Concerts
David Gilmour à Paris

Paris (Grand Rex) et (Olympia)

David Gilmour à Paris

Les 15 et 16 mars 2006

le 28 mars 2006

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Soixantaine, je t’aime et je te hais. Voilà un peu l’état d’esprit qui court tout au long des dernières prestations, studio et live, de notre nouveau sexagénaire. La soixantaine, une décennie qui commence un 6 mars, jour de la sortie de l’album.
Dave Gilmour se fait ainsi un cadeau à lui-même, se force à regarder ses 60 ans dans les yeux, et à leur crier tout ce qu’il ressent à leur égard.
Tristesse et joie. Tristesse, car la soixantaine, c’est comme une île, une décennie placée entre l’immense océan de la vie déjà vécue, et la petite mer de la vie qu’il reste à vivre.
Joie parce que pour Dave, la soixantaine c’est aussi la paix et l’amour... un havre, une île paradisiaque, dont il veut profiter jusqu’à la dernière seconde. À l’image de la vie elle-même, qu’on peut voir comme une île d’instants éphémères dans un océan de froide éternité.

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David Gilmour à l’Olympia
© Pompom & Tux

Les secondes sont devenues précieuses pour Dave, plus précieuses qu’elles n’ont jamais été. Il n’a plus beaucoup de temps, et celui qu’il lui reste, il veut le consacrer à sa femme et ses douze enfants (me souviens jamais du chiffre exact). Mes amis à l’optimisme inébranlable, j’ai bien peur qu’une nouvelle tournée de Pink Floyd ne soit pas au programme de cette décennie... un an ou deux de tournée, c’est trop cher payé. Les promoteurs américains qui lui ont proposé des millions pour tourner avec Pink Floyd suite au succès du Live 8 se sont trompés de devise : ce n’est pas de Money dont Dave est pauvre, mais de Time. D’ailleurs ce soir il jouera l’une, mais pas l’autre. Hélas, aucun promoteur au monde ne dispose de cette devise là...

Ce soir, ça fait déjà dix jours que cette décennie honnie a commencé. Dix jours que le nouvel album tourne dans nos lecteurs, et surtout dans nos oreilles. Je suis au Grand Rex, puis à l’Olympia. Excusez-moi d’avance, je parlerai des deux soirs comme s’il s’agissait d’un seul... après tout, quand le temps s’accélère, les secondes comme les journées se confondent.
Dave parle de cette île, ce temps de réalité éphémère qui contre toute raison peine à s’affirmer hors de l’océan où tout prend fin. Derrière cette île, le bonheur enfui, les êtres perdus, l’hécatombe qu’a connue Dave au cours des dernières années, qui l’ont peut-être conduit à se sentir naufragé. Devant, peut-être d’autres souffrances à venir, et une seule certitude, celle de la mort. Dans cet entre-deux, Dave veut vivre, veut vivre aussi fort qu’il le peut, et crie sa peur de voir son île engloutie finalement par les eaux. Les anciens avaient nommé cet état d’esprit Carpe Diem. À 60 ans, Dave le crie à s’en faire éclater les cordes. Toutes les cordes.
Pour moi, ce soir, ces îles, ce seront des instants de pure vérité, parsemés de-ci de-là le long du concert, des îles de secondes qui se démarqueront de la mer du concert... des instants où quelque chose d’unique se passera, le genre de clarté, de communion qui fait que ce n’est pas seulement un concert auquel on assiste.

Les lumières s’éteignent, le public s’allume. Majestueusement, pompeusement je dirais presque, Castellorizon envahit la salle. Le morceau qui introduit l’album est dans la plus pure tradition des ouvertures d’albums floydiennes. Une corne de brume, des bruitages, une ambiance, un sommaire des sons qui parsèmeront l’album. Pompeux, oui, ça l’est un peu... À l’image de l’origine de ce morceau ? La wikipedia m’a appris que Kastellórizo est une île grecque où Dave a passé une nuit. Elle m’apprend aussi que le nom officiel de cette île, Meyísti, signifie « la plus grande » alors qu’elle est en réalité la plus petite des îles du Dodécanèse. Dave veut-il ainsi nous donner, ou même se donner à lui-même, une leçon de modestie ? Aussi loin que tu puisses te porter, aussi haut que tu croies être allé, n’oublie jamais ce que tu es réellement, n’oublie jamais à quel point tu es fragile... C’est peut-être ça que signifie la métaphore de l’île qui se croit plus grande qu’elle n’est. D’ailleurs la grandiloquence des bruitages est rapidement démentie par une fine (oui, fine... il a bien maigri depuis 2002 !) silhouette qui s’avance sereinement vers le milieu de la scène, prend une guitare et attend tranquillement que le moment vienne de jouer. La modestie rattrape enfin le morceau : la pompe des effets sonores laisse la place à la pure émotion de la guitare. Dave joue, le concert commence vraiment.

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L’Olympia
© Pompom & Tux

Et il joue bien le bougre. 60 ans, c’est aussi la décennie pour le guitariste où l’expérience est à son apogée, et où la fatigue n’a pas encore engourdi ses doigts. Bref, il joue mieux que jamais.
Et il chante, aussi. À peine Castellorizon terminée, le morceau éponyme de On An Island commence. Accompagné par ses cinq musiciens qui l’ont rejoint discrètement (tiens, l’un d’eux me rappelle quelqu’un...) Dave nous montre qu’il chante aussi bien qu’il joue. Sa voix est redevenue celle d’un jeune homme, bien plus proche du timbre des premiers albums que de ceux des années 1980 et 1990. Bon, elle déraillera un peu parfois, mais même dans ces cas là elle restera émouvante. Chanson sublime, que beaucoup d’internautes avaient pu découvrir en avant première... chanson à la fois joyeuse et triste, comme le dira Dave ensuite. Il aura même la gentillesse de traduire aux non anglophones absolus la signification de « on an island ». Une chanson qui plus que jamais dit à la soixantaine : je t’aime et je te hais. Car la soixantaine a rapproché Dave à la fois de la mort et du bonheur. Ses deux égéries, la faucheuse et Polly, n’ont jamais été aussi proches... Laquelle est la plus proche ? ça dépend : comme le dit Dave, il est a mi-chemin des étoiles. Mais comme le verre est à moitié vide ou à moitié plein, être à mi-chemin des étoiles est à double tranchant. Ainsi tout l’album se verra ponctué de moments de peur de la mort, et d’autres de bonheur de vivre, de quête d’îles d’éternité. Ces derniers remportant finalement la mise.

Mais pas dans le morceau suivant. The Blue est clairement la peur de ce qui risque à tout moment d’engloutir son île. Les occidentaux la voient noire, les orientaux blanche, Dave la voit bleue. Pourquoi pas ? ça la rend moins effrayante. Toute vie est issue de la mer, il semble donc logique que toute vie y finisse. Le solo qui clôt le morceau est sublime, et nouveau dans l’œuvre floydienne. Jamais on n’avait entendu une guitare s’évader comme ça, c’est à dire s’évader sans jamais aller trop loin... alors qu’à chacune de ses envolées, on est persuadé qu’elle va dérailler. Mais Dave tient ses sons bien en laisse, il ne leur laisse que la liberté qu’il décide de leur laisser... à l’image de la mort ? Tiens, le musicien qui me rappelait quelqu’un l’accompagne au chant... mais il me rappelle qui déjà ? Oui, il me rappelle ce claviériste qui aimait bien les îles grecques lui aussi, et qui lui aussi avait composé un morceau sur la peur de la mort...

Ben tiens, justement c’est ce morceau qu’on nous joue maintenant ! Les notes de The Great Gig In The Sky résonnent dans l’Olympia (les spectateurs du Grand Rex n’auront pas eu cette chance), et une choriste s’avance sur le devant de la scène.

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Sam Brown (gauche) et Rick Wright (milieu) à L’Olympia
© Pompom & Tux

Elle a beau s’être encore camouflée capillairement, sa voix la trahit : c’est bien Sam Brown ! Impossible de ne pas reconnaître la première partie qu’elle avait chantée en 1994. Mais cette fois c’est l’intégralité de cette histoire en trois actes qu’elle nous chante, s’inspirant grandement pour les deuxième et troisième parties de ce qu’avaient fait ses consœurs de l’époque, Durga Mc Broom et Claudia Fontaine. Même si Sam n’est pas très en cannes ce soir, elle a quand même réussi à donner une belle et émouvante couleur à ces cris de peur de la mort. C’était en tout cas un bel enchaînement thématique... même si jouer The Great Gig... à ce moment là obéissait en fait à des raisons plus prosaïques : Sam chantait ce soir à Paris avec Jools Holland, et avait été débauchée par Dave pour venir pousser la chansonnette... elle a donc dû repartir rapidement pour retrouver Jools.



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Article écrit par David Lluis (aka Davidero)

Avec l’aimable autorisation de Davidero et de Speak to m(E), le fanzine francophone sur Pink Floyd.

Premier numéro à paraitre en avril 2006.
Plus d’info sur http://www.speak2me-zine.net
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