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Talking Heads, haut-parleur universel

Talking Heads, haut-parleur universel

par Milner le 11 mai 2010

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 De la New Wave à la World Wave

Pour un groupe dont les racines musicales sont aussi fermement contenues à Manhattan, un tel environnement de travail aurait pu en désorienter plus d’un. Mais l’ajout de Brian Eno, ancien claviériste de Roxy Music et pionnier de la musique ambiante, comme co-producteur de onze nouveaux titres souda le son du groupe plutôt que le dilua dans un cocktail indélébile d’affligeance. More Songs About Buildings And Food (le titre était une satire du contenu général du premier album du groupe) fut publié le 7 juillet 1978 et fit une seule concession commerciale, celle d’inclure une reprise du révérend Al Green, Take Me To The River. Ce choix eut le bonheur d’être le parfait moteur pour la composition de titres sentant bon le R&B et permit au groupe d’obtenir leur premier véritable tube chez eux, aux États-Unis, bousculant le Billboard pour finalement atteindre la 26ème place. More Songs About Buildings And Food durcissait pourtant le son du précédent album et bien que la production de Brian Eno donna de plus amples facilités sonores, Talking Heads était de plus en plus considéré à part du mouvement new wave que la plupart des autres groupes s’efforçaient de reproduire. Les quatre yankees présentaient alors un panier de chansons pop arty patiemment construites, laissant la place à l’expérimentation en combinant éléments acoustiques et électroniques avec une bonne dose de funk incroyablement surprenant. Il est bon de préciser que tout groupe nouvellement apparu dans le sillage musical de la scène du CBGB’s aux États-Unis ou la scène punk que The Sex Pistols vampirisaient à longueur de scandales était estampillé new wave, étiquette un rien bâtarde mais qui avait le mérite de fédérer une frange non moins négligeable de la jeunesse par opposition à la mode disco qui était bel et bien le véritable courant musical de l’année 1978. Talking Heads considéra toujours son premier effort musical comme une tentative estudiantine de décrire la vie à New York et sa façon d‘aborder le rock intelligent tout en cherchant à se renouveler convint le quatuor de puiser l’inspiration, sûrement sous l’impulsion de Eno, à travers la récente trilogie berlinoise qu’il avait aidé à édifier pour David Bowie.

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David Byrne et John Cale sur la scène du CBGB’s

De retour dans des studios new-yorkais, le groupe publie un troisième album encore plus déroutant le 3 août 1979. Le single extrait, Life During Wartime, comportait cette phrase qui résumait parfaitement l’ensemble : ‘This ain’t no party, this ain’t no disco, this ain’t no fooling around ’. Les paroles se veulent lugubres et l’atmosphère tend à s’assombrir au fur et à mesure que l’auditeur progresse à travers l’écoute de ce disque aussi touffu que la forêt des Carnutes. Pochette noire et volontairement minimaliste, titres de chansons extra-courts, cynisme de rigueur à tous les étages, Fear Of Music expérimente pour la première fois la rythmique africaine sur des paroles nonsensiques du poète Hugo Ball dans le titre I Zimbra. Si jusqu’alors, David Byrne s’était appliqué à retranscrire ses observations avec un sens de l’humour ouvertement sarcastique, celui-ci devient foncièrement étrange et plus autant décapant. Dans Heaven, morceau aux accents soul incroyablement émouvante procurant l’un de ses plus beaux chants, David Byrne laisse sa voix osciller tandis qu’il place un cinglant ‘Heaven is a place where nothing ever happens’. La simplicité de titres tels que Drugs ou bien Electric Guitar n’a aucuns liens avec la complexité des paroles de Fear Of Music qui comptent parmis les plus provocantes et les plus intelligentes de tout ce que le rock a pu offrir dans les années 70. Outre la répétitivité hypnotique, l’album croise facilement la musique dance black et la musique blanche froide, urbaine et arty. Une nouvelle fois, Brian Eno avait co-produit la galette et à sa sortie, les critiques furent dithyrambiques : ce qu’elles appréciaient le plus chez le groupe, c’est cette recherche d’horizons nouveaux et la voix très expressive de Byrne, tantôt sensuelle, tantôt tranchante, se complétait d’un jeu de scène agressif. Le chanteur avait le sang chaud, le regard glacé, et comme un nuage magique autour de lui... À la fin de l’année 1979, Talking Heads traverse les océans afin de porter la bonne parole. Le symbole vivant de l’intelligentsia étonne alors par l’énergie qu’il dispense pendant ses concerts et la consécration qu’il obtient en Europe est une reconnaissance du phénomène qui le porte, en même temps que de la vitalité de la musique de New York.



[1Références bibliographiques :

Magazines : Uncut, Q, Mojo, Rock & Folk

Ouvrage : This Must Be The Place : The Adventures Of Talking Heads In The 20th Century de David Bowman, Harper Entertainment, 2001.

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