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D.I. Go Pop

D.I. Go Pop

Disco Inferno

par Yuri-G le 28 septembre 2011

4,5

Paru en février 1994 (Rough Trade), réédité en 2004 (One Little Indian)

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En écoutant ce disque, je remontai le fil du temps, un peu plus d’une décennie. Une époque étrangement lointaine. Je retrouvai alors sommairement, dans la scène anglaise des 90s, la pimpante britpop, certains défricheurs rose noisy et l’amorce d’une scène dite « post-rock ». Simon Reynolds avait lancé le terme en 94, dans sa critique de The Wire, caractérisant le son du groupe Bark Psychosis, album Hex. Communément, un son plein d’espace, amalgame d’influences difficiles et progressives, allant du jazz au krautrock, du post-punk à l’ambient, du bruit au silence. Il y avait là Moonshake, Stereolab, Pram. Un groupe en particulier n’avait rien vendu. Son nom était presque perdu. Tout au plus deux ou trois paragraphes dans quelques magazines. Enfin, de sa condition d’oublié génial en son temps, Disco Inferno profita légitimement de l’explosion des réseaux - informatiques - et des partages pour remonter à la surface sa musique maudite. Internet, exhumant des formations à la reconnaissance quasi-nulle en leur époque… et celle-là était vraiment du genre misérable. À traîner ses guêtres le long des murs de brique rouge, aller glaner quelques instruments pour continuer à composer et enregistrer, et jour après jour, buter un peu plus sur l’indifférence. Le folklore de la dèche grise et impitoyable a au moins le pouvoir d’exalter quelque âme, afin de réévaluer le talent ignoré sous le poids des années. J’avoue que ça ne sera pas non plus un gage incontestable de sa valeur (jamais, pour tout dire). Mais en l’occurrence, Disco Inferno était singulier et présentait, dans sa misérable poche de crasse et de bruit, des perturbations uniques qui virent difficilement le jour de leur vivant.

D.I. Go Pop, incroyable manifeste de leur maigre carrière, se lança ainsi dans une quête désespérée d’horizons inédits. Son arme : le sampler. Pas question d’en faire un cache-misère. Ian Crause, penseur en chef, savait ce qu’il voulait obtenir. My Bloody Valentine était passé par là, avec ses remparts de déflagrations sous-marines. Public Enemy avait aussi tiré de la technique une urgence toute urbaine, convulsive. Les boucles créaient ce mouvement crispé et hypnotique, dont Crause reconnut la puissance. Il lui fallait joindre à cela son affection des sphères troubles du 154 de Wire, comme du post-punk en général. Histoires de fusion, de perdition.

Au sein de l’album, la furie industrielle est alliée à une apesanteur minérale. Une white noise d’un genre nouveau est offerte, où les guitares seraient annihilées par des boucles concrètes, écrasantes et perçantes. Il y a de l’eau qui file, de la tôle qui agonise, des avions qui rasent l’air, du verre, de la pourriture, de la rouille. Parfois je m’interrogeais, et s’il n’était question que de cacophonie, de dissonance ? C’est un disque aux sonorités dures et foisonnantes. Ian Crause aurait-il voulu orchestrer le déchaînement absolu des éléments, le chaos, les rugissements conjoints du naturel et de l’industriel, que cela aurait donné D.I. Go Pop. Ces constantes bourrasques se croisent, filent à ma rencontre. Une basse abyssale les soutient, creusant avec détermination le champ d’action, tandis que les guitares pointent dans les interstices, faisant figure de caution mélodique (quelque chose de l’ordre d’une douceur spectrale se déploie en fin de parcours, rappelant par intermittence Durutti Column). La voix sous-mixée de Ian Crause évoque l’arrogance flegmatique de celle de Colin Newman. Elle doit prédire le chaos. Elle attend son heure, pour dispenser ses sentences après l’apocalypse. Pour le moment, indistincte. « Go Pop », vaste ironie.

Pour autant, le disque n’est pas une enfilade carnassière et anarchique de bruitages oppressants. Il y a un agencement. Évidemment. Chaque couche tient sa place, attendant de trouver finalement un chemin en nous. Un morceau comme Starbound : All Burnt Out & Nowhere To Go est fatal. Construit sur des boucles de flashs photos crépitants, des voix d’enfants voraces, il y a une ligne de guitare qui se déroule, aspirant à un calme étrange, suspendu, quand n’en finissent pas d’enfler les cliquetis infernaux. L’enfer mais aussi une sorte de clairvoyance apaisée. C’est étrange. Disco Inferno, voulant lier l’aliénation la plus radicale à la sérénité. Mélancolie d’usine (Even The Sea Sides Against Us) ou pureté enfantine (Footprints In Snow - comme son titre l’indique, sample des craquements de pas dans la neige) ? Je n’arrivai pas à choisir. Ce disque avait des sortes d’allure prophétique. Une hantise. Sa condensation d’un héritage (post-punk) comme sa prise de hauteur et son dépassement de celui-ci étaient... Ses structures étaient inimitables, ses boucles comme des pulsions inextinguibles. Il était condamné à être oublié. Trop de hauteur, de plaies attisées. Le groupe se sépara deux ans plus tard.

Article initialement paru le 8 janvier 2008.



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1. In Sharky Water (4’40")
2. New Clothes For The New World (2’00")
3. Starbound : All Burnt Out & Nowhere To Go (4’01")
4. A Crash At Every Speed (4’43")
5. Even The Sea Sides Against Us (3’44")
6. Next Year (4’04")
7. A Whole Wide World Ahead (4’40")
8. Footprints In Snow (5’29")
 
Durée totale : 33’26"