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A Night At The Opera

A Night At The Opera

Queen

par Our Kid le 23 mai 2006

paru le 3 décembre 1975 (Parlophone / EMI)

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Avec son titre en référence à un film des Marx Brothers, Queen nous invite dans un monde inhabituel, celui de l’opéra. Certes, un opéra à des années-lumières de ceux de Verdi ou de Brecht, mais un opéra tout de même, à la Queen où la somptuosité des voix, l’orchestration de la musique et les différents thèmes présents dans l’opéra traditionnel (le tragique, l’épique et l’amour) sont bel et bien présents dans une œuvre qui s’amuse à compiler les genres et les époques. Aidés en cela par des moyens colossaux (le groupe utilisa six studios pour des raisons d’acoustique), l’entreprise fit frémir les journalistes et les cadres d’EMI. Cependant, toutes craintes disparurent en ce mois de décembre 1975.

L’album se dévoile sur Death On Two Legs (Dedicated To...), à l’ouverture menaçante, stridente qui s’accélère avant de se calmer soudainement. Un piano surgit et la guitare de May, déchirante, devient de plus en plus oppressante avant d’annoncer la voix grave de Mercury, préfigurant les éructements à venir d’un Johnny Rotten. Les « s » sont appuyés, telle une vipère rusée et il s’en suit une énumération d’insultes « sophistiquées » de la part du chanteur s’adressant à un membre de l’ancienne équipe de management du groupe. Un morceau qui se veut un démontage en règle, effectué avec humour et qui insiste sur des termes comme « deal » ou « shark ». Une intro de rêve qui donne le ton et qui nous révèle un Queen plus en forme que jamais et un morceau qui s’enchaîne sans trève sur Lazing On A Sunday Afternoon, un contraste saisissant avec la production précédente empreinte d’un côté malsain et de lapidation : ici, tout est joie et plaisir de choses simples comme une belle journée ensoleillée. Dans un style de cabaret, voire de vaudeville faisant la part belle au piano, rappelant le On With The Show des Gravillons, à ceci près que les harmonies vocales et le motif à la guitare sont bien du pur Queen, appuyé en cela par la voix sublimement « trafiquée » et lointaine mais ô combien charmante de Mercury, une minute et sept secondes de bonheur total.
À la suite, on découvre I’m In Love With My Car, la chanson du batteur, Roger Taylor, s’ouvrant sur un mur du son « spectorien » traduisant la folie automobile (à base de guitare rythmique, de piano, de solos de Brian May et d’une batterie proéminente et bien en avant). Rockeur du groupe, notre fan de bagnoles révèle de sa voix éraillée son amour d’un certain Johnathan Harris, un « boy racer to the end » et malgré des paroles peu inspirées, le morceau tient la route par les harmonies vocales présentes et les bruitages guitaristiques suggérant un moteur tournant à plein régime.

You’re My Best Friend, composition à la basse savante de John Deacon, auteur du morceau (et autre succès dans les charts) et qui joue ici du piano électrique, contient un son rappelant celui des productions de la firme soul Motown des années 1967-1968 dont les harmonies vocales procurent un caractère solennel et sentimental au morceau. La voix de Mercury est parfaite, faisant de cette composition un titre pop imparable qui s’inscrit dans les mémoires. Et la confirmation que Queen est bel et bien un groupe.
En comparaison, ’39 est le morceau le plus unplugged (à dominance acoustique), John est à la contrebasse, May au chant pour une de ses plus belles performances vocales - dont un falsetto de rêve. De facture folk rythmée par les guitares sèches, le morceau ne ressemble en rien à ce qui est présent sur A Night At The Opera et encore une fois, les harmonies sont superbes.
Sweet Lady avec son intro électrique à grand renfort de riffs, nous renvoie vers un style hard qu’affectionne particulièrement May, soutenue en cela par une basse inspirée, un son gras, presque sauvage, comme la voix de Mercury, comparable à celle sur Death On Two Legs (Dedicated To...). Les roulements de toms sont marquants mais ce qui domine ici, c’est la guitare de May, les larsens sont exceptionnellement de sortie et la six cordes va même jusqu’à imiter le son d’un harmonica (le groupe a toujours refusé de travailler avec des musiciens de studio et devait de fait soit apprendre à jouer d’un instrument comme le koto sur The Prophet’s Song ou encore la harpe sur Love Of My Life, soit reproduire les sons par d’autres moyens) pour un final country & western où se chamaillent les solos de guitares, provoquant un effet stéréo du tonnerre.

Changement de style (décidemment !) avec la perle ultra-kitsch et vaguement jazzy que représente Seaside Rendezvous. De nouveau un style de cabaret pour une chanson énonçant tous les clichés du romantisme et de l’amour sur fond de lune de miel. Truffé d’harmonies vocales plus grandioses les unes que les autres, le morceau dispose de deux chefs d’orchestres particuliers, en les personnes du chanteur et du batteur qui reproduisent respectivement avec leur bouches le son des instruments à vent et des cuivres. Du grand art ! Une production de classe sur un piano enjoué, c’est aussi cela Queen.
The Prophet’s Song s’ouvre doucement sur un koto (instrument japonais cher à Bowie) et quelques notes de guitares, cette composition de May s’emballe soudainement sous le coup d’une rythmique lourde qui se met en place, agrémentée de baisses de volumes et d’un mixage des toms en avant. L’orchestration est présente sur le morceau le plus long de l’album (plus de huit minutes), sorte de petit opéra épique dans lequel se mêlent des événement héroïques voire bibliques. À mi-parcours, le déluge sonore fait place à une innattendue incartade vocale du chanteur, seul, sorte de longue plainte placée sous procédé echoplex (cf. Now I’m Here), non sans rappeler la longue errance du peuple d’Israël dans le désert, comme le suggère l’écho. Un moment sans précédent qui déconcerte de prime abord mais qui se révèle mémorable et techniquement soufflant, notamment par sa durée (près de 3 minutes).

Retour au lourd avec une batterie réveille-matin, l’orchestration reprend sa place et les prouesses guitaristiques de May sont notables. Après un dernier coup de cymbale, le calme et le vent du désert surgissent avant de céder la place au motif d’introduction koto/guitare. La boucle est bouclée et s’enchaîne parfaitement sur Love Of My Life qui s’égrène sur un piano aux relents XVIIIème siècle où l’on sent que l’amour est au centre du morceau. D’ailleurs, la douce voix de Freddie le démontre en une véritable déclaration d’amour, poignante, si sincère, appuyée en cela par les exceptionnels chœurs du groupe et une guitare tantôt lointaine mais qui explose délicatement, apportant son lot d’émotion et de soupirs, bref, un sommet de l’album. Les fans ne s’y tromperont pas et Love Of My Life deviendra un morceau incontournable lors des tournées sud-américaines et un tube sur tout ce continent.
Puis, on découvre Good Company : une ouverture « cocotte-minute » avec des cuivres et des vents pour un morceau dominé par un ukulélé... Cette trouvaille de May se révèle être une autre perle kitscho-jazzy, à l’originalité non feinte. Soutenu par la grosse caisse de Taylor, le morceau est avant tout l’enfant du guitariste qui est partout : voix, guitares, ukulélé (en digne fan de George Formby), son premier instrument dont il jouait déjà sur Sheer Heart Attack, ainsi que les sonorités de clarinettes et de trompettes qu’il produit à partir des pédales d’effet de sa Red Special. Un tour de force sur lequel on ne peut qu’applaudir des deux mains.

Et puis, le gros machin. Bohemian Rhapsody. Une voix intérieure qui s’interroge puis un pauvre gars, accusé de meurtre, qui se lamente auprès de sa mère ; ainsi s’ouvre le morceau, un brin funeste. Une complainte au piano qui mène vers une ballade-slow dominée par les touches blanches et noires de Mercury, atteignant son paroxysme sur les mots « Good bye everybody », moment où surgit un solo déchirant de guitare, larmoyant et ravageur avant que ne se mette en place une section opératique censée illustrée la vision du jeune homme avec l’enfer, vision qu’il souhaite à tout prix éviter. Ce moment mémorable a nécessité la superposition de 180 pistes de chœurs (!) à raison de 10 à 12 heures de chant par jour ! L’enregistrement, la production et le mixage du morceau auront nécessité au final trois semaines... À la suite de ce mini-opéra, on retrouve un enchaînement sur du hard-rock surpuissant et entraînant allant de pair avec les sentiments du jeune homme : rageur, déterminé et finalement habité de fierté personnelle et d’envie de vivre, les guitares sonnent comme des trompettes annonçant l’arrivée d’un héros ; l’heure est au glorieux, à la victoire et l’affaire se termine sur la ballade au piano pour un morceau d’anthologie et une prouesse technique rarement égalée - et longue de presque six minutes mais qui deviendra numéro un - trente ans plus tard. Quatre morceaux en un et un single élu en 1977 meilleur disque britannique de tous les temps, au nez et à la barbe (qu’ils avaient longues à la fin) des Beatles. Un signe.
En guise de conclusion, Queen propose God Save The Queen, reprise rock de l’hymne anglais, instrumental avec un son caractéristique des quatre qui clôturera désormais tous ses concerts. Hommage au Star Spangled Banner de leur idole Hendrix, ce morceau stimulera l’imagination d’un Gainsbourg quelques années plus tard.

Quoi de mieux que de placer le groupe et cet album sous la protection de Dieu ?



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Tracklisting :
 
1- Death On Two Legs (Dedicated To...) (3’44”)
2- Lazing On A Sunday Afternoon (1’07”)
3- I’m In Love With My Car (3’05”)
4- You’re My Best Friend (2’50”)
5- ’39 (3’30”)
6- Sweet Lady (4’02”)
7- Seaside Rendezvous (2’14”)
8- The Prophet’s Song (8’20”)
9- Love Of My Life (3’34”)
10- Good Company (3’17”)
11- Bohemian Rhapsody (5’59”)
12- God Save The Queen (1’12”)
 
Durée totale : 39’48”