Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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 Blues Is Sex Blues Is Raw

Le groupe commence à répéter ensemble ; Ian Olliver ne tarde pas à être remplacé par Steven Vaughan à la basse. Ils se produisent alors dans des salles étroites, voire même des bowlings (où l’accueil est si désastreux, qu’il arrive que le propriétaire les supplie d’arrêter de jouer). Mais pas question de se laisser abattre par de telles déconvenues. À force, ils s’attirent les faveurs d’un public croissant et Polly profite de quelques contacts pour envoyer trois démos - Dress, Happy And Bleeding et Sheela-Na-Gig - au label indépendant Too Pure, basé à Londres. C’est son co-fondateur en personne, Paul Cox, le premier à écouter cette petite cassette accompagnée de clichés « abstraits et flous », et il en ressort secoué : « C’était l’époque de la pop soignée et des guitares léchées. La scène rock avait été envahie par des shoegazers maniérés, souvent précieux autant que prétentieux. La musique de PJ Harvey, je l’ai prise comme un direct à l’estomac. C’était du rock basique, mis à nu par des guitares crues. »

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Le trio PJ Harvey
Polly Jean Harvey, Rob Ellis et Steven Vaughan

Il contacte le trio et leur propose d’occuper la première partie de Moonshake, au Moonlight Club. Il n’y a pas d’hésitation, et bientôt ce concert est suivi par celui des Becketts, au Sausage Machine Club, où PJ Harvey obtient son premier écho critique, par Laura Davies de Time Out. Des éloges, des ondes de choc, mais tout n’était pas si évident, selon Cox : « Les concerts étaient biens mais sans plus. La timidité maladive de Polly l’empêchait de s’exprimer pleinement. Elle manquait cruellement de confiance en elle. Mais peut-être qu’au fond, ça a joué en sa faveur. Le public était surpris par la force dégagée par ce petit bout de femme. Par ses contradictions, elle exerçait une sorte de fascination sur les gens. »

Too Pure profite de cet essor déjà bien installé pour sortir, en octobre 1991, le premier single de PJ Harvey : Dress, composition tonitruante qui expose les déboires d’une jeune fille aux prises avec sa robe de soirée. D’entrée, rien ne pouvait plus suggérer les contradictions, pas totalement résorbées, de l’enfance de Polly. À 22 ans, elle refuse encore de vraiment se prêter au jeu : sans maquillage, ses cheveux résolument tirés en arrière, noués sur la nuque, elle adopte un profil rude et forcément viril, dissimulée derrière le noir des vestes en cuir, jeans et Doc Martens rivées aux pieds. Alors porter une robe, apparat absolu de la féminité, n’est pas vraiment pas quelque chose de naturel ; dans la chanson, une sorte de lutte s’installe, entre l’envie d’attirer la convoitise et le regard masculins, et le sentiment du grotesque, à tituber et trébucher dans une robe qui gêne, freine les mouvements. Pour finir par se retrouver harassée, souillée et stupide. Quant au son, il est dès le départ impitoyable, décharné et cru (ce mot reviendra souvent), blues et punk et grunge. Les décharges de caisse claire, qui clôturent le morceau, sont tellement sèches qu’un bref instant, ce sont des coups de fouets portés sur une surface métallique, striés par les crissements de sable aride du violon. La face-B, Dry, en laissera plus d’un ahuri, face à la brutalité du tableau, la frustration sexuelle maladive, littéralement vampirique :

I’m sucking ’till I’m white
But you leave me dry
 
(Je [te] suce jusqu’à en devenir blanche
Mais tu me laisses sèche)

La presse s’emballe pour ce single peu aimable. John Peel le diffuse compulsivement sur les ondes de la BBC, et convie le groupe à participer à une de ses fameuses sessions. PJ Harvey joue maintenant à guichets fermés et se trouve écrasée sous les interviews. Un exercice nécessaire mais qu’elle supporte mal, oppressée par les journalistes en quête de confessions, d’analyses, de références. Toujours si réservée de caractère, décidée à ne rien céder sur sa vie privée, elle finit par se sentir mal à l’aise dans le cadre promotionnel, souvent distante, voire glaçante. Elle lancera à Antoine De Caunes, lors de son passage dans l’émission Rapido : « Si cela ne tenait qu’à moi, je ne serais jamais venue vous voir. »

Février 92, c’est Sheela-Na-Gig qui paraît en single. Le titre se réfère à des sculptures disséminées en Angleterre et en Irlande, représentant grossièrement une figure féminine absurde, aux yeux exorbités et à la tête proéminente. Les jambes tendues, on peut les voir écarter les cuisses et dévoiler exagérément leur vulve. Sheela-Na-Gig serait donc pour Polly un de ces portraits, largement outranciers et passablement réducteurs, auxquels peuvent avoir droit les femmes. Le morceau explore avec toujours autant d’efficacité la veine du blues travaillé aux crochets. En l’occurrence, les paroles peuvent se révéler parfois revanchardes, en se coulant, de manière détournée, dans le profil du sale type généralisant et maugréant à l’encontre des attributs féminins - les hanches fertiles, les lèvres vermeilles, les seins pesants :

He said « Wash your breasts, I don’t want to be unclean »
 
(« Lave-toi les seins, je ne veux pas que tu me salisses »)

Avec ce succès, affluent les propositions de grandes maisons de disque (Island en particulier), toujours pressantes. Mark Vernon, le manager, insiste : Polly doit considérer ces offres, d’autant que Too Pure est une petite structure et qu’aucun contrat n’a été réellement signé. Elle se sent pourtant moralement liée à ce label qui a cru en son talent, qui l’a accompagnée dans son ascension. Dans le dos de son manager, un dimanche matin, elle signe avec Paul Cox pour son premier album à paraître, l’espace d’un rendez-vous calfeutré, censé échapper aux puissants qui guettent. Le disque en question a été vite enregistré à Yeovil, avec un budget dérisoire de 5000 livres sterling. Le titre est Dry. L’album paraît en mars.



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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