Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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 En roue libre

La route sur laquelle il s’apprête à s’engager est encore bien longue et brisée de virages, mais elle est large, et on y voit clair. Il est enfin parvenu au bout du sentier rocailleux et incertain le long duquel il a vaillamment cheminé plusieurs années durant. Pour l’instant, il n’est encore qu’au croisement des deux, à évaluer l’état des lieux et à se préparer à ce nouveau terrain. Bob Dylan sort le 19 mars 1962, et si le visage de son auteur apparaît dans quelques vitrines de disquaires, c’est discrètement et sans réellement s’imposer. Mais il y est, ce qui est déjà beaucoup. Les critiques sont favorables, les ventes modestes. 2500 copies, au vu du prix (tout aussi modeste) de l’enregistrement, ce n’est pas un échec, mais cela n’explique pas à Columbia ce que John Hammond peut bien trouver à ce gamin. Dans les locaux de la maison de disques, on l’appelle encore la « folie de Hammond », et on n’en attend pas grand chose. Hammond, lui, tient à sa réputation, et espère bien que son protégé ne tardera pas à faire ses preuves. Il va falloir s’atteler à la réalisation d’un successeur un peu plus personnel et ambitieux, n’est-ce pas, aussi décide-t-il de programmer une session d’enregistrement le 24 avril - le protégé en question n’en demande pas plus, lui qui ne manque pas de choses à dire et sait déjà fort bien les dire. Tenez, par exemple, une quinzaine de jours plus tôt, il a griffonné deux strophes d’une nouvelle chanson à la table d’un café new-yorkais… Depuis, il y a ajouté une troisième strophe, il l’a appelée Blowin’ In The Wind, et il l’a même apprise à Pete Seeger, qui l’a apparemment bien aimée, puisqu’il l’a jouée sur scène le soir même. Quelques autres comme ça, et l’on devrait pouvoir tirer quelque chose du personnage, très probablement.

En attendant, le personnage alterne concerts – en tête d’affiche maintenant - sur la scène familière du Gerde’s Folk Center, séances d’écritures et sessions d’enregistrement. Il dit au revoir à sa chère Suze, qui a elle aussi envie d’aller de l’avant, et s’est décidée à partir étudier à Pérouse, en Italie, c’est-à-dire loin, très loin de Bob. Il règle quelques formalités administratives, notamment un rapide changement de nom : puisqu’il a signé un contrat sous le nom de Bob Dylan, qui n’avait alors aucune existence officielle, peut-être serait-il intelligent de faire en sorte que ce nom désigne véritable quelqu’un, et, de préférence, lui-même. Le 2 août, Robert Allen Zimmerman perd toute valeur juridique, et se voit irrémédiablement remplacé par un « Bob Dylan » qui décidément ne veut laisser à rien ni personne – pas même à son nom – les moyens de le freiner. Ceci fait, il utilise son tout nouveau nom pour signer un tout nouveau contrat qui confie à M. Albert Grossman, manager réputé de son état, le soin de gérer sa carrière de folksinger prometteur.

Une dernière fois avant longtemps, le folksinger est prometteur (après, les promesses seront tenues et largement dépassées, les pauvres), et le folksinger prend son temps. Le moment est venu où le vent s’arrête et où la brise cesse de souffler, le calme de l’air avant que la tempête ne commence… Et lui, il roule, il roule, satisfaisant une à une les promesses qu’il estime devoir tenir sur son deuxième album, et termine l’année en se faisant inviter à Londres par la BBC.

Le premier voyage de Dylan hors des Etats-Unis ne sera même pas une tournée, non, car lui qui n’a jamais fait autre chose sur une scène qu’interpréter des chansons s’est fait recruté pour jouer le personnage principal de The Madhouse On Castle Street, un feuilleton radio de la BBC. Logé dans un bel hôtel de Londres, très généreusement payé, on attend de lui qu’il entre dans la peau de Lennie, un jeune homme qui s’enferme dans sa chambre et refuse de mettre le nez dehors tant que le monde n’aura pas changé. C’est un peu beaucoup de boulot pour qui n’a aucune expérience théâtrale ; Bob décline le rôle et s’en fait tailler un autre sur mesure, où il n’aura qu’à chanter quelques-unes de ses chansons pour commenter l’action. Cela lui va nettement mieux, et lui laisse le temps de s’immiscer dans la scène folk locale (ça aussi, c’est une habitude tenace) et de visiter Londres en dépit du froid mordant ; il n’en demande pas plus (qui, d’ailleurs, se permettrait de demander plus que trois semaines à Londres aux frais de la reine ?). Il conclura son premier séjour en Europe par un crochet en Italie, avec le vague espoir d’y retrouver Suze. Manque de chance, elle est déjà rentrée à New-York, et Bob en fait autant, et va se reposer un peu. Il a raison, une année éprouvante (derrière laquelle s’en cachent quelques autres non moins agitées) l’attend.

Un an jour pour jour après la première session d’enregistrement, la touche finale est apportée au deuxième opus dylanien ; ce n’est déjà plus John Hammond qui s’occupe de sa folie, mais Tom Wilson qui prend en charge les derniers enregistrements. Entre temps, Bob Dylan a pu rattraper son coup manqué de 61 au Carnegie Hall en donnant un joli concert au Town Hall enregistré par CBS. Pour la première fois, il n’a joué que des chansons à lui, s’éloignant de plus en plus de l’interprète plein de gouaille qu’il était encore un an plus tôt, sans toutefois le renier ; il a simplement remplacé les reprises de Woody Guthrie par un poème-hommage qu’il récite en conclusion de la performance… Au fond, il a toujours les mêmes références, sauf que c’est désormais lui qui choisit les mots, ce qui est une excellente façon de s’imposer artistiquement - a fortiori quand on choisit aussi bien ses mots que lui.

Sur l’album enfin bouclé qui attend sagement d’être publié aussi, c’est lui qui a choisi les mots, ou presque tous. Corrina, Corrina n’est pas de lui, et Honey Just Allow Me One More Chance est une broderie sur le canevas d’une chanson d’Henry Thomas datant de 1927 (et, qui sait, peut-être était-ce juste pour qu’une chanson soit attribuée à Dylan-Thomas, qui méritait au moins ça, pour avoir inspiré à l’artiste son nom de scène). À part ça, et, tout compte fait, ça y compris, c’est du Bob Dylan libéré dans toute sa splendeur, qui fuse dans toutes les directions, tantôt mordant, tantôt poignant ; c’est une voix bondissante qui colporte les observations d’un regard tout aussi perçant dans l’ironie que dans la mélancolie, c’est un festival de tendresse et de cruauté, c’est un drame poétique brechtien en cinq actes et une satire de l’état ambiant, c’est un hymne qui caresse le vent puis une série d’élucubrations brillantes. En quatre mots comme en mille, c’est du grand folk qui sait se montrer débridé tout en restant grave, et dénoncer sans se prendre au sérieux. Le jeune talent prometteur s’est affairé à présenter en 50 minutes autant de ses facettes que possible, et il en a beaucoup, des facettes, notre diamant fou. Non, vraiment, John Hammond n’était pas frappé par la folie, et chaque minute du Freewheelin’ invite à rendre un hommage en bonne et due forme au stylo qu’il a tendu à Robert Zimmerman le jour où il l’a invité à signer un contrat. Même si le succès commercial ne suivra pas immédiatement, Bob Dylan cessera définitivement de passer pour un caprice de producteur le jour où l’album sortira (c’est-à-dire le 27 mai 1963, information complémentaire à l’intention de ceux qui aiment fêter les anniversaires des albums).



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