Incontournables
Seventeen Seconds

Seventeen Seconds

The Cure

par Oh ! Deborah le 3 février 2009

paru en avril 1980 (Fiction Records)

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Certains lendemains sont difficiles. Surtout lorsqu’ils sont semblables à ce qu’il y a de plus banal et habituel, norme de la vie. Une lutte contre soi que de l’accepter. Une lutte parfois vaine au moment où l’ennui transcende et que le monde se dérobe peu à peu dans une vacuité vaporeuse : Seventeen Seconds.

Simon Gallup arrive en force pour élaborer un jeu de basse fondamental (il remplace Mickael Dempsey), Lol Tolhurst et Robert Smith devant aussi faire appel à un clavier (Matthieu Hartley) s’ils veulent parvenir à décrire un paysage dont le vide s’empare tout en nuance mais sans retenue. Quelques notes suffiront à le représenter, aucune ne sera omise. Quelques accords fluides et minimalistes aussi. En fait, Robert Smith sait exactement ce qu’il veut faire passer, dans les moindres détails. Et il y arrivera car le talent est sans limite. Tout en reprenant quelques thèmes émotionnels de Three Imaginary Boys, les Cure vont les approfondir et modifier radicalement leur texture sonore. Ils vont schématiser de manière la plus concise possible la froideur de leur existence, ce que personne ne parviendra à réitérer de la sorte. Du même coup, ils inventent un genre, ce que les français nommeront cold-wave. En dix pistes totalement imprévisibles, tout à été dit.

A Reflection annonce la couleur blême de la pochette. Climat blanc, notes pentues, piano atonique, déclin de l’aspiration. On descend d’un cran. Smith, à cette période, n’a pas encore considéré ses plaies d’atrocités en germe qu’il est déjà en train de les contrer, les refouler, pas la force de les regarder : il abandonne d’avance. Il tente simplement d’encaisser l’échec de se voir tourner vers ses sentiments passés. Il repousse le moment d’évacuation. Il lui reste dix-sept dernières secondes. Une tranche de vie pour passer à une autre. Lui, qui toujours dans les autres albums, se serre de sa voix comme d’un projectile de sensations toutes plus exacerbées les unes que les autres. Ici, ses textes sont d’une curieuse pudeur et son timbre est à bout de souffle. Parce qu’à 21 ans, Robert Smith est tellement vieux. Il se gomme lui-même. Et c’est avec effort démesuré qu’il traîne sa voix asphyxiée et ses contraintes existentielles ensevelies sous la neutralité du monde.

Secrets n’est que souffrance d’un non épanouissement, comme physiquement impossible. Avec ses échos criant loin derrière, qui tentent de raviver une voix en cours d’extinction, au premier plan. Smith met en avant sa non capacité à ressentir ce qui l’entoure, malgré cet appel à l’aide qui se fond dans la torpeur lointaine d’un autre temps. Seventeen Seconds s’absorbe et donne lieu à une lente intoxication anesthésiante. C’est avec lassitude que les introductions de chaque morceau se résignent, brisées par l’enclenchement automatique d’un rythme répétitif. Sans vie, statique et pourtant efficace, radical. Parce qu’il n’est pas question d’ennuyer, mais plutôt de personnaliser l’ennui par le biais de chansons complètement nues, succinctes, claustrophobes, réduites au spleen. Des lignes de sonorités frigides et abstraites mais capables de pointer précisément la puissance d’un sentiment. Celui qui caractérise les après midi seuls, étrangement creux et de haute valeur temporelle. D’ailleurs on entend les secondes passer et la routine marcher dans Seventeen Seconds.

I change the time in your house.
The hours I take go so slow ...
I hear no sound in your house
Silence. In the empty rooms

Et toutes ces notes errantes et rondes qui ne nous trompent pas. Ici, le chanteur se rend prisonnier du temps qui passe, il est à la merci d’une quiétude inquiétante et comateuse, flottant dans les eaux troubles de l’attente encerclée. Pretending to swim.

L’Etranger précieux à Smith est partout. A trop s’immerger dans un état d’absence totale au monde, on finit par atteindre un point de détresse irréversible. Il lui faut la conscience des fonctions organiques. Le seul repère restant est l’existence physique : un rythme comme les battements du cœur tapé dans Three. Le chant s’étrangle et devient imperceptible hormis ce « scream » symptomatique. Il ne reste plus rien sauf l’aspect brutal de l’arrêt cardiaque imminent. On distingue les sirènes d’une ambulance. Seventeen Seconds est clinique. Il y a At Night et toutes ses sonorités rudes et chromées du milieu hospitalier. Des machines archaïques et impressionnantes de froideur. De grands couloirs aseptisés. Comme si le temps était calculé par la ligne d’un radio cardiogramme, d’un goutte à goutte. Et toujours, cet isolement épouvantable qui regarde les heures passer dans le noir.

I watch the hours go by
I sense the quiet despair
Listen to the silence
At night
Someone has to be there
Someone has to be there ...

L’étrange quotidienneté à prit part d’un petit être, celui qui est un simple participant au climat fonctionnel désormais dénué de sens intelligible. Il est maintenant séquestré par des nappes synthétiques qui grimpent les différents paliers de l’angoisse pathologique. Non, Seventeen Seconds n’est pas trop intellectuel, il est simplement la transmission active, directe et spontanée de sensations mornes, humaines, involontaires et physiques. Le temps qui passe en tant que seule preuve de l’existence. Les organes corporels en tant qu’ultime et dernier signe de vie.

Mais derrière tout ça, se fraie l’idée d’une quête. Dans A forest, elle serait sentimentale, comme s’il fallait bien se trouver une raison (de vivre), mais toujours, le parcours n’aboutit pas, n’en finit pas.

The girl was never there,
It’s always the same,
I’m running towards nothing,
Again and again and again...

L’ambiance ouvre des images de solitude vertigineuse et perdue dans la nature. Un colloque ne suffirait pas à décrire la crainte de s’égarer et la course au néant qui dominent ce single monstrueux. Smith vient de rompre avec la future femme de sa vie. Il défend avec humanité ses failles sur Play For Today. Seul morceau où le tempo s’emballe, où la voix est totalement affirmée :

It’s not a case of doing what’s right
It’s just the way I feel that matter
Tell me I’m wrong
I don’t really care

La nature humaine entière est décrite dans cette chanson. La voix est d’une beauté alarmante et d’une authenticité indescriptible. Comme souvent dans The Cure. Et puis ici se trouve une des chansons aux accords les plus romantiques de l’histoire : M. Celle qui semblerait nous donner la définition parfaite de la mélancolie amoureuse.

En dernière exploration (la chanson-titre), on constate que le chanteur a fait tant (trop) d’efforts, il a cherché son rapport au monde mais n’a rien pu ressentir ni trouvé. Rendons nous compte. Il reste quatre minutes pour raconter dix sept secondes tristes au ralenti qui ont du mal à décoller mais trouvent l’impact rythmique nécessaire à nous guider vers les accords d’une guitare rappelant la ballade M.

Time slips away
And the light begins to fade
And everything is quiet now
Feeling is gone
And the picture disappears
And everything is cold now
The dream had to end
The wish never came true

Et bientôt, le dernier sursaut retentira . Le temps s’arrêtera tout net.
Seventeen Seconds, a measure of life.



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Tracklisting :
 
1 Reflection (2:12)
2 Play For Today (3:40)
3 Secrets (3:20)
4 In Your House (4:07)
5 Three (2:36)
6 Final Sound (0:52)
7 Forest (5:54)
8 M (3:04)
9 At Night (5:54)
10 Seventeen Seconds (4:00)
 
Durée totale : 35:34