Portraits
Placebo : Médicalement rock

Placebo : Médicalement rock

par Psymanu le 28 mars 2006

Placebo fête cette année ses dix ans de carrière. À l’heure où paraît leur cinquième album, un petit bilan s’impose sur ces héros du rock indie devenus machine à déplacer des stades.

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 Début de traitement

Cette fois-ci, c’est fait : Placebo prend son appellation définitive et étrenne les chansons que Molko a composées au Covent Garden le 23 janvier 1995. Bon l’ombre de Steve plane encore sur la formation. D’ailleurs, il vient filer un coup de main de temps à autres, et il joue même sur les premières démos du groupe, mais lorsque celui-ci signe chez Caroline Records, c’est bien Schultzberg dont le nom figure sur le contrat. Placebo écume les clubs, assure les premières parties de Kula Shaker, Bush et autres groupes indie rock dont la vague commence juste à déferler. Et le public de découvrir sur scène ce petit chanteur énervé à la voix haut perchée qui transpire en faisant couler son maquillage sur sa jupe.

Ah oui, j’avais presque oublié : Brian Molko porte le cheveu long et parfois des jupes. Brian Molko est androgyne. Brian Molko a une sexualité hors des clichés puritains qu’il affiche sans complexe. Et, il faut bien l’admettre, cette caractéristique participera d’une façon importante à la notoriété grandissante du groupe. Au départ, certains pensent même que le chanteur est une chanteuse. Celui-ci en joue, mais pour faire réagir, réfléchir. Il s’amuse de voir des mecs se méprendre sur son identité sexuelle, se rendre compte soudain qu’ils viennent de fantasmer sur un autre homme. Par erreur, mais fantasmer tout de même. Et plus la personne est homophobe, plus ça l’amuse. Fuck les tabous et les clivages, Placebo est adepte du coup de talon dans la fourmilière. Pourquoi se maquillent-ils ? Parce qu’ils sont plus sexy comme ça, point barre. Et surtout pas pour une question de vague revival goth dont ils n’ont à peu près que foutre. Non, ça n’est pas pour ressembler à Robert Smith, le rouge à lèvre, malgré tout le respect qui lui est dû, et les points communs qu’on peut trouver aux musiques respectives de Placebo et de The Cure. S’il fallait leur chercher une idole, ou tout du moins un exemple, il faudrait plutôt fouiller du côté de David Bowie. Bowie qui lui-même prend en quelque sorte le groupe sous son aile. Come Home, leur premier single, sort le 5 février 1996, et ça n’est que trois jours plus tard que la bande à Molko entame la première d’une série de cinq dates en première partie du Thin White Duke, en Italie, puis en France et enfin en Suisse. À ce stade, Placebo jouit déjà d’une belle notoriété, son premier album est annoncé et attendu, bien que son leader prévienne qu’il ne sera pas exactement à l’image de ce que le groupe donne à entendre sur scène. Celui-ci sort quelques mois plus tard, avec Brad Wood (qui a déjà bossé avec Tortoise) aux manettes.


L’accueil critique comme public est excellent. La presse s’échauffe et se lance dans la comparaison tous azimut. Elle y voit du The Cure, ce qui lui permet quelques jeux de mots Placebo/Cure faciles, elle y voit un potentiel à la U2, rien que ça. Il faut dire que ce premier essai est un coup de maître. Pas étonnant qu’il y soit vu un parfait antidote à la britpop. Et puis ils ne sont pas grands-bretons de toute manière. Les paroles sont toutes empreintes de noire mélancolie, de colère et de désespoir, reflet de l’état d’esprit dans lequel Molko les a couchées sur papier : alors au chômage, en pleine dépression, replié au plus profond de lui-même.
Brian déclara : « Il (l’album) a été écrit dans un taudis, dans la banlieue londonienne de Dartford. Je me sentais coincé dans cet endroit atroce, au chômage, sans issue. Sans le groupe, je ne me serais jamais levé le matin. Je devenais léthargique, sortir de mon appartement demandait un effort, c’était trop déprimant. »

"I know, the past will catch you up as you run faster (I Know)
Since I was born I started to decay.
Now nothing ever ever goes my way" (Teenage Angst)

Il chante ces vers d’une voie aigrelette, comme il ne le fera plus jamais par la suite, versant toujours davantage dans la confusion des genres. C’est le trépidant single Come Home qui annonce la couleur. La pochette également, ce gamin qui semble livrer son interprétation du tableau Le Cri, d’Edvard Munch. Sauf que son visage semble couler, se dissoudre, un visuel qui laisse entendre que quelque chose d’enfantin va se répandre, en larmes, ou dans le caniveau. Les guitares sont tranchantes comme des lames, parfois presque épileptiques, comme sur Bruise Pristine (Brian déclare avoir enregistré ce titre complètement nu, ce qui n’a sans doute rien à voir avec la musique, mais méritait d’être signalé), la batterie crépitante. Énergie punk il y a, puisque Brian y tient, mais pas seulement. Le groupe tient à ne pas s’enfermer dans un style trop étriqué et ouvre la porte à des expérimentations qu’il poursuivra toute sa carrière durant. Entendons-nous : lorsque l’on parle d’expérimentation, il n’est pas question de longs soli de guitare, rien de pompeux, rien d’intello. Mais une volonté de jouer avec les sonorités, de colorer la musique, avec des bruits de jouets, des samples, d’évoquer, l’enfance, les frustrations. Tout est déjà là, à l’état larvaire, sur ce premier disque. Ce qui est là, surtout, ce sont les bonnes chansons, l’imparable Bionic, le très représentatif Teenage Angst, ou encore Nancy Boy. Ce dernier titre et l’attaque de Schultzberg annonce en quelque sorte les gros tubes ultérieurs tels Pure Morning ou Taste In Man. I Know possède ce caractère déchirant / larmoyant cher à Placebo mais qui sonne ici plus spontané, moins dégrossi, plus frais en somme. C’est ce côté juvénile qui fera les beaux premiers jours, et la réputation du combo. Les ventes colossales ultérieures focaliseront l’attention sur les productions les plus récentes, et pourtant nombreux sont ceux qui considèrent qu’une grande part des chansons les plus réussies du groupe se trouve sur cet album.

Le succès est là, mais tout n’est pas rose au sein de Placebo. Le groupe est miné par une mésentente flagrante entre Brian Molko et Robert Schultzberg. Le batteur est agacé par les exhubérances de son leader, la rupture est consommée rapidement, et d’un commun accord. Chassez un batteur par la porte, un autre entre par la fenêtre : c’est ce bon vieux Steve Hewitt qui rentre au bercail. À peine le temps pour lui d’apprendre les morceaux qu’il faut partir défendre Placebo sur un maximum de scènes possibles. Le groupe écume les festivals, en Europe, mais aussi aux États-Unis et au Canada, fait la première partie de Weezer, Iggy Pop, David Bowie bien entendu qui les convie même à son très select cinquantième anniversaire, ou encore U2.



[1Sources utilisées pour la rédaction de cet article :

  • sur la toile :
www.placeboworld.co.uk (site officiel)
Ce site propose notamment de nombreux articles archivés extraits de diverses revues, dont le contenu fut utilisé ici.
 
www.placebocity.com (site francophone dédié au groupe)
Ce site propose notamment des articles archivés extraits de diverses revues, ainsi que de brèves biographies dont quelques éléments furent utilisé ici.
  • Revue spécialisée : Les Inrockuptibles : Les Intégrales Rock #01

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