Portraits
Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

Bob Dylan - Part I - Busy Being Born

par Béatrice le 4 septembre 2007

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 I was so much older then, I’m younger than that now

Les adieux étant faits, Bob Dylan peut passer à autre chose, de préférence plus léger et distrayant. Il décide d’entamer 1964 en se changeant les idées et en s’aérant l’esprit loin, aussi loin que possible de New York, de Washington, et de tout ces gens qui veulent que le monde change et surtout que ce soit lui qui se charge de le changer, alors qu’il n’en a vraiment, mais vraiment, pas du tout envie. En février, il se lance dans un road-trip à la Kerouac : sautant dans une voiture avec trois compagnons (Paul Clayton, Victor Maymudes et Pete Karman pour ne pas les nommer), il se donne trois semaines pour traverser les Etats Unis d’Est en Ouest, en passant par la Nouvelle Orléans. Les longues étapes passées sur le siège arrière aux côtés d’une machine à écrire lui laissent tout le loisir de couvrir des pages et des pages de mots - poésie, écriture automatique, textes de chansons (un Homme au Tambourin prendra forme au cours de ce voyage, fabriqué à partir de morceaux de souvenir du Mardi-Gras en Louisiane). Il en profite également pour réactualiser sa culture musicale en écoutant assidûment la radio (pour ça aussi, la voiture est un lieu privilégié). En trois semaines de Top 50 colonisé par les Beatles, il a eu le temps d’apprécier à leur juste valeur et d’apprendre par cœur les chansons de ses Fabuleux rivaux britanniques.

De retour chez lui, il lui reste à trier les kilomètres d’encre qu’il a couchés sur le papier et à divorcer définitivement d’avec le folk tel qu’il le concevait jusqu’à… il y a six mois. Pour ce faire, il met un point final à sa relation avec Suze (qui battait de l’aile depuis un certain temps, Joan Baez n’y étant pas pour rien), et s’offre une guitare électrique. Puis il s’envole en tournée à travers l’Europe. Les Anglais notamment - et pas seulement les Beatles qui ont déjà usé The Freewheelin’ jusqu’à la corde - l’attendent avec impatience et lui réservent un accueil à mi-chemin entre le triomphe général et l’hystérie collective. Un concert complet au Royal Albert Hall, un télégramme de John Lennon qui demande à le rencontrer, des hordes de fans en délire, un renouvellement de garde-robe sur Carnaby Street, des expériences hallucinogènes plus poussées que le cannabis et l’alcool dont il s’était plus ou moins contenté jusque-là, du temps passé à Paris avec Hugues Aufray (traducteur et diffuseur attitré du troubadour américain en terrain gaulois), puis à Berlin et jusqu’en Grèce avec Nico à qui il laisse la chanson I’ll Keep It With Mine en souvenir... Il est loin, le temps des campagnes pour les droits civiques au fin fond du sud américain, loin le chanteur concerné par les inégalités, loin les chemises ternes et les jeans inusables...

Bien décidé à révéler son « autre côté » au monde, Bob Dylan à peine rentré en Amérique s’empresse de réserver un studio chez Columbia pour y enregistrer un nouvel album digne de servir de contrepoids léger à la gravité de son précédent opus. Ce sera l’affaire de quelques heures, durant lesquelles il va enregistrer, toujours sous la houlette de Tom Wilson, onze chansons tout sauf protestataires : le temps est venu pour I Shall Be Free de prendre sa revanche, et l’on entend Bob rire à plusieurs reprises le long de l’album. I Shall Be Free a d’ailleurs un petit frère à sa mesure sur cet album (No. 10, on reste sans nouvelles des 8 autres). Dans l’ensemble déluré et débridé à l’extrême, Another Side of Bob Dylan déploie des trésors d’invention pour s’amuser, pour jongler avec les mots, pour broder des situations invraisemblables et proprement délirantes, pour pousser la syntaxe et le sens au bord de la rupture. Si l’on excepte Chimes Of Freedom, qui annonce le virage métaphorique et symbolique qui ne va pas tarder à se faire sentir dans les textes, et la cruelle Ballad In Plain D, retour amer sur sa rupture d’avec Suze qui ne sera jamais joué en concert, le ton est à la légèreté insolente et l’insouciance, ce qui est probablement le meilleur moyen de retomber un peu sur terre après les deux années folles que le chanteur vient de vivre. L’objet, qui recèle son lot de pépites, sort le 8 août 1964, peu après que son auteur l’eut présenté à Newport lors d’une prestation nettement moins appréciée que celles de l’année précédente.

Il en vend moins que les précédents, mais il s’en fout. II se retire à Woodstock, où son manager Albert Grossman a la gentillesse de lui prêter une chambre de sa maison. Il reprend son souffle, continue à noircir des montagnes de papier et à rendre des visites nocturnes à sa machine à écrire. Il sortira tout de même le nez de son refuge fin août, lorsqu’on l’appelle pour lui dire que, les Beatles étant de passage à New-York, il va enfin pouvoir les rencontrer. Ce qu’il s’est passé ce jour-là n’est un secret pour personne : histoire de détendre l’atmosphère, Dylan présente Marie Jeanne aux Fab Four, qui n’ont jamais rien respiré de tel et s’en sortiront tout retournés. Paul McCartney, entre deux fou rires, est persuadé d’avoir trouvé le sens de la vie (« Il y a sept niveaux. »), et, de retour en Angleterre, les Beatles vont accoucher de Help ! puis de Rubber Soul. À partir de là, les Anglais et l’Américain vont s’influencer mutuellement et évoluer –pas seulement, mais en tout cas en partie- dans un jeu d’émulation réciproque. Coincé dans ce monde qui, comme il l’avait prévu en janvier de la même année, est en train de changer, et de changer vite, Dylan est bien conscient que sa musique va devoir suivre, et changer elle aussi. Cela ne fait même pas un an que The Times They Are a-Changin’ est sorti, et pourtant cet album semble appartenir à un autre temps, un temps où le rock des Beatles n’avait pas encore explosé et imprégné le monde d’une folie douce et dansante, où les Animals n’avaient pas encore électrifié la Maison du Soleil Levant, et où M. Bob Dylan ne possédait pas de guitare électrique. C’est évident, il va falloir suivre et évoluer, ou rester en arrière, relégué à 23 ans sur le comptoir des vieux chanteurs. Mais comment ?



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