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Paul's Boutique

Paul’s Boutique

Beastie Boys

par Thibault le 9 mai 2012

paru en juillet 1989 (Def Jam / Columbia)

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Cela ne vous aura pas échappé, lecteurs attentifs, ces derniers temps ont vu le retour en force de la musique dite de « branleurs ». Le succès des Libertines et Strokes a réouvert une brèche qui était à peine colmatée, celle du rock vite fait bien fait, exécuté le plus rapidement possible, « à l’arrache », comme on dit dans le jargon. Brèche dans laquelle se sont engouffrées quantités de formations (vous savez, celles dont on n’arrive jamais à retenir les noms) qui torchent un disque soigneusement bricolé-négligé, un album dit de « branleurs ». L’album en question ne recevant ni louanges ni glaviots, ni indifférence générale ni succès total, normal, c’est un « album-moyen-de-branleurs-sympathiques » © me direz vous.

C’est ici qu’il y a méprise. Ces gens là ne sont pas des branleurs, pas des vrais. Non. Je veux dire, un bon branleur ce n’est pas quelqu’un qui ne révise pas et qui ramasse un 11 sur 20 poussif, avec un insipide « peut mieux faire » annoté dans la marge de sa copie. Ça, c’est un fumiste. Un vrai branleur, un doué, c’est celui qui relit d’un œil les fiches qu’il a recopié sur l’élève sérieux et sort un 14 de son chapeau. Quelqu’un qui frustre ses professeurs, qui voudraient tant que le gamin exploite ses capacités pour décrocher la mention très bien au bac alors que le loustic papillonne avec sa moyenne autour de 13,5… « De réelles aptitudes à mieux utiliser ! » peut-on lire sur son bulletin, alors que le fumiste 10-11 ne récolte qu’un vague « travail correct mais superficiel » dans le meilleur des cas.

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Avouez que ça en impose comme bulletin !

C’est ce qui fait toute la différence entre le premier pékin moyen venu et un Jackie White, qui bâcle à peu près tout ce qu’il touche mais arrive tout de même à retenir l’attention et à vivre plus que confortablement. Mais les champions du genre, ce sont les Beastie Boys, assurément. Des maitres, des modèles. Personne n’a fait mieux depuis. Allez donc voir la page wikipédia de leur second album, Paul’s Boutique. Non seulement la galette s’est vendue comme celle des rois un jour d’épiphanie (deux millions d’exemplaires rien qu’aux USA au dernier pointage) mais en plus l’index des notes distribuées par les critiques donne le vertige : 9/10 du NME (bon okay, ça ne vaut rien, mais tout de même), un A net et sans bavures de la part de Robert Christgau, cinq étoiles pour la piétaille Rolling Stone, Allmusic et cie. Cerise sur le gâteau, un 10,0/10,0 signé Pitchfork, soit une sanctification par le nouveau pape de la nouvelle critique sérieuse (qui a dit « lol » ?). Pas 9,7 ou même 9,9 hein. 10,0, nuance de taille, ouh la ! Si si, ne vous moquez pas, la musique se note à la décimale, c’est très sérieux. « Oh ! Bel accord de septième majeur ! Cela mérite bien un bonus de 0,75 points ! » Non, vous n’êtes pas d’accord ? Vous avez raison, c’est même terriblement con.

Tout cela pour dire que les Beastie ont réalisé quelque chose comme le braquage d’une banque suisse avec un pistolet à eau. Paul’s Boutique demeure son plus beau coup d’éclat, mais durant pratiquement toute sa carrière le trio a réussi avec l’insolence morveuse de gosses doués, adorés par tout le monde, au point que l’on a gentiment fermé les yeux sur leurs défauts et imprécisions. C’est sûrement cela, être un « grand » branleur : réussir à faire oublier, ou presque, que l’on est un branleur et passer pour un génie de poche. Pour atteindre un tel niveau, il convient de manœuvrer finement ; éviter l’esbroufe de celui qui y va à fond sur le polish pour mieux cacher la poussière sous le tapis tout en mettant les formes. Il faut se vendre sans être tape à l’œil, tout un art. Parlez-en à George Clooney.

Cela les Beastie l’ont très bien compris. Il faut trouver le truc en plus. Un album concept ? Oui mais non, balancer comme cela « notre nouvel album est un album concept » est une grossière erreur lorsque l’on est un branleur. Un album concept c’est bon pour The Who, Pink Floyd ou Muse, pas pour des branleurs. Mais tout de même, c’est bien pratique, cela fait sérieux, c’est un peu comme utiliser un mot compliqué d’origine grecque avec pleins de th et ph dans une conversation mondaine. Le tout est d’amener la chose avec finesse afin de ne pas passer pour un prétentieux. Il faut en jeter, en mettre plein la vue et rester décontracté-cool en toutes circonstances. Reparlez-en à George Clooney.

L’idée est donc de faire un album concept sans avoir l’air d’en faire un ; le concept doit être implicite et se révéler au fil de l’écoute tout en étant limpide (on parle de musique de branleur, pas trop de réflexion, oh la !). Et, forcément, il doit être supra-cool. Encore une fois les Beastie trouvent le bon filon : l’album doit apparaître comme une virée en ville en leur compagnie. Pas exactement comme une descente de neuneus au Wal-Mart du coin pour acheter un pack de bières premier prix et se l’enfiler sur le parking sans plus attendre. Ça c’était le concept pour leur première réalisation, Licence To Ill (1986). Leur seconde affiche de plus hautes ambitions : montrer New York sous toutes ses coutures, ville cool parmi les villes cools. Pouvait-on trouver plus cool, détendu et crédible en même temps ?

Tout Paul’s Boutique s’enchaine sur la même dynamique, à la fois nonchalante et énergique. D’un morceau à l’autre le beat poursuit son espèce de shuffle détendu, souple mais très vif, mimant la démarche chaloupée du trio en goguette. Sur cette trame régulière mais suffisamment variée pour ne pas tourner en rond, les brailleurs posent leurs voix, elles impriment le rythme des morceaux. Contrairement à de nombreux rappeurs qui utilisent les samples de manière essentiellement rythmique et le flow de manière un peu plus mélodique (même si le rythme prédomine toujours dans tous les cas), le trio prend le parti pris inverse. Accompagnés des Dust Brothers, qui construisent à eux seuls les parties instrumentales de la moitié des chansons, les B-Boys (MCA, Mike D et Ad-Rock, de leurs petits noms) conservent les boites à rythmes / batteries comme élément central de leur musique, mais tous les autres samples et boucles sont utilisés pour relancer le morceau comme autant de micro mélodies et de réponses.

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The Dust Brothers. Belles gueules de branleurs, eux aussi.

Une véritable idée de feignasse (« en général, ce sont les meilleures » aurait dit notre ancien président de la république) ; en plus d’être un choix assez original, l’assise des voix et du beat permet l’unité et la cohérence générale du disque tout en évitant d’avoir à se creuser les méninges pendant des heures pour trouver des mélodies très élaborées. De toute façon les samples sont là pour pallier à ce manque. La monotonie du flow est toutefois évitée grâce à une polyphonie très efficace : les trois MCs s’interpellent, font rebondir continuellement leurs rimes, s’agitent dans tous les sens. Peu de ritournelles mais un jeu triangulaire sec et tonique, sans fioritures. N’importe quel réalisateur vous le dira ; si vous n’avez pas un bon scénario, bétonnez le montage et la mise en scène. C’est exactement la même chose ici. Les Beastie évitent toutefois de tomber dans le travers inverse, à savoir l’épilepsie, le bordel. Il faut que cela reste cool, braillard mais détendu. Tout est question d’équilibre.


Sur ces fondements s’ajoutent quantités de samples, boucles, découpages de piano, basse, guitares, chœurs, percussions, etc. Formellement, les Dust Brothers et Beastie ne se révèlent pas très novateurs. Ils reprennent le principe du sampling tel qu’il est pratiqué dans le rap depuis déjà quelques années ; piocher des éléments à droite à gauche et recomposer un nouveau morceau en les orientant autour du beat, comme on le ferait avec des briques lego venants de différentes anciennes constructions. Tout l’enjeu du sampling est de parvenir à se réapproprier des entités sonores préexistantes, à leur donner un nouveau sens. Le résultat doit dépasser la simple somme des différents produits.

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Mike D

Ce n’est donc pas dans la manière de placer leurs samples que les Beastie sortent du lot. En revanche ils se démarquent par leur utilisation du sample pour lui même, pour son origine et l’éventuel symbole qu’il peut être ou devenir. Les connaisseurs en la matière pourront rétorquer qu’ils ne sont pas réellement des pionniers en la matière ; dès les premiers morceaux de rap le sample est davantage qu’une brique dans l’édification, il est aussi la revendication d’un héritage. Lorsque Public Enemy insère du James Brown dans ses morceaux, le groupe fait référence à tout un pan de la culture noire, même si c’est un extrait Get Up (I Feel Like Being A) Sex Machine qui est réutilisé il est impossible de ne pas aussi penser à Say It Loud ! I’m Black and Proud. Le sampling, exactement comme la reprise, témoigne d’une identité, il ne renvoie pas seulement à un ancien morceau mais aussi à des images, à une mythologie. Bref le sample fait également office de citation, il a une dimension symbolique, en quelques secondes il peut évoquer ou incarner un minuscule particule de sous-culture comme une référence commune.

C’est cette utilisation du sample en tant que citation et que symbole que les Beastie poussent dans des dimensions alors inédites. Tous les sons qu’ils utilisent participent au projet sous-jacent de Paul’s Boutique : montrer New York dans toute sa pluralité et sa diversité. Ses différents quartiers, ses sons, sa musique, ses personnages, ses cultures et le métissage de celles-ci… Oui, dit comme ça cela évoque un peu trop les propositions que ferait la liste Europe Ecologie pour améliorer les Maisons de la Jeunesse et de la Culture en vue des prochaines municipales à Nanterre. Mais rien de tout cela, rassurez vous, les Beastie Boys sont dans une optique beaucoup plus simpsonienne. Ils sont cools, toujours.

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Ad-Rock

Car l’image de New York peinte par les Beastie est celle d’un bouillon de pop culture, d’un gigantesque chaudron en perpétuelle ébullition, où se côtoient les époques et les styles, autant de références qui surgissent à n’importe quel coin de rue. Les samples ont des origines très nombreuses et traduisent ce foisonnement : funk, rock, pop, chaque son renvoie à d’autres dans des jeux d’échos à la fois intérieurs et extérieurs au disque. Ainsi des gimmicks récurrents parcourent l’album, comme ces breaks de batterie à la Moby Dick (Led Zeppelin) que l’on savoure à droite à gauche. Au-delà des morceaux, tous ces sons en appellent d’autres, ils sont des citations, ils renvoient à leurs auteurs. Ce name-dropping à la résonnance vertigineuse se retrouve également dans les paroles des Beastie, qui accumulent les noms et clins d’œil. Il n’est pas rare que Benjamin Franklin, Jesus Christ, Adidas et le Shea Stadium se retrouvent dans le même couplet.

Autant d’éléments qui sautent aux yeux, pas tant par leur accumulation, qui aurait pu avoir l’effet inverse, à savoir dissoudre chaque sonorité dans les autres, mais plutôt par la manière dont ils sont agencés. Les Beastie ont la bonne idée de ne pas niveler à plat leurs samples et d’éviter la surenchère. Bien que très nombreux, ils sont tous distincts, repérables et mis en valeurs. Juxtaposés davantage que superposés, tous les éléments trouvent leurs places, s’enchainent à toute vitesse sans se marcher les uns sur les autres ; chaque sample est bref, vivace, comme une petite punchline qui, même si elle s’inscrit dans un vaste bazar général, doit avoir un impact net et précis puisqu’elle est sensé illustrer l’un des nombreux instantanés que l’on peut rencontrer dans New York.

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MCA

Néanmoins, c’est ici que l’on touche la limite de Paul’s Boutique ; porté par son élan et sa coolitude absolue (David Holmes noierait des petits chatons orphelins dans la fontaine pour pondre un Car Thief), le name-dropping vire au flooding. Cela décoche à tout va dans un joyeux bordel aux allures de mille-feuilles, mais cela ne va pas plus loin, si l’on peut dire. Bien sur, c’est déjà une belle prouesse, les Beastie parviennent à faire de bonnes chansons, cohérentes et achevées, à partir d’éléments disparates, et c’est avec un plaisir non feint que l’on parcourt ce labyrinthe et que l’on se prête à ses jeux de pistes, mais la réussite de Paul’s Boutique est avant tout formelle. Beaucoup de références sont convoquées mais elles ne sont jamais dialectisées. Le groupe se contente d’être cool et de balancer du gimmick, avec un bel effort d’assemblage mais sans jamais se réapproprier ce qu’il détourne, comme l’auraient fait un Frank Zappa ou un Mike Patton, qui insufflent un nouveau sens aux différents matériaux qu’ils manient.

Bon, d’accord, je suis un peu vache. Reprocher aux Beastie de n’être que très bons, et non pas géniaux comme le moustachu et le gominé, c’est un peu injuste. Mais on pouvait attendre davantage de Paul’s Boutique ; on pouvait aller plus loin dans la mise en perspective des samples, y mettre plus de sens, rechercher en tout cas une plus-value au name-dropping. L’exemple le plus représentatif de ces faiblesses est le medley de fin, B-Boy Bouillabaisse. Les transitions sont torchées, alors que l’intérêt d’un medley est bien de faire fusionner différents éléments dans un enchainement sans fautes. Ici les mélodies ne sont qu’esquissées. Ainsi l’album s’achève sur une brève reprise des accords de To All The Girls, première chanson du disque, mais une telle fin sort de nulle part, juste pour la forme. Cela sent la conclusion bâclée en fin de DS, la grosse flemme pour partir quinze minutes en avance et ne pas rater la séance de ciné. De même, l’album démarre en trombe, l’enchainement To All The Girls / Shake Your Rump / Johnny Ryall / Egg Man est impeccablement mené, quatre titres épatants, transitions chiadées inclues, mais la suite s’effondre avec l’incongru High Plains Drifter, après lequel le groupe a du mal à rétablir le fil directeur entre chacune de ses chansons. Par quelques aspects Paul’s Boutique est aussi un peu trop critic friendly pour être honnête (on ne revient pas sur le name-dropping, quant au medley final, trop cool, « comme les Beatles ! »).

Les Beastie au complet.

De plus il faut bien dire que certaines aspects de Paul’s Boutique sonnent aujourd’hui datés, la faute à une époque et à ses méthodes de production. Certes, l’album supporte bien mieux l’épreuve du temps que son prédécesseur ou que d’autres albums de rap enregistrés à la même période comme It Takes a Nation Of Million to Hold Us Back (1988) mais il souffre de sonorités vieillottes, comme ces batteries très synthétiques et ce son globalement froid. Il faut dire que si le rock a su revenir à un certain dépouillement, en se débarrassant des effets de production foireux très en vogue durant les 80’s, les rappeurs avaient la tâche moins aisée puisque leur musique dépendait très fortement des progrès du numérique, une technologie alors loin de ce qu’elle permet de faire de nos jours. Les limites des boites à rythmes étaient réelles, et les techniques d’enregistrement du genre encore balbutiantes. Ce n’est que quelques années plus tard, sous la houlette de personnages comme Dr Dre ou RZA que les rappeurs vont passer la vitesse supérieure en matière de production. L’album ne sonne pas raide pour autant mais le groove peine parfois à attendre son maximum, on sent que s’il avait été enregistré avec des techniques plus modernes Paul’s Boutique aurait gagné en déhanché, en swing et aurait été au final plus flamboyant et plus jouissif.

Bon, ceci dit, question musique de branleur, c’est quand même du top niveau. [1]

Paul’s Boutique sur Deezer.

Article initialement publié le 2 mars 2010.



[1Si le groupe ne fait pas l’effort de soigner ses conclusions, je ne vois pas pourquoi je devrai en faire autant !

Vos commentaires

  • Le 10 mai 2012 à 15:45, par Dude En réponse à : Paul’s Boutique

    Belle définition du branleur, à qui l’on rend ses lettres de noblesse et surtout la vérité de son phénomène. Merci !

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Tracklisting :
 
1. To All the Girls (1’29")
2. Shake Your Rump (3’19")
3. Johnny Ryall (3’00")
4. Egg Man (2’57")
5. High Plains Drifter (4’13")
6. The Sounds of Science (3’11")
7. 3-Minute Rule (3’39")
8. Hey Ladies (3’47")
9. 5-Piece Chicken Dinner (0’23")
10. Looking Down the Barrel of a Gun (3’28")
11. Car Thief (3’39")
12. What Comes Around (3’07")
13. Shadrach (4’07")
14. Ask for Janice (0’11")
15. B-Boy Bouillabaisse (12’33")
 
Durée totale : 53’03"