Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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Ni la télé, ni la radio n’ont beaucoup de trésors à offrir, la faute à la géographie et à la jeunesse des réseaux, mais en se débrouillant bien on peut capter les stations locales des grandes villes de l’Etat, et puis les cinémas se développent et se multiplient, doucement mais sûrement : impossible de passer à côté de la révolution adolescente qui se trame pendant les années 50. Pas très original pour le coup, Robert va adorer la Fureur de Vivre, s’abreuver des films de Marlon Brando et de James Dean, et découvrir le rock’n’roll et la country à travers un poste de radio grésillant – Billy Haley, Little Richard, Chuck Berry, Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Gene Vincent, Buddy Holly, Jimmie Rodgers, Hank Williams (qu’il vénère particulièrement), aucun des grands noms n’échappe à son oreille affutée et assoiffée de sons nouveaux. Il ne se contente d’ailleurs pas de la radio, et trouve rapidement des moyens d’écouter des disques (en profitant de l’équipement et des vinyles d’un gentil voisin, par exemple…) et d’apprendre à reproduire sur sa guitare ce qu’il a entendu.

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De là à fonder son propre groupe, il y a à peine un demi-pas, et il va le faire, forcément. Il va même devoir en fonder plus qu’un, de groupe, notre pauvre ami, parce qu’il se trouve qu’il a la guigne, et que tous les groupes qu’il lance finissent tôt ou tard par le lâcher pour un autre chanteur. Pas qu’il chante moins bien qu’un autre, non, ce qui lui manque n’a rien à voir avec la glotte ou les cordes vocales ; ce qu’il n’a pas, c’est les moyens et les relations qui permettent de jouer des vrais concerts qui rapportent des vrais cachets… De quoi lui rappeler la réaction de son père quand il lui faisait part de ses rêves de gloire militaire, lui demandait comment on faisait pour devenir général dans un bataillon d’armée et avoir la porte ouverte à une mort fière et digne au milieu du champ de bataille, et qu’Abraham lui répondait, légèrement choqué, que sans un « De » ou un « Von » devant son patronyme et les hautes relations qui vont avec, il ferait mieux d’abandonner cette idée tout de suite.

Mais Robert est pugnace, et jouer du rock’n’roll est une occupation autrement plus attrayante que bosser ses cours. Il a compris le truc, il n’arrivera jamais à garder un groupe plus d’un an, et alors ? Ce n’est pas pour ça qu’il va se laisser démoraliser et misérablement abandonner la chose, et puis quoi encore ! Du coup, il les enchaîne… Il commence par prêter ses talents vocaux et pianistiques aux Jokers, en 1956. Paf, les Jokers se tirent avec un autre chanteur. Il monte les Shadow Blasters l’année d’après. Paf, les Shadow Blasters se tirent avec un autre chanteur. Il monte les Golden Chords, qui vont durer assez longtemps pour se construire une réputation de « groupe le plus bruyant de tout Hibbing ». Finalement, paf, les Golden Chords se tirent avec un autre chanteur. Il monte les Satin Tones avec un cousin, et parvient à leur construire une petite réputation en passant sur les chaînes de télé et de radio locales. Mais, paf, les Satin Tones se tirent avec un autre chanteur. Ultime tentative, il se rebaptise Elston Gunn et s’affuble des Rock Boppers, mais encore une fois, paf, au revoir Elston Gunn, Boros Riffles paie mieux. Alors Robert va se rappeler le clin d’œil encourageant que lui a lancé le catcheur Gorgeous George, de passage à Hibbing, un soir où il jouait avec un des groupes su-cités (choisissez celui que vous préférez, ça n’est pas d’une importance fondamentale pour la suite), et il va décider que cette fois, c’est lui qui va se tirer avec un autre chanteur.

Nous sommes en 1959, Robert est maintenant un grand jeune homme de 18 ans qui commence penser que Hibbing, Minnesota, c’est chouette, mais un peu petit et un peu provincial, et que, peut-être, enfin, le temps est venu pour lui d’aller jeter un œil sur le Monde - avec un grand M. En juin, il quitte son lycée, après avoir gribouillé qu’il « partait suivre Little Richards » sous sa photo de classe, et il s’installe chez de la famille à Fargo, Dakota du Nord pour l’été. A priori, il est juste là-bas pour se faire un peu d’argent en jouant les serveurs au Red Apple Café. Mais n’oublions pas qu’il a une revanche à prendre : à lui, pour une fois, de se trouver un chanteur, et pendant qu’il y est, le groupe qui va avec. Justement – justement, les Shadows, un petit groupe local qui monte qui monte, menés par un dénommé Bobby Vee, cherchent un pianiste. Robert ne laisse pas filer l’occasion, baratine juste ce qu’il faut pour les convaincre que, non, vraiment, ils ne pourraient pas rêver meilleur que lui, qu’il est exactement le pianiste qu’il leur faut et même plus, et puis qu’il sait très bien battre des mains en rythme, aussi, et ça, il n’y a pas beaucoup de pianistes qui en sont capables sans arrêter de jouer de leur instrument ! Il n’en faudra guère plus pour qu’il se fasse embaucher et occupe son été en martelant un pauvre piano qui n’avait rien demandé et en tapant des mains pendant les concerts des Shadows. Ce sera encore une fois une aventure éclair, mais peu importe. Il a enfin pris sa revanche sur tous ses ex-groupes ingrats, et peut désormais tirer un trait sur les rock’n’roll bands, tourner la page sur ses années de lycée, et partir guitare sur l’épaule découvrir les joies de l’université, de la vraie grande ville, et des one-folk-shows.

 En avant !

1959, et premier véritable changement de décor - Quittons les cieux d’ardoise et les mines de charbon de l’Iron Range, les grandes étendues sylvestres qui se reflètent dans le miroir trouble des lacs, pour nous déplacer de quelques centaines de kilomètres vers le Sud, là où les lacs ne renvoient pas l’image des arbres, mais celle d’un ciel chatouillé par des géants de verre et d’acier. Minneapolis, la plus grande ville du Minnesota, et Saint Paul, sa capitale de sœur jumelle (voire siamoise), sont toutes disposées à nous accueillir à bras ouverts, nous et notre Robert de protagoniste qui rêve de métropoles depuis qu’il a dévoré Kerouac.

Le Robert en question, pris d’une soudaine et étrange envie de se faire appeler Bob Dillon, s’est, en bon premier né d’une famille relativement aisée qui croit aux mérites de l’éducation, inscrit à l’université du Minnesota. De là à garantir que c’est l’odeur des vieux livres et le calme feutré des bibliothèques qui l’attirent, il y a un pas qu’on évitera de franchir… Ce qu’il recherche, c’est plutôt le vrombissement et le fourmillement urbains, ces tourbillons de sons, de couleurs et de silhouettes qu’il n’a pu pour l’instant qu’apercevoir à travers les lignes de Sur la Route.

Il débarque à Minneapolis à la fin de l’été, à une période où la ville est encore désertée par l’essentiel des étudiants, qui estiment à juste titre qu’une chambre d’étudiant n’est pas la panacée des logements de vacances. Sa mère lui a glissé dans la poche l’adresse d’une maison de fraternité juive que son cousin avait présidée, sur University Avenue ; il n’y a personne, ou presque, et il y a une chambre où dormir et où déposer sa guitare. Parfait. Bob peut donc, sans avoir trop à se soucier de viles contingences matérielles à la « mais-où-que-je-vais-passer-la-nuit-aujourd’hui », s’adonner pleinement à l’exploration de la jungle urbaine et tenter une immersion dans la faune locale. Comme – est-il besoin de le préciser – le frais citadin qu’il est se veut disciple de la Beat Generation et cultive quelques penchants assez marqués pour l’univers des bohémiens branchés, il ne va évidemment pas s’aventurer prioritairement dans les quartiers industriels ou autour du cœur économico-financier de la ville. Non, en bon étudiant en art, il va concentrer ses efforts d’appréhension de la ville sur le secteur colonisé par les acteurs, musiciens, étudiants, artistes, et autres sujets plus susceptibles d’attraper le virus de l’élégance bohème ; ce genre de colonie mi-squat mi-design, on en trouve dans la plupart des villes d’une certaine taille – souvent à portée de sabot des universités, ce qui est pratique. Minneapolis ne fait pas exception, et, ici, la colonie a élu domicile dans le joliment baptisé quartier de Dinkytown (« Ville de rien du tout »), que Bob va écumer en long, en large et en travers.



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