 à 14:30, par den volta En réponse à : 666

    Précision : Demis Roussos ne joue pas toutes les pistes de basses sur l’album 666 , les lignes un peu plus techniques sont enregistrés par Harris Halkitis . Demis Roussos a un jeu de basse assez singulier il est donc facile de differencier les deux bassistes

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Tracklisting :

CD1 :
 
01- The System (0’23")
02- Babylon (2’47")
03- Loud, Loud, Loud (2’42")
04- The Four Horsemen (5’54")
05- The Lamb (4’33")
06- The Seventh Seal (1’30")
07- Aegian Sea (5’22")
08- Seven Bowls (1’29")
09- The Wakening Beast (1’11")
10- Lament (2’45")
11- The Marching Beast (2’00")
12- The Battle Of The Locusts (0’56")
13- Do It (1’44")
14- Tribulation (0’32")
15- The Beast (2’26")
16- Ofis (0’14")
 
Durée totale : 36’37"
 
CD2 :
 
1- Seven Trumpets (0’35")
2- Altamont (4’33")
3- The Wedding Of The Lamb (3’38")
4- The Capture Of The Beast (2’17")
5- Infinity (5’15")
6- Hic And Nunc (2’55")
7- All The Seats Were Occupied (19’19")
8- Break (2’58")
 
Durée totale : 41’37"